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Tahn
Natthiko m'a demandé de dire quelques mots ce soir, me disant qu'il
voulait s'inspirer de mes trente ans d'expérience de la vie monastique.
C'est aussi pour moi un bon thème de réflexion. Qu'est-ce
que j'ai fait pendant ces trente dernières années ?
Au fil des ans, j'ai vécu beaucoup de phases dans ma pratique,
en commençant dès la Thaïlande. Au début, j'avais
une vision très simpliste de la pratique. Ayant juste terminé
mes études universitaires, ma première idée était
de passer six mois dans une grotte en Thaïlande, assis en silence,
et puis ça y est, c'est l'éveil !
C'était mon rêve initial. "Donnez moi simplement
six mois et çà y est, je rentre à la maison !".
L'éveil, et puis rentrer à la maison. Eh bien c'était
il y a trente ans, alors vous voyez à quel point c'était
un rêve. Je pense que la plupart des gens sont comme ça.
On commence la pratique de la méditation avec des concepts, des
idées, des attentes et beaucoup de rêves. Dans l'expérience
véritable de la pratique, nous testons ces idées et ces
concepts. Nous découvrons par nous-mêmes. Je peux dire qu'en
ce qui me concerne, je me suis efforcé pendant ces trente dernières
années de compléter ma pratique et d'en faire le bilan.
Je me souviens de mes premières années dans le nord de la
Thaïlande, assis dans ma petite hutte, essayant de garder une pratique
très simple. Je restais simplement assis à observer ma respiration.
Je l'observais pendant des heures et des heures chaque jour. J'étais
dans un monastère dédié à la méditation,
ce qui fait qu'il n'y avait guère de distractions. Il n'y avait
rien d'autre à faire que méditer assis ou méditer
en marchant. Ce n'était pas un monastère de la forêt,
alors il n'y avait pas de routine : pas de méditation du soir,
pas de méditation du matin. On nous laissait avancer, par nous
mêmes. J'étais très sérieux à cette
époque, ou peut-être dans l'erreur, je ne sais pas, et je
me donnais vraiment tout entier à la pratique. Je reconnaissais
que j'avais une grande chance, car à cette époque il y avait
peu d'opportunités de cette sorte en Occident. Ainsi j'étais
en Thaïlande, un pays bouddhiste, et ils étaient très
généreux de m'offrir un endroit où pratiquer. Donc
je pratiquais seize heures par jour, assis et marchant, assis et marchant.
Il n'y avait rien d'autre à faire.
Bien sur, sans aucune distraction pendant des heures et des heures chaque
jour, pendant des mois à la suite, l'esprit devient assez paisible.
Mais comme le monastère était sur la carte touristique de
Chiang Mai, un bon nombre d'occidentaux y venaient. Une fois, je me souviens
que j'étais assis en train de méditer, quand j'entendis
des pas monter l'escalier. La porte s'est ouverte, et un touriste est
entré. Il me vit assis là, puis vint vers moi et dit "Bonjour,
je m'appelle Joe Smith". Je levais les yeux et dis : "Bonjour,
je suis.., heu…, je suis.. ". Je ne me souvenais plus qui j'étais
! "Je respire", c'est tout ce qui me venait à l'esprit.
Bien sur, cela n'a pas été une expérience très
joyeuse ; c'était un peu effrayant. Vous comprenez, il a fallu
que je consulte mon passeport pour savoir qui j'étais !
Ces jours de tranquillité étaient comptés car je
pratiquais si diligemment que finalement même me nourrir devint
une distraction, une perturbation de la concentration. On ne peut pas
vivre très longtemps sans manger, alors au bout d'un moment je
suis tombé malade. C'était vraiment un choc d'être
malade, parce que je ne pouvais pas continuer mes exercices de méditation,
alors toute ma confusion revint. La concentration ou le calme de l'esprit
sont des états conditionnés ; si on pratique des exercices
de concentration pendant longtemps on peut faire l'expérience de
la concentration, mais cette concentration est conditionnée par
les exercices. Quand je ne pus plus continuer les exercices, toute la
confusion, tous les soucis, toutes les pensées revinrent, et c'était
encore pire qu'avant. Non seulement j'avais ma confusion habituelle, mais
c'était de la confusion après avoir connu la tranquillité,
et elle me semblait bien pire. C'était la confusion habituelle
sur fond d'un calme antérieur. Alors bien sûr ma première
réaction a été : "Le bouddhisme ne marche
pas. Ca ne peut pas être de ma faute. Ça doit être
la faute du bouddhisme".
