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La compassion - par Charles Genoud |
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Ce
texte est la transcription d'un enseignement dispensé lors de la
retraite de Toussaint qui s'est déroulée au Prieuré
Saint-Thomas à Epernon du 31 octobre au 2 novembre 2003. Merci à Sabine Frix pour le travail de transcription.
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Je voudrais cet après-midi parler d'un autre aspect du chemin spirituel. J'ai préalablement parlé de la présence et de l'absence d'objectif en ce qui concerne la pratique méditative, la pratique de Vipassana. J'aimerais maintenant parler d'un autre aspect qui impliquera plus de réflexion et aussi d'action, je voudrais parler de la compassion. Il se peut qu'on ait tendance à comprendre la compassion un peu comme un fardeau, comme une ascèse nécessaire et indispensable dans un cheminement spirituel, un peu comme le prix qu'il faudrait payer sans percevoir la qualité positive, l'enrichissement que représente la compassion en elle-même. Bouddha, dans ses enseignements, répète constamment qu'il ne vise qu'une seule chose, la cessation de la souffrance et que la compassion, de la même manière, fonctionne aussi dans le sens de la cessation de la souffrance et dans l'expression d'une plus grande liberté. Donc, soyons attentif quand nous avons l'impression que la compassion va nous demander de prendre un fardeau un petit peu plus grand, de prendre la souffrance et douleur d'autrui et que c'est le prix qu'il nous faudra payer pour notre cheminement spirituel, sans comprendre que la compassion, au contraire, est une attitude de liberté, de joie, d'ouverture et de tranquillité. Pour parler de la compassion aujourd'hui, je vais me baser surtout sur un texte d'un poète indien du VIIIème siècle, Shantideva qui amène une réflexion extrêmement profonde, extrêmement pertinente au sujet du développement de la compassion. Il semble que tous les êtres humains et même les insectes et les animaux ont comme objectif constant le fait de vouloir acquérir le bonheur, le confort et éviter la souffrance. Nous pouvons par exemple observer en ce moment même, alors que nous sommes assis, que nous changeons de position, légèrement et constamment, sans même y prêter attention, afin d'essayer d'éviter le moindre inconfort, pour nous assurer un petit peu plus de confort, éviter la difficulté ou la douleur. Si nous observions notre vie quotidienne, nous nous rendrions compte que nous faisons des milliers de gestes qui ont toujours pour but d'éviter le moindre inconfort. S'il fait un peu froid, nous nous déplaçons pour fermer la fenêtre, s'il fait trop chaud nous allons vers la fenêtre. Constamment, nous changeons de position, de place, nous manipulons notre environnement afin d'éviter le moindre inconfort, afin d'essayer d'obtenir un peu plus de satisfaction et de bonheur. Dans cette quête de la satisfaction et du bonheur, il faut dire que nous sommes extrêmement déterminés parce qu'il est assez rare que nous abandonnions. Combien d'efforts nous sommes capables de faire constamment, encore et encore, afin d'essayer d'obtenir satisfaction, afin d'essayer d'obtenir du bonheur et de la joie. Le principal motif de toutes nos actions, de toutes nos activités, est cette recherche, cette quête du bonheur. Et pourtant, si nous regardons les conséquences ou l'aboutissement de cette quête incessante, il nous faut bien arriver à la conclusion que nous ne sommes pas très efficaces. Si notre taux de réussite se situe entre 5 et 7 % ça n'est déjà pas si mal. En fait, malgré notre détermination, malgré toute l'énergie que nous y passons, il y a quelque chose que nous mettons en place qui semble erroné, un jugement qui n'est pas bien fait, qui fait que notre taux de réussite est aussi bas. Si nous travaillions dans une entreprise avec un taux de réussite de 5 et 7%, nous serions licenciés immédiatement. Nous sommes beaucoup plus généreux avec nous-même, nous continuons à nous employer, essayant malgré tout, ne sachant pas à qui d'autre faire confiance, d'obtenir joie, bonheur, satisfaction, avec persévérance et détermination, sans pour autant améliorer notre taux de réussite. Donc, on peut se demander ce qui ne va pas dans cette quête pour que finalement nous aboutissions à un résultat aussi maigre. Qu'est-ce qui ne va pas dans notre attitude, dans notre activité pour que finalement nous réussissions aussi peu à obtenir vraiment le bonheur et la satisfaction, le confort, le calme et la paix ? Peut-être
que dans la stratégie que nous utilisons quelque chose ne fonctionne
pas et qu'il faudrait en changer radicalement. Il semble pourtant que
dans notre détermination, nous essayons de nombreuses stratégies.
