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Quel rapport entre la vacuité et de jolis ongles ? - par Andrew Cohen et Ahkön Lhamo |
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Un
interview de Jetsunma Ahkön Lhamo, la première Tulkou femme à
être née en Occident, par Andrew Cohen. Source What is Enlightenment
? Traduction Christian Ousset. |
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Andrew Cohen : En général, les femmes ne parlent pas de l'éveil et du chemin spirituel avec autant de confiance et d'autorité que vous le faites. Dans notre dernier numéro, sur la maîtrise de soi, nous parlions avec Beverly Slade, une psychologue du développement, comment, dans notre culture, les femmes fuient souvent la démonstration publique de leur compétence et de leur autorité. Elle disait :
Quelle
a été votre expérience en ce domaine ? Pensez vous que les
gens se sentent menacés parce que vous avez été reconnue
comme un grand maître et que vous parlez avec une autorité et une
confiance en vous inhabituelle ?
A ce
moment il a dit quelque chose de très intéressant et qui m'a aidé
à comprendre pourquoi nous ne voyons généralement pas de
femmes reconnues comme chefs de monastères. Au Tibet, a-t-il dit, normalement
les Dakinis (être éveillés de genre féminin restaient
souvent en retraite ou elles avaient un petit groupe sélectionné
d'élèves et avaient tendance à s'isoler avec eux, alors que
les hommes restaient pour conduire les monastères. Aussi les lignées
de femmes n'étaient pas aussi suivies que celles des hommes. Et beaucoup
de ces femmes ne savaient ni lire ni écrire, elles avaient une tradition
orale. Elles étaient illettrées, mais étaient considérées
comme de très hauts maîtres tantriques.
Alors
tous les moines se sont levés pour m'offrir des écharpes de prière.
Et c'était intéressant : certains moines ont accordé leur
confiance de façon extraordinaire car leur Dakini était là,
et c'était tout. D'autres moines se sont sentis un peu embarrassés,
peut habitués à être avec des femmes, peu sûr de savoir
comment se comporter. Beaucoup bafouillaient, et marchaient presque à reculons
et vous ne saviez pas s'ils avançaient ou reculaient. Et lorsque j'ai posé
la question à d'autres maîtres sur ce sujet, je me suis aperçue
qu'il était très rare pour une femme d'être ainsi mise en
avant.
AC: C'est parce que vous êtes une femme ? JAL: Je le crois. Au début, quand j'ai été reconnue, j'étais une femme très occidentale, comme je le suis encore. Je me vernissais les ongles. Je me maquillais - ce que je ne fais plus - j'avais toutes ces caractéristiques inhabituelles que l'on n'associe pas avec l'image d'un maître. Alors il y eut un tas de critiques et d'interrogations pour savoir si j'étais spirituelle ou mondaine. Et au début, j'essayais de faire plaisir à tout le monde. J'essayais de savoir ce que l'on attendait de moi. J'étais naïve d'une certaine façon, me demandant ce que les gens attendaient d'un enseignant spirituel. Et je me suis rendue compte que les gens avaient des problèmes avec les femmes qui sont des femmes, qui sont très féminines dans leur façon d'être. Ils avaient aussi des problèmes avec le fait que je n'étais pas une nonne, que j'étais mariée. AC: Mais les lamas Nyingma (la plus ancienne école du bouddhisme tibétain) ont souvent été mariés. Ce n'est pas contre leurs règles. JAL:
Les lamas Nyingma hommes ! Pour une raison mystérieuse il est plus facile
d'imaginer un lama marié homme, plutôt qu'un lama marié femme.
JAL: Oui, exactement. C'était clair dés le début et c'était tout à fait inhabituel. Durant la cérémonie d'intronisation, Pénor Rimpoché a même autorisé des chaînes de télé à y assister et à la filmer. Il a dit :
Au
début, j'ai demandé à mes maîtres ce qu'ils pensaient
que je devais faire - de quelle façon je devais changer, ce qui devait
arriver. Et ils m'ont suggéré de porter des vêtements liés
au dharma comme les Chubas (robes tibétaines), et des choses comme ça,
ce que je fais d'habitude lorsque j'enseigne. Mais je me suis aperçue qu'il
n'y a rien à gagner à ne pas être naturelle. Il n'y a rien
à gagner à vous déguiser et à devenir quelque chose
d'autre, car alors vous ne faites que laisser des pensées discursives et
des conceptualisations guider votre vie. J'ai fini par comprendre que ce n'est
pas mon travail. Mon travail n'est pas d'être un maître tibétain
traditionnel. Si c'était mon travail, je serais apparue comme une tibétaine
traditionnelle. Je sens que mon travail c'est d'être un pont entre les occidentaux
et les orientaux. Je suis très bonne pour traduire des idées abstraites,
et je sens que la raison pour laquelle je suis apparue de cette façon c'est
que les autres occidentaux, hommes ou femme, qui ne veulent pas changer leur culture
ou leurs références culturelles ont besoin de savoir que c'est possible
pour aux aussi. AC:
Et qu'en pense Pénor Rimpoche ? Respecte-t-il votre indépendance
et votre intérêt à apporter le Bouddha dharma en occident
d'une façon aussi libre que possible de mélanges culturels ?