Heureusement quelque chose en moi, une espèce d'intuition, ou une
sorte de foi, me donnèrent une deuxième idée : "J'ai
peut-être manqué quelque chose". Alors j'ai regardé
dans un des livres bouddhistes et lu qu'il disait : "sila, samadhi
et panna". Oh oui, panna, qu'est ce que c'est ? Qu'est ce que
cet élément appelé sagesse ? Peut-être que
j'ai manqué quelque chose, là. Alors je réalisai
: "Je vais devoir recommencer au début, et revoir mon idée
de la pratique".
En ce temps là, ma compréhension de la sagesse était
qu'il s'agissait essentiellement de connaissance. Alors la sagesse pour
moi signifiait étudier les Ecritures bouddhistes. C'était
ainsi que j'interprétai le terme de "sagesse"
utilisé par le Bouddha. En fait, contempler les écritures
me donna un bon peu de sagesse, d'une certaine manière. Il y a
différents types de sagesse mentionnés dans les écritures.
Il y a suta-maya-panna, qui est la sagesse issue des discours, de ce que
vous avez lu ou entendu. C'est le premier type de sagesse, le moins élevé.
Le second type est cinta-maya-panna, qui est ce que nous pensons et que
nous contemplons. Le troisième, le type de sagesse le plus élevé
est bhavana-maya-panna, qui est la sagesse qui vient de la méditation
et de la contemplation. N'ayant pas beaucoup d'expérience de la
méditation, je pensais que la sagesse consistait à étudier
les écritures. Mais après avoir étudié les
écritures et médité encore quelques années,
quelque chose semblait ne plus marcher. Heureusement, je trouvais les
enseignements de Ajahn Chah qui étaient alors disponibles en traduction
en Thaïlande.
Les enseignements de Ajahn Chah semblaient très équilibrés.
Bien sûr, il encourageait la concentration mais sans en faire trop.
D'après ce que je compris, il montrait que la faculté de
sagesse venait non de la lecture des écritures, mais de la connaissance
de soi. Par exemple, une personne lui demandait : "Combien de
temps dois-je rester assis chaque jour ? " Sa réponse
était : "Je ne sais pas, observez-vous. De combien pensez
vous avoir besoin ? Qu'est ce qui marche pour vous ?". Il plaisantait
en disant que pour certaines personnes rester assis longtemps c'était
être comme une poule assise sur son nid. Pas très utile.
Vous pourriez couver quelques œufs, je suppose. Bien sûr, certaines
personnes peuvent avoir besoin de rester assises plus longtemps, mais
l'essentiel c'était : voyez par vous-même.
Quand je me rendis compte qu'Ajahn Chah était vraiment ancré
dans la sagesse, et qu'il savait comment la développer et la cultiver,
j'allai le voir, et finis par rester dans ses monastères en Thaïlande
pendant les six années suivantes. Bien que ses enseignements aient
été très simples, il fallait souvent un certain temps
avant qu'ils ne "rentrent vraiment dans le cœur". En
Thaï, les mots qui signifient "compréhension"
sont "kow jaï", littéralement "entrer
dans le cœur". Les enseignements d'Ajahn Chah entraient très
bien dans l'esprit, je pouvais entendre ce qu'il disait, mais ils ne rentraient
pas vraiment dans le cœur. Je ne les comprenais pas vraiment encore.