Nous essayons de mettre en place à peu près toutes celles
que nous pouvons imaginer. Que ce soit au moyen de l'argent, l'amitié,
la famille, la profession, nous essayons de nombreuses manières
d'obtenir la joie, le bonheur sans vraiment y arriver. Peut-être
faudrait-il une stratégie complètement différente
? Une stratégie que nous n'arrivons pas à imaginer car toutes
celles que nous arrivons à imaginer nous les avons déjà
essayées. Il y a une anecdote pour ce changement de stratégie
que je veux vous raconter. C'est lors d'une guerre en Autriche. Les personnes
résidant dans un château fort, assiégé depuis
des mois, n'avaient plus de nourriture. Ils n'avaient aucun moyen de sortir
du château assiégé, entourés qu'ils étaient
par les troupes ennemies. A ce moment-là, le chef de la forteresse
du château a essayé de trouver une stratégie, une
solution. Toutes les possibilités logiques qu'on pouvait essayer
d'imaginer ne fonctionnaient pas. Sortir en force était absurde,
voulait dire se faire tuer par l'ennemi. Rester était aussi absurde
puisqu'il n'y avait presque plus de nourriture. Il semble que cette situation
était sans issue. Il fallait trouver une solution différente,
radicalement différente. Le chef de cette forteresse a trouvé
une stratégie complètement différente de celle qu'on
pourrait imaginer. Il restait encore une vache dans la forteresse et un
peu de blé. Il a demandé au cuisinier d'abattre la vache
et il a fait remplir son ventre avec toute la farine qu'il restait et
il a lancé la vache par-dessus les murailles. Quand les ennemis
ont reçu cette vache pleine de blé, ils se sont dit que
les assiégés devaient avoir encore beaucoup de nourriture
pour se permettre un tel gaspillage. Face à cela, ils furent totalement
découragés, ils levèrent le siège et partirent.
Une stratégie complètement différente, qui sortait
du cadre limité de tout ce qu'on pouvait imaginer logiquement :
mettre les échelles pour sortir la nuit du château fort n'était
pas pensable, essayer d'obtenir de la nourriture était impossible,
donc il a imaginé une stratégie déroutante, inimaginable.