Il a essayé de modifier un peu. Au bout d'un moment je lui ai dit : "Bon, Rimpoche, vous savez, je suis une Italo Américaine. C'est ainsi que mon peuple s'habille. Je me sentirais stupide de ne pas être ainsi. C'est ma façon d'être." Et il l'a parfaitement compris. AC: Pour moi, cela fait naître une question intéressante (…): Quelle relation y a-t-il entre la vacuité et de jolis ongles ? Est-ce que le chemin vers l'éveil, qui est la liberté de toute notion de soi, exige finalement que nous abandonnions inconditionnellement tout attachement au genre et à l'attention à notre apparence, ou bien laisse-t-il un espace pour une manifestation de la masculinité ou de la féminité qui exprime la beauté et la dignité ? JAL: J'aime votre emploi du mot espace. J'aime à penser que le chemin vers l'éveil est spacieux plutôt que limité par une série d'absolus "c'est ainsi que" et "c'est comme ça que". Fondamentalement, je sens que quand les bodhisattvas (ceux qui se vouent à atteindre l'éveil pour le bien des tous les êtres) arrivent au monde pour faire un travail, ils le font de la meilleure façon possible. Je pense qu'ils apparaissent d'une manière qui ne nous est pas étrangère, d'une manière qui nous parle. Si le Boddhisattva vient enseigner en occident, alors il est approprié qu'il apparaisse comme un occidental. Si le Boddhisattva vient enseigner aux orientaux, alors il est approprié qu'il apparaisse comme un oriental. Je ne pourrai jamais dire qu'il y ait un lien direct entre le rouge à lèvres et la vacuité, mais je ne pourrai jamais dire qu'il n'y a pas de relation entre le rouge à lèvres et la vacuité AC: C'est une question qui m'intrigue car si quelqu'un avait réellement un esprit éveillé ou une vue libérée, il devrait être, au moins en théorie ou idéalement, libre de tout attachement à une notion de soi. Alors la question c'est : à quoi cela ressemble-t-il ? A l'évidence il y a des idées très rigides sur ce sujet qui nous viennent de l'orient. JAL:
Je peux dire qu'une personne qui s'habille comme un renonçant, qui ne porte
pas de maquillage et porte les robes, peut parfois, en fait, accroître la
force de son ego, car elle se sent si vertueuse, et elle en est si convaincue
! Et la même chose peut arriver à une personne qui s'habille à
la dernière mode. Alors je considère toute cette affaire d'apparence
avec pas mal de distance. Je n'ai pas envie de m'en occuper dans un sens ou un
autre. Pour moi, ce serait inconfortable de devoir radicalement changer la façon
dont je m'habille. Les femmes avec lesquelles j'ai grandi portaient des créoles.
Elles se mettaient toutes du rouge à lèvre. C'était leur
naturel. Pour moi, ne pas le faire me demande un effort et me parait ressortir
de la volonté de coller à un code rigide. C'est comme porter une
sorte de déguisement sophistiqué. Pour moi il est plus facile, meilleur,
plus naturel de m'habiller de la façon qui est la mienne, et d'être
simplement telle que je suis. |
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Jetsunma
Ahkön Norbu Lhamo
Jetsunma Ahkön Norbu Lhamo, est la première occidentale à être reconnue et intronisée par les lamas tibétains en tant que Tulku (un enseignant éveillé qui se réincarne sous la forme qui bénéficie le mieux aux êtres). Née d'une mère juive et d'un père italien, mariée et mère de famille, elle n'avait jamais eu de liens avec le bouddhisme, avant d'avoir des "rêves prophétiques" lui expliquant les pratiques à faire. Peu à peu une communauté se créa autour d'elle, puis, en soutenant un monastère tibétain, celui de Penor Rimpoche, elle finit par le rencontrer en personne. Après avoir interrogé ses élèves pour vérifier son enseignement, il la reconnut comme la réincarnation de Ahkön Lamo, cofondatrice de la lignée de Penor Rimpoche. |