|
>Je
ne connais pas beaucoup de gens dans ce pays qui croient vraiment
à la renaissance ; et vous ? J'ai rencontré des bouddhistes
de toute sorte, et il me semble que la plupart ont hérité,
comme moi, par leur éducation, de la culture du " Une seule
vie à vivre " comme modèle de la condition humaine.
Cela m'amène à me demander ce que nous sommes réellement
capables d'intégrer du bouddhisme.
Quand on voit combien ce que nous sommes maintenant est ancré dans
nos réponses habituelles aux conditions spécifiques d'un
monde que chacun d'entre nous crée à partir de ses propres
illusions, que peut vouloir dire être "nous même"
dans une autre vie ? Si nous avons un corps et un sexe différents,
si notre éducation, notre langue et notre formation, nos souvenirs,
nos rêves et nos attitudes sont tous différents, quel sens
cela a-t-il d'appeler une telle personne "moi-même" ?
La doctrine bouddhiste a bien sûr une réponse à cette
question : Cela n'a déjà aucun sens de vous appeler "vous-même"
maintenant, alors cela en a encore moins pour une autre renaissance. Ce
sens du Soi n'est qu'une supposition d'où naissent nos souffrances.
L'enseignement central du bouddhisme est de lâcher prise de ce soi,
de "laisser tomber" notre corps et notre esprit, de nous guérir
de notre besoin de croire que nous sommes quelque chose de cohérent,
d'indépendant ou d'exceptionnellement chargé de sens.
J'ai l'impression que notre environnement culturel occidental rend cela
pratiquement impossible. La notion de "nous même" que
nous avons est tout simplement trop ancrée en nous. Dans l'occident
moderne, l'individualité est tellement intrinsèque à
notre vision du monde ! c'est l'eau dans laquelle nous nous baignons,
l'air que nous respirons. "Etre" est inconcevable pour nous
sans individualité, comme il est inconcevable de se baigner ou
de respirer sans eau ni air.
La tradition bouddhiste offre quelques métaphores utiles pour nous
aider à comprendre la renaissance : c'est comme le lait qui se
change en lait caillé, ensuite en beurre, puis encore en petit
lait. Chaque manifestation est très différente des autres
dans tous ses détails, et pourtant le lien causal qui les unit
est parfaitement évident.
Je suis donc peut-être l'héritier des actions de quelqu'un
mort depuis longtemps. Je suis reconnaissant envers cette personne, et
sans doute aussi envers de nombreuses autres avant elle, car le karma
dont j'ai hérité est heureux. Mais je ne me relie pas à
cette personne comme ayant été "moi". "Je"
suis quelqu'un défini par mon corps, ma nationalité, ma
langue, et un mélange unique de névroses, tout cela né
dans le contexte spécifique de cette vie particulière, et
conditionné par elle. J'apprécie mon ancien moi comme on
le ferait d'un ancêtre, mais à moins de faire cette expérience
(que l'on dit accessible grâce à la méditation yoguique)
qui permet de se souvenir d'une vie précédente - de façon
empirique et à la première personne - cet ancêtre
sera toujours quelqu'un d'autre que moi.
Nous avons reçu les grands présents de la vie et de la conscience,
sans doute d'une ligne incroyablement longue d'êtres appelés
de façon plus ou moins appropriée "anciens moi".
Nous avons également reçu un monde matériel muni
d'un écosystème délicat pour répondre à
nos besoins présents, et à titre de bonus spécial
il est peuplé de beaucoup d'autres êtres avec lesquels nous
partageons tout cela. Et c'est à peu près tout ce que nous
pouvons expérimenter directement.
Est-ce là une vision appauvrie de la situation humaine ? Je ne
le pense pas. Qui a besoin d'aller au-delà des merveilles qui nous
entourent - conscience, nature, autres êtres, un esprit et un cœur
qui modèlent de si nuancées créations ? Qui a besoin
de sentir qu'il vivra après sa mort, comme conscience transcendante
résidant dans les cieux, ou revenant encore et encore dans le monde
? Ce qui nous a été donné est assez précieux
: un moment de pleine conscience. Et, si nous avons de la chance, un autre,
puis encore un autre.
Je ressens de la gratitude pour celui qui est venu avant moi et pour ses
prédécesseurs; c'est aussi une grande responsabilité
et de la bienveillance que je ressens pour tout ce que je serai après
: peut-être un astronaute. Il sera l'héritier de mon karma
- de toutes mes actions, mes paroles et même des fruits de mes pensées.
Au moment de ma mort j'aurai passé toute ma vie à créer
un "soi" que je devrai alors donner à quelqu'un d'autre.
Et lui ou elle, à leur tour, prendrons ce que j'ai mûri,
l'enrichiront de façon créative, et l'abandonneront quand
leur tour viendra.
La vision du monde émergeant de cette perspective sur la renaissance
signifie un univers basé sur Dana, la générosité.
Nous sommes les récipiendaires d'une incommensurable générosité
quand la vie, la conscience, un monde et la compagnie d'autres êtres
nous sont donnés. Nous participons d'un cycle de dons quand, bon
gré ou malgré, nous abandonnons et rendons ce que nous avons
reçu. La façon dont nous faisons tout cela est la seule
chose sur laquelle nous avons une influence. C'est dans la qualité
de chaque moment de conscience dont nous faisons l'expérience que
notre monde se déploie, que nous construisons notre personnalité,
que nos "soi" ont une quelconque existence véritable.
Nos vies ou nos moi ne peuvent être dits "nôtres"
que dans la mesure où nous avons conscience d'eux. Dans la vie
précédente je n'étais pas moi mais quelqu'un d'autre.
Dans la prochaine vie je ne serai plus moi, mais j'aurai donné
mon moi à quelqu'un d'autre. On peut en dire autant pour mon passé
ou mon futur dans cette vie présente. La seule chose, dans tout
cela, qui peut être considérée d'une façon
ou d'une autre comme réelle pour moi, c'est le moment présent,
et même cela je le perds si je ne suis pas pleinement conscient
quand il se présente. Tout le reste est perdu.
Je pense que nous devons accepter l'idée que nous ne survivrons
pas à cette vie. La renaissance au sens bouddhiste n'a jamais signifié,
je le crains, survie. Il y aura une continuité, et peut être
que l'on pourra de bien des manières trouver un lien causal entre
l'être suivant et nos actions dans cette vie - mais ce sera un autre
être. Quand les bouddhistes disent que le prochain être n'est
ni identique à l'être actuel ni différent de lui,
nous avons tendance à n'entendre que la partie concernant l'absence
de différence (du fait de nos espérances), et d'une certaine
façon nous ne percevons pas l'importance de la partie concernant
le fait qu'il ne sera pas non plus identique. Un lien de continuité
causale que l'on peut retracer d'un être à un autre n'est
qu'un lointain écho de la sorte de survie personnelle à
laquelle nous aspirons au plus profond de nous.
Comment pouvons nous aider si ce n'est en étant des Boddhisattvas
? Peu d'alternatives se présentent à nous. Nous vivons pour
le bien-être de tous les êtres, que nous le voulions ou non.
La seule question est : de quelle manière vivrons nous ce moment
?
Andrew
Olendzki
traduction : Christian Ousset.
Temple birman Bodh Gaya
|