Il y a eu différentes révolutions dans notre vision du monde au cours des âges, qui ont coûté énormément à l'orgueil de l'être humain. Je voudrais parler d'une première révolution qui est celle de Copernic lorsqu'il a dit que ça n'était pas la terre qui était au milieu de l'univers mais que c'était le soleil qui était au milieu de l'univers. Suite à cette importante révolution, l'homme a du accepter cette position excentrique, de ne plus occuper le centre du monde, de l'univers, de n'être qu'un habitant d'une toute petite planète parmi tellement d'autres planètes qui tournaient dans cet univers. Ceci était difficile à accepter et certains des élèves de Copernic ont même été emprisonnés pour prôner de telles vérités. Donc une révolution qui a mis en mauvaise posture ou qui a défié l'orgueil de l'être humain qui pensait qu'il était au centre de l'univers. Il y a eu une deuxième révolution avec Darwin, lorsqu'il est venu avec une théorie aussi bizarre, en disant que nous n'avons pas été créés de toute pièce merveilleusement, parfaitement par Dieu mais que nous étions un chaînon dans une chaîne d'évolution. Qu'il y avait dans cette chaîne des petits animaux assez bizarres et que, de développement en développement, finalement, nous arrivions à cet être humain, que nous sommes aujourd'hui ; avec pas mal d'essais et d'échecs et aussi de hasards. A nouveau l'orgueil de l'être humain a été mis en pièce puisqu'il y avait cette idée que nous étions créés parfaitement, merveilleusement par un Dieu qui aurait choisi finalement d'appeler à l'existence cet être humain. Evidemment Darwin a aussi eu des problèmes. Les gens qui lisaient les textes de la bible, notamment de manière très limitée ne pouvaient accepter tout d'un coup que l'on remettre en cause la création de l'être humain par Dieu, d'une seule pièce, parfaite. Accepter d'être seulement un animal un peu particulier parmi d'autres animaux a aussi beaucoup coûté à l'orgueil humain. Troisième révolution dans la vision de l'être humain menée par Freud qui est venu nous dire que dans le fond, nous n'étions pas vraiment maître dans notre propre maison. Quand nous décidons, quand nous choisissons quelque chose, en fait, nous ne savons pas vraiment pourquoi nous choisissons. En fait, ceci est mu par des motifs inconscients et alors que nous croyons nous connaître, choisir en tout état de cause, nous sommes finalement déterminés par beaucoup d'éléments qui sont liés à notre histoire, à notre naissance. En définitive, nous ne nous connaissons pas et ce qui principalement nous fait agir sont des motifs inconscients. On imagine aussi que Freud a eu pas mal de problèmes avec des gens qui ne pouvaient pas accepter cette vision de l'être humain comme étant en grande partie inconscient, mu par des motifs inconscients. Donc 3 révolutions, qui chaque fois, ont demandé à l'être humain de se remettre en question, qui lui ont coûté un certain orgueil, accepter de ne pas être au centre de l'univers, accepter de ne pas être complètement différent des animaux et aussi accepter que finalement il se connaissait très mal et que lorsqu'il choisissait et bien il ne choisissait pas réellement en connaissance de cause. Mais, aucun de ces révolutionnaires n'a prétendu, à aucun moment donné, qu'il allait au moyen de sa révolution amener le bonheur. Aucun de ces révolutionnaires n'a prétendu qu'il améliorerait notre taux de réussite dans notre quête du bonheur et que de 7% nous pourrions passer à un taux un peu plus élevé. Ces réflexions scientifiques n'ont pas prétendu résoudre le problème du bonheur humain. Donc, malgré l'intérêt de ces révolutions, malgré leur richesse, ce ne sont pas elles qui vont nous aider à résoudre le problème du manque de bonheur, du manque de sérénité de l'être humain. Si
nous regardons la vision que nous avons du monde intérieurement,
socialement, finalement nous plaçons au centre de l'univers, non
pas la terre ni le soleil, mais un être qui est moi, qui se place
au centre et qui est entouré par tous les autres êtres qui
sont autrui. Il y a pour chacun d'entre nous un être qui est plus
important, qui est au centre, qui est moi et autour, il y a tous les êtres
qui sont autrui, et on les organise dans différentes catégories,
selon ce qu'ils impliquent ou selon les conséquences qu'ils ont
