Quatrième de couverture
Préface de C.
A. F. RHYS DAVIDS
J'écris ces quelques lignes
à la requête de mon ami le comte Brewster, comme parrain
du livre dont je lui ai suggéré l'idée il y a deux
ans. Buddhism in Translations de H. Warren, malgré sa haute
valeur, était plutôt une mosaïque de faits et de dates,
et ne s'adressait pas à la généralité des
lecteurs. De plus, il embrassait un domaine trop étendu pour donner
le relief nécessaire au sujet spécial que le présent
livre s'est proposé. Cà a été pour moi un
grand plaisir de suivre les progrès du travail de l'auteur et d'aider
de temps à'autre à son achèvement.
Il est profondément regrettable que les moines de la Communauté
bouddhiste qui, après la mort de leur ehef éminent, s'occupèrent
de réunir dans un ordre déterminé et sous une forme
orale définitive les ordonnances et les paroles du Bouddha, n'aient
pas estimé aussi important de faire de même pour l'histoire
de sa dernière existence sur la terre. L'unique moyen de réparer
cette négligence était d'ajouter les unes aux autres les
parties de biographie et d'autobiographie contenues dans ces ordonnances
et ces discours. Tel a été le but de l'auteur.
Il serait vain de regretter ce qui est perdu. Les données qui nous
restent sont suffisantes pour représenter l'homme qui fut, dans
sa vic et dans sa foi, le véritable frère des hommes. Nous
avons l'espoir qu'il sera jugé tel. J'attirerai l'attention du
lecteur sur les trois points suivants: la description faite ici du petit
monde dans lequel vécut Gotama, la nécessité d'une
lecture attentive et le portrait de l'homme réel qui en résultera.
Tout d'abord, dans quel monde vivait Gotama ? Dans l'Inde de cette époque,
un maître ou un réformateur était tenu d'agir sur
le monde religieux et avec lui. Et l'auteur a très exactement rendu
le mot pali Bikkhu qui signifie mendiant par le mot moine. Car, moine
est le mot qui représente le mieux à notre esprit le religieux
bouddhiste. Il est plus précis que frère ou que prêtre.
Il est bien le fil d'Ariane qui nous conduit vers ce monde de moines d'où
sortirent les livres, tandis que tout autre mot nous le cache. Ce monde
ne prend pas la vie comme objectif ou comme idéal. Le moine a tourné
le dos à la vie du monde. Il recherche un genre de progrès
spécial, restreint. Dans toute autre religion, il compte probablement
être moins embarrassé au terme de sa vie. Mais le moine bouddhiste
n'envisageait pas de progrès en des mondes autres que la terre.
Il ne voyait ici ou là que la suppression du devenir qui pouvait
être obtenue ici-bas ou dans un autre monde. Sur le chemin de la
félicité suprême, il était un arbre non pas
vigoureux mais rabougri. Arrivé au terme du chemin, il était
une souche d'arbre privée de racines. Il ne croyait pas que la
vie de l'homme formait un tout complet, unique. Il avait la perspective
de vies successives et de mondes nombreux, mais rejetait bien des enseignements
(du maître) à ce sujet.
On peut se demander si l'on obtient un portrait fidèle du fondateur
du bouddhisme quand on représente celui-ci dans le monde des moines.
Appartenait-il complètement ou non à ce monde? Cette question
nécessite un examen attentif qui permette de discerner les apparences
de la réalité. C'est un travail difficile mais indispensable,
faute duquel on arriverait à des conclusions erronées. Le
lecteur doit faire ce travail et braver tout reproche d'éclectisme.
Il doit chercher à retrouver l'homme tel qu'il est, l'homme vivant,
l'homme qu'il voit, l'homme qu'il entend, son semblable. Il ne faut pas
qu'il s'attache aux dehors, aux sermons et aux paroles attribués
au Bouddha à un moment et dans un endroit donnés. Et, au
cours de sa lecture, il sera étonné de constater que la
figure, tout d'abord indécise des textes, s'éclaire, grandit
et devient un homme réel. Cet homme réel est le résultat
de l'examen attentif du lecteur. A s'en tenir aux apparences, on pourrait
conclure que le Bouddha était un causeur prolixe. Or, à
côté des innombrables sermons sur la
religion prétendus " paroles du Bouddha ", les entretiens
les plus vivants nous montrent le Bienheureux exerçant sur ses
auditeurs beaucoup d'effet en peu de mots. Le court Nakulapitar Suta (p.