Je me rappelle qu'un de ses enseignements parlait de maintenir l'attention
et la concentration quoique nous fassions, pas seulement dans la salle
de méditation mais aussi dans chaque activité. J'ai dû
l'entendre une douzaine de fois. Un après midi cependant, j'étais
assis dans ma petite hutte dans la forêt essayant de devenir paisible
et calme. Et puis à trois heures, la cloche sonna pour appeler
à puiser de l'eau. Avec la chaleur, trois heures n'est pas le moment
le plus agréable de la journée. Mais si je devais vivre
dans le monastère, je réalisai que je devais coopérer.
Alors je sortis de ma petite hutte pour aider à puiser l'eau. Je
grommelai, "cela dérange ma méditation. J'aurais
pu atteindre une bonne concentration si la cloche n'avait pas sonné".
Et puis je m'arrêtai et pensai : "Hé, Ajahn Chah
nous a dit d'être concentrés et attentifs quoi que nous fassions.
Eh bien, puisque je vis dans ce monastère, peut-être devrais
je essayer." Alors j'ai essayé de rester concentré
et attentif en marchant vers le puits, en aidant à tirer de l'eau,
en distribuant l'eau dans tout le monastère, en balayant la salle
de méditation. Après quarante-cinq minutes comme cela, je
retournai dans ma hutte et m'assis pour méditer et, surprise :
je me rendis compte que mon esprit était vraiment paisible. Avant
il m'aurait fallu une demi heure avant d'arrêter de grommeler. Mais
quand je m'assis, je me rendis compte Eh bien, ça marche vraiment
!". Bien que j'aie souvent entendu les encouragements d'Ajahn
Chah à être attentif, il fallut cet incident particulier
pour que je comprenne vraiment ce qu'il voulait dire.
De tous les enseignements que j'ai entendus d'Ajahn Chah, celui auquel
je réfléchis le plus souvent est très simple. Je
ne le comprends toujours pas vraiment, alors j'y réfléchis
encore maintenant. Il a dit : "Tout nous enseigne". Plus
tard j'y ai ajouté ma propre interprétation : "Tout
nous enseigne si nous y sommes ouverts". Plus récemment
j'ai dit : "Tout nous enseigne, que nous le sachions ou non".
Pour moi cela veut dire que les enseignements nous viennent à différents
niveaux, même si à notre niveau de perception habituel il
ne nous semble pas que nous soyons vraiment en train d'apprendre. Parfois
c'est un sentiment profond, parfois ce n'est qu'une vague intuition. Et
c'est pourquoi j'ai dit que ma pratique a été comme d'essayer
de trouver un équilibre, plutôt que de ne recevoir les enseignements
qu'à un seul niveau, le cerveau, le cœur ou n'importe où.
Il s'agit d'essayer de les recevoir à tous ces niveaux différents.
Pour moi cela s'accorde bien avec les quatre fondements de l'attention,
être attentif au corps, aux sentiments, aux états d'esprit
et aux dhammas.
Parfois les enseignements arrivent au niveau corporel. Equilibrer la pratique
ne veut pas seulement dire être conscient de marcher et de s'habiller,
par exemple, comme il est dit dans les écritures, mais apprendre
vraiment le langage intérieur du corps. Par exemple, pour comprendre
la langue Thaï, j'ai besoin d'apprendre le Thaï. Apprendre le
langage intérieur du corps demande un apprentissage différent.
Il y a certains exercices dans les écritures qui nous aident à
développer la conscience du corps. Mais ce que je veux souligner
est un peu plus profond. Parfois il arrive des expériences, et
je ne peux pas les comprendre ici ou ici (indiquant la tête et le
cœur). Comprendre ce que dit le corps n'est pas simplement l'interprétation
du corps que fait le cerveau. Il s'agit d'être ouvert pour accueillir
le corps, à son propre niveau de réalité, à
son propre niveau d'expression.
Pour moi, apprendre le langage du corps est comme apprendre une autre
langue. Le corps parle une langue différente. Il ne parle pas "rationalité".
