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Textes Choisis

CE QUE LE BOUDDHA A ENSEIGNE - par Andrew OLENDZKI

Editorial d'Andrew OLENDZKI dans l'édition du Printemps 2006 de Insight Journal. Traduction Christian Ousset.

Il y a une question qui revient souvent parmi les étudiants bouddhistes d'aujourd'hui : "Qu'a enseigné le Bouddha ?". Une réponse rapide, me semble-t-il, pourrait être : "Qui sait ?". C'est comme si on demandait "qu'est-ce qu'un arbre ?" (ou tout autre question du même ordre). Il n'y a pas moyen de comprendre ce qu'une chose est vraiment. Tout ce que l'on peut dire c'est à quoi elle ressemble dans telle perspective, depuis tel point de vue ; ce qui, quand on y réfléchit, nous en dit beaucoup plus long sur nous-mêmes que sur l'arbre, ou sur ce que le Bouddha a enseigné.

Nous pouvons considérer un arbre du point de vue de sa biologie, de sa chimie, de sa forme, de son genre, de sa couleur, ou de la beauté émouvante de ses feuilles frissonnant dans la brise d'un crépuscule d'automne. C'est une maison pour les écureuils, une menace pour les fondations de la maison voisine, un plat de résistance pour le dîner des insectes et des nombreux oiseaux qui s'en nourrissent. C'est une chose pour le charpentier, une autre pour le promoteur, et encore une toute autre chose pour le garçonnet de dix ans équipé de vieilles planches et d'une poignée de clous. Je pourrais continuer, mais je pense m'être fait comprendre. Tout dépend de la façon dont vous le regardez.

Il se passe à peu près la même chose concernant notre compréhension de ce que le Bouddha a enseigné. Tout comme un scientifique pourrait avoir le sentiment qu'il a une vision plus complète, "objective", de l'arbre, un spécialiste des religions tend à exercer une certaine autorité sur les enseignements du Bouddha, au moins dans son propre esprit. Même avec une compréhension sophistiquée des questions herméneutiques, une vaste prise en compte du contexte historique, une quasi maîtrise des nuances des langues anciennes, il n'y a pas moyen d'échapper à une donnée essentielle du monde post moderne : tout sens est construit localement. En fin de compte, toutes les constructions du savoir ne sont que des constructions.

Une compréhension de ce qu'a enseigné le Bouddha est répandue parmi tous ceux qui ont un jour entendu et interprété ces enseignements, car cette compréhension est un évènement local qui donne lieu à un moment spécifique d'interprétation par un individu spécifique. Cet individu peut être entrainé à l'étude des religions, ou versé dans l'art de la méditation, ou pris dans un agenda spécifique, ou incapable de penser en dehors d'une certaine zone de confort, ou tout cela à la fois. En fait, la seule certitude, c'est que toute personne essayant de comprendre ce que le Bouddha a enseigné se posera la question depuis une perspective particulière et limitée. Et il y a une autre certitude : aucune de ces perspectives n'a de grandes chances de saisir ce que le Bouddha a vraiment enseigné.

Cela ne veut pas dire que "tout est relatif" et que, finalement, "qu'importe !". La façon dont chacun de nous construit son propre univers de sens est un sujet d'une extrême importance. En fait rien n'est plus important, rien ne mérite plus d'attention. C'est la manière dont nous construisons notre monde et nous-même, de façon habile ou malhabile, qui détermine nos joies et nos souffrances.

Quels repères le Bouddha nous a-t-il laissés pour faciliter la compréhension ce qu'il a enseigné ? Pour commencer, il semblait tout à fait au fait du problème. Même durant sa vie, des gens déformaient régulièrement son enseignement, que ce soit par inadvertance ou délibérément. "Homme malavisé, qui donc vous a dit que j'enseignais le Dhamma de cette façon ?" dit-il à Aritha, l'ancien tueur de vautours qui essaie de dire que les obstacles ne sont pas vraiment des obstacles (M22), et à Sati, l'ancien pêcheur qui croit que sa conscience survivra après sa mort (M38). Depuis les tous premiers temps il semble avoir été régulièrement mal interprété par "ceux qui présentent comme dit et déclaré par le Tathagata ce qui n'a pas été dit et déclaré par le Tathagata" (A 2:3.3).

Le Bouddha était donc très prudent sur la façon dont ses enseignements étaient transmis, disant : " deux choses aident à établir la non confusion et la non disparition du vrai Dhamma : présenter correctement les mots et les phrases, les interpréter correctement ". (A 2:2.10). Et, nous dit-il, chaque fois que nous ne sommes pas sûrs qu'un enseignant expose correctement les doctrines du Bouddha :"Leurs mots et leurs phrases doivent être étudiés attentivement et comparés aux suttas, et revus à la lumière de la pratique." (D 16:4.8).


La première partie de ce conseil est affaire de précision historique, d'érudition critique, et d'un certain degré de bon sens. Mais la seconde partie, traitant de "interpréter correctement le sens" et de "revoir à la lumière de la pratique", fait appel à une autre sorte de compétences.

Le Dhamma est fait pour être mis en action. C'est un guide pour savoir comment réorganiser la fonction de l'esprit et du corps à l'instant présent, et, de ce fait, son sens ne peut être retrouvé que si on le met en œuvre. La meilleure réponse à la question de savoir ce que le Bouddha a enseigné, par conséquent, ne sera pas trouvée dans les textes, mais dans l'expérience. Il est important de diriger notre attention d'une façon particulière au sein de l'expérience, et on trouve les instructions pour le faire dans les textes. Mais le sens des enseignements du Bouddha, trouvé finalement dans les visions issues de cette vue juste, ne se manifestera que quand sa sagesse est mise en œuvre, localement, dans la transformation d'une personne.

Comme il le dit dans son célèbre discours aux Kalamas :"Quand vous voyez par vous-mêmes que ces choses sont saines… que ces choses, lorsque vous vous y intéressez et les pratiquez, vous conduisent au bien être et à la joie, alors, Kalamas, les ayant trouvées vous devriez les conserver". (A 3;65). Alors la meilleure façon de comprendre ce que le Bouddha a enseigné est de devenir ce que le Bouddha a enseigné. Construisez soigneusement le radeau, ramez avec énergie vers l'autre rive, et devenez une personne qui sait.

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