121) en est un exemple. Mais, dans les textes palis, dès que le
malade encouragé et réconforté n'est plus en la présence
magnétique du Maître, il est retenu par ses disciples qui
expliquent et commentent en des formules stéréotypées
la pensée du Bouddha. Il peut se faire que ces longues conversations
aient été peu à peu mises dans la bouche de l'homme
qui avait le talent de dire beaucoup en peu de mots. Mais, il ne faut
pas oublier qu'il était renommé autant pour son silence
que pour ses paroles, et qu'il avait plus que personne l'habitude de rester
assis dans " le noble silence" au milieu de ses disciples.
De même, à première vue, le Bouddha nous semble un
homme surprenant. Toutefois, en y regardant de plus près, on le
voit reculer devant l'effort sans espoir de convaincre le monde esclave
de la tradition qui l'entoure; on le voit d'abord hésiter, puis
se décider à faire connaître à l'humanité
la vérité qu'il a découverte; on le voit s'opposer
à la fondation d'une communauté de religieuses, puis y consentir
sur les instances de son cousin bien-aimé; on le voit prétendre
fonder une religion universelle et cependant prédire que celle-ci
durera cinq cents ans; on le voit établir un rapport étroit
entre l'existence humaine et les autres mondes, et enseigner que "
s'il n'y a pas d'autre monde" la vie religieuse est encore la meilleure;
on le voit célébrer la valeur de la joie tandis qu'on lui
fait dire que le sage regarde la joie "comme une souffrance".
De même, à première vue, nous pourrions le juger un
être égoïste et vaniteux au dernier point, parlant de
lui en toutes circonstances et en des termes qui dépassent en exagération
ceux qu'employaient les plus fanfarons des guerriers d'Homère.
Et, nous l'entendons, par contre, engager ses adeptes à bien
peser la valeur morale de sa doctrine avant de le suivre, à prendre
celle-ci et non pas lui comme maître, à être à
eux-mêmes leur propre guide et non pas les disciples aveugles d'un
maître quelconque.
Une étude personnelle a fait naître en moi de profonds sentiments
de vénération et d'affection pour le Bouddha; mais ces sentiments
ne vont pas au moine, à l'homme faible, à l'homme surprenant,
à l'homme vaniteux. Ils s'adressent au frère des hommes,
au dispensateur du bonheur des hommes, à l'artisan des uvres
vertueuses, à celui qui soutient l'énergie de ses frères.
Je vois en lui l'auxiliaire suprême des hommes, celui qui sut exprimer
aux hommes, ce qu'aucune autre religion ne faisait, ce qu'il y a de meilleur
en eux; le sauveur des populations de son propre monde; celui qui délivre
les hommes de la transmigration; un croyant qui, contrairement à
l'idéal des moines, met une espérance dans la vie. Je vois
en lui, enfin, un maître qui s'adressait directement à ceux
qui avaient recours à lui à tel point que, bien loin d'employer
toujours les mêmes formes de langage, il ne pouvait exprimer une
idée deux foi-s dans les mêmes termes.
Par rapport à l'époque du Bouddha, le Tripitaka pali, tel
qu'il nous a été transmis, n'est pas très ancien.
La réunion de ses divers éléments a nécessité
des siècles. Aussi n'est-ce pas sans changements de forme et, peut-être
même de fond, que tout cet ensemble est passé par la tradition
orale dans la langue de Ceylan pour être ensuite rédigé
beaucoup plus tard. Néanmoins, la tradition palie est celle qui
semble donner jusqu'à présent le plus ancien portrait de
Gotama. Nous devons nous estimer heureux de pouvoir étudier celui-ci
avant de consulter les récits plus récents ou discuter l'idée
plus moderne que ces derniers ont permis de se faire du Bouddha. Le présent
recueil des divers épisodes de la vie du Bouddha ne prétend
pas avoir épuisé le sujet; il serait toutefois difficile
de trouver dans les Ecritures quelque chose à y ajouter. Le texte
anglais de ce livre est la traduction que, les premiers, nous avons faite
sur les textes palis. A l'auteur revient le mérite de la composition
d'un recueil utile et instructif.
Chipstead, Surrey.
C. A. F. RHYS DAVIDS
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