Il ne parle pas "émotionnalité". On pourrait
dire qu'il parle "physiqualité". Pour comprendre
ce langage, on peut commencer en développant la conscience du corps
; s'accorder au niveau corporel. Nous écoutons le corps lui-même
parler, sans essayer d'interpréter avec notre cerveau, mais en
laissant simplement le corps parler par lui-même.
A d'autres moments, nous devons être conscient des sensations. "Sensation"
est la traduction habituelle du mot pali, vedana. Dans l'enseignement
bouddhiste, la sensation ou vedana c'est le ton de la sensation. Il n'a
rien à voir avec l'émotion. Bien que cela paraisse simple,
c'est parfois difficile à saisir. Je me souviens une fois en Angleterre
je conduisais une retraite de méditation sur le thème de
la sensation, vous savez : plaisant, déplaisant, neutre ; plaisant,
déplaisant, neutre. Au bout de trois jour un homme vint vers moi
et me dit : "J'ai une question : Qu'est ce que c'est, la sensation
?" Au bout de trois jours ! Je répondis : "plaisant,
déplaisant, neutre". Si simple, et pourtant il ne saisissait
pas.
Je me rends compte que c'est en partie un problème de traduction.
Vous savez, les gens disent : "Comment vous sentez vous ?
" Vous ne répondez pas : "Eh bien, plaisant, déplaisant
ou neutre". Vous dites "Je me sens bien", ou
bien "Je me sens en pleine forme", ou "Je me
sens très mal", ou quelque chose d'autre. Vous répondez
habituellement en termes d'émotions. Mais la sensation ou vedana
c'est le ton fondamental de la sensation, le ton général
de ces émotions, qu'elles soient plaisantes, déplaisantes
ou neutres. Mettre cette grille de lecture en application donne une perspective
différente. Quand on est déjà dans l'émotion,
vous savez : "Je me sens bien", "Je me sens heureux
, il y a déjà une certaine part de personnalisation,
ma forme particulière de bonheur ou de tristesse, ou quoi que ce
soit d'autre. Mais plaisant, déplaisant, neutre : à qui
pourraient-elles appartenir ? Cette façon de voir rend l'expérience
plus objective. Cela nous donne une manière différente de
regarder les émotions, qui pour la plupart d'entre nous sont autrement
très chargées individuellement. Parler en termes de plaisant,
déplaisant ou neutre donne de l'objectivité. Il ne s'agit
pas de nier notre bonheur, mais vous le voyez comme un sentiment agréable
plutôt que "moi étant personnellement heureux",
avec tout l'investissement personnel dans ce bonheur. Cela divise la réalité
personnelle en catégories.
Quand Ajahn Chah expliquait le Dhamma, il donnait souvent des exemples
tirés de la nature, sur les fourmis et les feuilles dans la forêt,
et d'autres choses comme celles là. Bien que je sois né
moi-même à la campagne, il ne me serait jamais venu à
l'esprit de regarder les fourmis. Qu'est ce que ça a à voir
avec le bouddhisme ? Les fourmis et les feuilles ? C'est à ce moment
là que les paroles d'Ajahn Chah "toutes les choses nous
apprennent" m'ont tellement aidé. Vous savez, la première
fois que je l'ai entendu je pensai "Que veut-il dire par toutes
les choses nous enseignent ?" Il ne voulait certainement
pas dire que toutes les paroles nous enseignent, mais bien dire toutes
les choses.
Ajahn Chah avait l'habitude d'insister sur l'importance, par exemple,
de faire confiance à notre propre sagesse intuitive. Eh bien sur,
je n'avais aucune idée de ce que cela voulait dire. Car les enseignements
de sagesse nous arrivent d'un maître, nous sommes des disciples
du bouddha, alors qu'est ce que la sagesse a à faire avec moi ?
Dans ma recherche de sagesse, j'ai souvent perçu un besoin de recevoir
une confirmation, ou une affirmation de ce que je savais, ou pensais savoir.
Au début je trouvais les réponses d'Ajahn Chah à
ce besoin assez difficiles, mais je les ai beaucoup appréciées
par la suite. Il était le maître pour ne jamais donner une
réponse directe. Quand on venait le voir et essayait d'obtenir
une réponse directe, il adoptait toujours une approche différente.