pour la personne qui est au centre : toutes les personnes qui semblent
apporter un petit peu de bonheur, de plaisir à ce moi qui est au
centre, on les met dans une catégorie qui est " amie ",
tous les autres qui semblent apporter des inconvénients, de la
souffrance, on les met dans une autre catégorie qu'on appelle "
ennemie " et le plus grand nombre qui n'ont aucune incidence, on
les laisse dans un " no man's land ", dans une vision neutre
de gens qui sont mal déterminés. Nous avons chacun cette
vision du monde où nous nous plaçons au centre, entourés
par tous les autres, des millions d'autres personnes qui sont autrui et
ceci sans la moindre difficulté bien que ceci soit complètement
absurde puisque si je devais affirmer quelque chose de scientifique et
que tous les êtres sur cette planète avaient un avis contraire,
il semblerait plutôt judicieux de me rallier à l'avis de
tous et de me dire que si finalement, ils ont tous un avis différent,
c'est peut-être qu'il y a certaines raisons. Hors, je suis le seul
à me considérer comme moi, tous les êtres sur cette
planète me considèrent comme autrui mais je persiste et
persévère à croire que je suis moi et ceci vaut pour
chacun d'entre nous. Il y a quelque chose d'étonnant à se
considérer comme moi, c'est à dire un être spécial,
au centre et de considérer tous les autres comme autrui. Shantideva dit " A l'origine de toute souffrance je ne connais qu'une seule cause, c'est l'attachement au moi. De la même manière qu'on fait cesser la douleur en retirant la main de la flamme, on ne fait cesser la souffrance qu'en se retirant du moi. Que celui ou celle qui veut rapidement protéger soi-même et autrui, doit pratiquer le mystère suprême, qui est le fait d'échanger soi et autrui et celui qui veut rapidement protéger soi-même et autrui doit pratiquer le suprême mystère qui est échanger soi et autrui ". Nous avons maintenant à faire à un révolutionnaire qui manifestement dit : " Ma révolution vous aide à être plus efficace dans la quête du bonheur ". Les autres n'ont pas prétendu ceci, Shantideva, lui, le prétend. Il dit : " si on pratique le suprême mystère, l'échange de soi et d'autrui, alors c'est la manière la plus rapide, la plus efficace de protéger soi-même et autrui ". Dans cette stratégie, dans cette vision du monde, d'un moi qui est au centre et d'un autrui qui est à la périphérie, Shantideva nous dit : " c'est très simple, mettez autrui au milieu et moi autour ". Voilà pour lui la stratégie. Voilà pour lui, le fait de tuer la vache et de la remplir de blé. Il dit que cette stratégie, cette vision du monde va amener le bonheur de soi et d'autrui. On peut imaginer quels défits pour l'être humain ont été les visions de Copernic pour accepter cette position un peu excentrée de la terre, on peut imaginer ce qu'il a fallut comme humilité pour accepter Darwin et son évolution des espèces, Freud et l'inconscient… Peut-on imaginer ce qu'il faut comme humilité pour accepter Shantideva qui dit : " Au milieu ça ne sera pas moi mais autrui "… Qu'on ne va plus se considérer comme moi mais se considérer comme autrui et qu'à ce titre uniquement, nous pourrons développer le bonheur pour soi-même et pour autrui. Il y a là, dans l'enseignement de Shantideva, quelque chose d'assez extraordinaire, de complètement inhabituel et de certainement pas facile à comprendre : Que veut-il dire par " échanger de position entre moi et autrui " ? " Avoir un autrui au centre et moi à la périphérie "? Je vais lier ceci à la pratique de la compassion. La compassion est l'attitude, le désir, le souhait que soi-même et autrui soyons libres de toute souffrance. C'est une attitude que nous avons à l'intérieur de nous-même naturellement. Il ne s'agit pas de créer de toute pièce une compassion qui n'existerait pas à l'intérieur de nous-même. Ce qui fait obstacle au surgissement de la compassion dans notre vie quotidienne, ce sont nos habitudes qui vont prendre le dessus, prendre le pas sur la compassion. Si, par la force de l'habitude, surgit dans une situation de douleur, la peur, la crainte, l'aversion, la culpabilité, lorsque ces émotions prennent le pas, elles ne laissent plus l'espace à la compassion pour surgir. Il s'agit pour nous d'être attentifs et d'ouvrir cet espace pour que cette compassion puisse surgir spontanément. Il s'agit pour nous d'être