Au début je pensais qu'il était un peu, comment dire, pas
rusé… mais…. Peut-être ne savait-il pas…. Ou peut-être
essayait-il de se moquer de nous, car il avait aussi le sens de l'humour.
Je réalisai plus tard qu'il essayait de nous renvoyer à
nous mêmes, vers cela qui est en train de poser la question ou qui
cherche une réponse. Si nous cherchions une réponse en dehors
de nous, auprès de lui, il nous renvoyait toujours à nous.
Alors finalement, si vous le suiviez assez longtemps, vous reveniez à
vous-même. Il est fondamental pour la pratique du Dhamma d'être
capable de remettre en question ses postulats de base. Nous commençons
en posant des questions, mais il est sans doute plus important de trouver
qui les pose. Souvent je finissais pas réaliser que mes questions
venaient de mon ego. Quand je posais une question à Ajahn Chah,
en fait je voulais qu'il me donne ma réponse, ou au moins une réponse
qui me plaisait. Je voulais que mes vues soient confirmées. Je
voulais que ses réponses me plaisent, qu'elles me rendent heureux
et qu'elles me réconfortent, et affirment mon sens du moi.
Répondre comme il le faisait était sa manière de
nous rediriger vers notre propre sagesse intuitive. Nous devions apprendre
à soulever des questions et à les laisser flotter un moment,
sans y chercher de réponse. Il me fallut un moment pour réaliser
que dans les enseignements du Bouddha, la sagesse n'était pas simplement
lire les écritures, mais se comprendre soi même, comprendre
notre nature, le corps, les sensations, les états d'esprit, mentalement
et physiquement, namma-rupa. Quand le Bouddha essayait de découvrir
la Vérité, il s'assit et chercha en lui-même. Nous
ne voyons jamais une statue du Bouddha représentant le Bouddha
en train de lire, n'est ce pas ? Il méditait, et tout ce qu'il
avait pour méditer c'était juste son propre corps et son
propre esprit. Il n'avait même pas le corps et l'esprit de quelqu'un
d'autre. Juste les siens. C'est là qu'il a trouvé l'éveil.
Ce n'était pas dans un livre, ce n'était pas à l'extérieur
de lui-même, il était juste là, dans son propre corps,
son propre esprit.
Ayant passé tant d'années, quinze ans assis dans une salle
de classe en regardant un tableau noir, avec un enseignant pour me dire
la vérité, la vérité avait toujours été
pour moi "là dehors". Il m'a fallu un moment pour
tourner cette attitude dans l'autre sens. Je me souviens d'une fois en
ThaÏlande, nous avions des étudiants qui visitaient le monastère.
Ajahn Chah leur dit très simplement : "Laissez vos livres
de coté, et lisez vos esprits". Cela semble simple, mais
comment s'y prendre ? Nous avons tous appris à lire des livres
depuis que nous sommes tout petits, mais on a appris à peu d'entre
nous à lire nos esprits. Quel esprit ? Qui est en train de lire
l'esprit de qui ? Est-ce mon esprit qui me lit, peut-être ? Mais
c'est cela l'objet de la méditation. Etre capable de lire son esprit,
ou de lire l'esprit.
Alors, mes efforts pendant ces années ont consisté à
approfondir ou à équilibrer mes idées sur la pratique.
Cela veut dire les tester. Bien sûr, les tester veut dire que parfois
nous échouons. C'est ça l'objet des tests. Parfois vous
réussissez, parfois vous échouez. Je dois admettre qu'en
trente ans -j'espère que cela va vous inspirer - en trente ans
je réalise que j'ai appris quelques unes de mes leçons les
plus importantes de mes échecs, pas de mes succès. Les succès
sont secondaires ; ils vous donnent un coup de fouet temporaire, mais
apprendre de ses erreurs ou de ses échecs, ça ce sont des
leçons très très importantes. Bien sûr, qui
a envie d'apprendre d'un échec ? Qui veut même reconnaître
l'échec, qui menace tant notre sens du moi, notre orgueil et notre
vanité. Mais pour moi, l'échec nous montre notre côté
sombre. C'est là que nous ne regardons pas, que nous ne voyons
pas. Pour moi, l'éveil ce n'est pas éclairer la lumière.
La lumière est déjà éclairée. L'éveil
c'est éclairer l'ombre, où nous ne regardons pas, où
nous n'avons pas vu, ce que nous avons ignoré. C'est éclairer
notre ignorance.
Cela peut sembler paradoxal, mais, je l'espère, pas décevant,
de dire que nous apprenons plus de nos erreurs. C'est là que nous
ne voulons pas regarder, notre orgueil et notre vanité, les fondements
de notre sens du moi, tout devient visible dans nos échecs. Mais
le succès peut être encore plus dangereux, à mon avis,
car il entraîne plus d'orgueil et de vanité. Alors, mettre
au jour et transformer le côté sombre, le côté
perdant, c'est cela la pratique pour moi ; apprendre de toutes choses,
spécialement les choses que nous ne voulons pas voir, particulièrement
celles que nous estimons inutiles ou sans valeur. Cela m'a été
confirmé pendant la retraite de cet hiver.
En hiver nous avons trois mois de retraite monastique. C'est un bon moment
pour pratiquer et d'habitude c'est un moment de calme et de paix. Mais
cette année, après un mois de retraite, j'ai eu une brève
rencontre avec quelqu'un. Par la suite, je restais mal à l'aise
; peut-être pourrait on dire que c'était de la colère.
Ce n'était pas quelqu'un du monastère. Si cela avait été
quelqu'un du monastère, j'aurais pu leur en parler et nous aurions
tiré cela au clair. C'était quelqu'un rencontré par
hasard au cours d'une promenade, et qui est parti ensuite. Je ne pouvais
même pas le poursuivre et tirer cela au clair. Alors j'étais
là, au milieu d'une retraite monastique, sans distraction, et il
y avait cette chose. Je l'appelais " colère " pour pouvoir
m'en occuper, et cette " colère " ne voulait pas disparaître.
Je trouvais perturbant d'avoir cette colère qui me harcelait au
milieu de cet environnement monastique paisible. Et puis finalement je
m'y suis mis : Je réalisai : "c'est une bonne opportunité
pour apprendre".
Je commençai à contempler cette irritation, à examiner
ce qui arrivait. C'était une sensation physique déplaisante
dans la région du cœur. Comme je la regardais, cette "colère"
se changea subitement en quelque chose d'autre : "en rancune".
Cela me surprit car la personne envers laquelle j'éprouvais de
la rancune n'était même pas là ! Ce n'était
qu'un souvenir, mon imagination. Alors je considérais cette rancune
pendant les deux ou trois jours suivants. Je compris qu'elle était
due au fait d'avoir été mal compris. Cela remontait à
quelque chose arrivé des décennies auparavant. Je commençais
à la regarder, de façon ouverte, à la recevoir sans
jugement. Ce faisant, cela commença à se dérouler.
J'avais l'impression que cela se déballait tout seul. Ce que j'avais
pris pour de la colère s'avéra avoir un mécanisme
complexe. Il m'apparut que c'était une série de choses.
Après la rancune, la peur apparut, peur de laisser cette rancune
sortir, peur qu'elle n'explose, et peur de ce que l'autre personne pourrait
faire si je la laissais sortir. La peur dura trois ou quatre jours. Sous
la peur, il y avait de la frustration. Je passais trois ou quatre jours
avec elle. Chaque jour ce sentiment que j'avais appelé " colère
" se démêlait. Il commença à se démêler
d'une façon presque mécanique. En se démêlant
il s'ouvrait. En s'ouvrant il devint plus effrayant, parce qu'il n'avait
plus de forme. Il devint plus nébuleux et il devint plus gros.