attentifs et de ne pas suivre ces habitudes et de tomber dans l'aversion, la peur, la culpabilité, la crainte, toute attitude qui voile la possibilité du surgissement de la compassion, donc le fait de vouloir que soi-même et autrui soient libre de toute souffrance. Cette réflexion ne va pas se limiter aux êtres humains, vous pouvez l'étendre aux animaux. En ce qui concerne la compassion, il faut deux caractéristiques. Il faut un autre si c'est un être humain et il faut de la souffrance car on ne peut pas développer la compassion pour un être qui est heureux. On ne développe pas non plus la compassion pour les vieilles commodes, les vieux livres, les vieilles tables. On développe la compassion pour un être, ici un être humain, un être qui souffre. Il y a différentes manières d'éviter le développement de la compassion ou différents obstacles qui empêchent la compassion de surgir. Le premier est de ne pas vouloir percevoir la souffrance. De nouveau, vouloir ne pas percevoir la souffrance peut être du à la crainte, à la peur, à l'aversion, à la culpabilité. La manière la plus évidente, c'est de détourner la tête, de regarder ailleurs afin de ne pas voir la souffrance. Imaginons un accident. Une personne est ensanglantée. Pour certains d'entre nous cette situation est si difficile que la première réaction sera de détourner la tête pour ne pas voir cette personne qui saigne et qui souffre. Donc ici, c'est une manière due à l'aversion, à la peur. Détourner la tête, ne pas voir la personne qui souffre empêche la compassion de surgir. Ceci est un exemple flagrant, il y a mille manières de détourner la tête. Lorsque nous avons à faire avec la souffrance, une autre manière consiste à tourner autour. Une personne vient vous parler de difficultés. Elle vient vous parler par exemple de sa maladie grave, très sérieuse et vous commencez à lui demander le nom de son médecin traitant, l'endroit où elle va… c'est une manière de prétendre ne pas éviter le problème et l'éviter réellement. En parlant autour de la difficulté, en oubliant de dire à la personne : ça doit être très difficile ; ça doit être très douloureux, au lieu de ceci, on pose de multiples questions, tournant autour de la douleur, tournant autour de la difficulté, sans réellement toucher le problème de la douleur. Un
autre problème, une autre attitude pourrait être de nier
: ça n'est pas si grave ! Ma cousine, ma tante, ma belle-mère
a eu la même maladie et au bout de trois semaines, elle était
complètement rétablie. Une manière de placer une
sorte de vœux pieux, en disant : mais ça va s'arranger… C'est aussi
une manière d'éviter. Peut-être que la situation va
s'arranger, mais la question n'est pas là ; la question est que
nous avons à faire face à une personne qui est dans la douleur,
dans la souffrance, en ce moment. Est-ce qu'on peut rester avec cette
situation et être ouvert à cette situation ? Si on ne peut
pas et qu'on l'évite en parlant, en souhaitant que les choses s'améliorent,
la compassion ne peut pas surgir. J'ai donné un cours en Israël
il n'y a pas longtemps. J'étais en train de boire un café
sur la plage quand une mère et son petit garçon de 2 ans
sont passés par-là. Le petit garçon est tombé
et s'est mis à pleurer. La mère lui a dit alors quelque
chose en hébreux et aussitôt un homme, qui était assis
devant moi avec 2 petits garçons, s'est retourné et il lui
a répondu de manière assez ferme. Ne parlant pas hébreux,
j'ai demandé à mes amis : " mais que se passe-t-il
? " En fait, après que le petit garçon soit tombé
et qu'il se soit mis à pleurer, sa mère lui a dit "
mais ça n'est rien, ça n'est rien ". Alors l'homme
qui était là a dit : " mais ça n'est pas rien
parce que le petit garçon est en train de pleurer, il a mal, ça
n'est pas rien ". Ça m'a amusé parce que c'est exactement
ça. La mère était en train de nier et le type devant
moi qui disait " il ne faut pas nier la douleur, il pleure, c'est
quelque chose !" Ça m'a amusé que cet homme intervienne
pour protéger le petit garçon, en disant "on ne peut
pas dire que c'est rien. S'il pleure, c'est que pour lui, ça a
une certaine importance ! " Pour
que la compassion puisse se développer, il faut un être qui
souffre. On peut éviter la souffrance, mais on peut aussi, (c'est
ce qu'on fait le plus souvent) éviter de voir l'autre personne.