Il devint plus gros que moi. Mais en se démêlant il devenait
moins solide et plus spacieux, et il avait plus de flexibilité
en lui. Quand j'atteignis le sentiment de frustration, il semblait moins
personnel. Il semblait plus universel. Ce démêlage dura ainsi
quelques semaines. Puis un jour, je notai que ce n'était qu'une
énergie sans couleur. Elle n'avait ni couleur, ni texture, ni émotion.
Je ne pouvais dire s'il s'agissait de rancune ou de frustration, ce n'était
qu'une énergie qui palpitait, une énergie sans couleur,
bien qu'elle ne soit pas plaisante. Je pouvais voir que ce n'était
pas moi, et cela me faisait peur. Au moins, avec la colère je pouvais
dire : " Bon, d'accord, c'est moi ". Mais en se démêlant
de plus en plus, elle se réduisit au niveau d'une sorte d'archétype.
C'était une émotion basique, fondamentale. Et puis il n'y
avait plus que cette énergie, palpitante. Une puissante énergie
sans couleur ni direction. Je ne pouvais pas dire qu'elle m'appartenait.
Je pouvais juste voir que c'était une force vitale. Et ce fut une
révélation pour moi de voir que cette colère est
une partie de notre être. C'est une expression de la force vitale.
Bien sûr elle a été polluée par des influences
négatives, dans ce cas mes propres trucs, ma frustration, ma rancune
et ma peur. Mais à sa source ce n'est que la force vitale. C'était
effrayant à comprendre, parce que je n'avais pas de contrôle
dessus. Avec la colère, j'avais un certain degré de contrôle
: je pouvais me taire, ou la laisser sortir, mais ce truc, qu'est ce que
c'est ?
Par conséquent, il est important de travailler avec la colère,
pas contre elle, parce qu'elle est une part de notre force vitale. Si
nous essayons de travailler contre elle, c'est comme essayer de nous tuer
nous même. C'est ce que font beaucoup de gens, ils essayent d'étrangler
leur colère. Ils essayent de la stopper, et ils deviennent déprimés,
pleins de rancœur, et frustrés parce qu'ils vont contre leur force
vitale. Travailler avec la colère ne veut pas dire la laisser s'échapper
mais travailler avec elle, être capable de s'accorder avec elle
au niveau où elle est cette force vitale. Une fois que nous pouvons
la voir d'une façon différente elle prend un autre sens
pour nous.
Je me rendis compte que lorsque je pensais que ce n'était que de
la colère, certaines pensées venaient me gronder : "oh,
tu ne devrais pas être en colère. Trente ans de méditation
et tu es encore en colère". Mais quand elle est devenue
une énergie, une énergie palpitante, alors toutes ces voix
se sont tues, parce qu'il n'y avait pas d'histoire associée. Il
n'y avait pas d'histoire, pas de coloration, et aucun investissement personnel,
car c'était simplement une énergie vitale. C'est sûrement
ce que le Bouddha nous disait, ne pas prendre les choses que nous voyons
comme une expression de nous-mêmes, mais être conscients de
ce que sont leurs véritables implications, de quelle est leur profondeur
réelle. Souvent nous ne regardons que la surface, nous ne voyons
pas vraiment quelle est la source. Si nous cultivons l'attention, la conscience,
elles peuvent commencer à pénétrer au travers, à
démêler les émotions telles que la colère.
La colère n'est pas quelque chose à étouffer ni à
étrangler, mais quelque chose qu'il faut explorer et à laquelle
il faut s'ouvrir, qu'il faut découvrir. Elle doit être transformée
en quelque chose qui doit être éclairé. La pratique
c'est éclairer cette qualité, pas la repousser au loin,
ni essayer de l'étouffer ou de l'ignorer. La colère nous
dit quelque chose à propos de nous même, que nous voulions
l'entendre ou non. Nous devrions nous souvenir de l'enseignement d'Ajahn
Chah, que " toutes les choses nous enseignent ", et nous souvenir
que les choses que nous n'aimons pas sont sans doute celles dont nous
apprendrons le plus.
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