Lorsqu'on ne reconnaît pas l'humanité d'une autre personne,
la compassion ne peut pas surgir. Et de quelle manière est-ce qu'on
évite de reconnaître l'humanité d'une autre personne
? En la transformant en une chose, en un objet. Vous allez me dire : "
mais, on ne transforme jamais les gens en choses ! Il existe une manière
subtile de nous couper de ce lien humain, qui nous relie à l'autre
personne, c'est de mettre les gens dans des catégories. Un drogué
par exemple. " Drogué ", comme si tout d'un coup, il
était à l'extérieur, il faisait partie d'une classe
particulière qui est " droguée ". Un étranger,
un sans abri, un criminel quelles que soient les catégories qu'on
utilise, c'est une manière de se couper. Quand c'est " un
drogué ", c'est quelqu'un de différent de moi-même.
Lorsqu'on dit " un drogué " par exemple, on a coupé
cette possibilité de sentir que c'est un être exactement,
parfaitement comme je suis moi-même. Je ne suis pas un drogué,
donc il y a quelque chose de différent. On a mis la différence
en avant, mais cette différence coupe toute possibilité
de lien réel. Pendant longtemps j'ai cherché à trouver
un enrichissement au texte de Shantideva. Je l'ai trouvé chez Simone
Weil qui a une réflexion extrêmement pertinente, notamment
sur la manière dont nous réduisons les autres êtres
qui souffrent, à l'état de chose. Elle décrit non
pas la manière dont nous les réduirions à l'état
de chose mais la manière dont le malheur réduit la personne
qu'elle touche à l'état de chose. Elle dit : " Le malheur
est essentiellement destruction de la personnalité, passage dans
l'anonymat. Le malheur est avant tout anonyme. Il prive ceux qu'il prend,
de leur personnalité ". Donc, ici, elle se place du point
de vue suivant : quand une personne est réellement touchée
par le malheur, cette personne va perdre sa propre dignité face
à elle-même. C'est un phénomène qu'on remarque
très clairement. On voit que des personnes touchées par
le malheur, quand elles perdent leur dignité, ont de la peine à
s'occuper d'elles-mêmes, à se laver, à prendre soin
d'elles-mêmes parce qu'elles ont perdu cette dignité à
leurs propres yeux et donc ne prennent plus soin d'elles-mêmes.
Elle analyse ceci de manière extrêmement pertinente, pour
montrer combien le malheur quand il est profond, va transformer celui
ou celle qu'il touche en complice, complice de son propre malheur. Comme
si, se réduire à l'état de chose pour une personne
qui souffre était une manière de s'anesthésier, afin
de ne pas subir pleinement la douleur et la déchéance de
cette situation. Elle marque bien que lorsqu'on veut aider une personne
qui est touchée à ce point par le malheur, il ne s'agira
jamais de donner quelque chose de matériel, il ne s'agira jamais
d'aider cette personne physiquement ; la chose essentielle est de restaurer
dans l'autre personne ce sens de dignité humaine. C'est ceci la
véritable pratique de la compassion et non pas l'objet qui est
donné, non pas l'aide qui est apportée. Elle dit que si
on aide physiquement, matériellement, sans restaurer cette dignité,
on a l'impression que la personne fait obstacle à l'aide qu'on
lui apporte, comme si elle ne participait pas vraiment à l'aide
qu'on veut lui donner. Lorsqu'on n'a pas restauré la dignité
de l'autre personne, il lui est difficile d'estimer qu'elle mérite
l'aide qu'elle reçoit n'ayant plus de dignité par rapport
à elle-même. Simone Weil dit " la compassion est une
chose extrêmement rare, plus rare que marcher sur les eaux, et quand
elle surgit réellement, la compassion est un miracle plus merveilleux
que de marcher sur les eaux " Reconnaître dans la personne
qui souffre, un être humain pareil à moi-même, ceci
suffit, le reste tout naturellement suivra. Pour développer la
compassion, il faut briser ce que j'ai décrit comme étant
mis en place quand on a réduit les autres à une catégorie
(se dissocier d'eux-mêmes, en tant que drogué, sans abris,
criminel, étranger ou autre, quel que soit le terme qu'on va utiliser)
pour se couper. Lorsqu'on établit un rapport avec cette autre personne
comme un être humain, à ce moment-là, la pratique
de la compassion va être établie et l'action qui va suivre
sera une action parfaitement naturelle et spontanée. Donc, il y
a dans le fait de réduire l'autre qu'il se sente réduit
à l'état de chose par le malheur. Je crois qu'il est important
de bien comprendre ce qui se passe car la personne qui est touchée
par le malheur participe aussi au fait qu'elle se réduise à
l'état de chose. Il y avait dans " Le monde " il y a
quelques années, un article sur l'exclusion. Il disait que c'est
nous, les gens non exclus, qui excluons les autres. Je crois qu'il manquait
cette dimension dont parle Simone Weil et qui est très importante.
Il ne s'agit pas de développer la culpabilité par rapport
aux gens qui sont exclus mais de comprendre le processus pour pouvoir
rétablir ce lien avec les autres, sans que l'un ou l'autre se sente
coupable. Donc, le fait de réduire l'autre à l'état
de chose est quelque chose que, peut-être, les allemands, les nazis
avaient bien saisi, pendant la guerre. Il semble que cette violence et
cette haine qu'ils ont développées par rapport au peuple
juif, étaient dans un mouvement dans lequel ils ont essayé
d'avilir et de réduire un peuple au moyen de catégories,
au moyen de slogans. Cette manière de les couper, de les réduire
à l'état de chose à permis à cette violence
et à cette haine de surgir. Dans leur propagande, dans la mise
en place de cette haine et cette violence, il y a eu cette compréhension
instinctive qu'il fallait réduire l'autre à l'état
de chose pour qu'à ce moment là, la porte soit grande ouverte
pour tout acte de violence, puisqu'ils n'avaient plus à faire à
des êtres humains de plein droit. Ce qui m'étonne dans ce
processus, c'est évidemment la violence des uns, qui est incompréhensible,
mais c'est aussi la réaction passive de toutes les populations
qui ont vu ceci. Comment est-ce qu'on peut comprendre, que tant de gens
ont perçu ceci sans réagir ? Je me pose souvent la question
: Qu'est-ce que j'aurais fait, moi ? Sans beaucoup d'illusions d'ailleurs
sur le fait que je me serais comporté beaucoup mieux que tous les
gens qui ont feint d'ignorer cette situation. Les gens qui, passivement,
ont vu cette souffrance se sont certainement laissés prendre par
cette "chosification " des autres et se sont sentis complètement
non-concernés, à l'extérieur de ceci, empêchant
tout mouvement de compassion de surgir. Donc, je crois que chaque fois
qu'on se laisse aller dans ce mouvement qui consiste à ne plus
reconnaître dans l'autre, un être humain parfaitement comme
moi-même, dès que nous tombons dans cette attitude qui réduit
l'autre à l'état de chose, nous sommes dans un mouvement
qui se rend complice de la violence qui est faite aux gens exclus par
notre société. Donc si je me pose cette question : Qu'est-ce
que j'aurais fait dans cette situation ? La réponse est facile
à donner pour moi. Il suffit de voir ce que je fais maintenant
quand je vois les sans-abris. Est-ce que je les ignore ? Est-ce que j'ai
la flemme d'ouvrir mon porte-monnaie pour trouver quelque chose ? La réponse
pour moi est là, évidente. Pas besoin de me plonger dans
un passé hypothétique. Chaque fois que je passe devant un
sans-abri, devant une personne qui est dans le besoin et que je ne m'arrête
pas pour reconnaître pleinement un être humain, je suis complice
de cette violence qui est, par la force de la société, sans
considération pour les plus faibles et les démunis. Il ne
s'agit pas de ce qu'on donne ou pas. Il s'agit de ce rapport humain qu'on
peut rétablir, de briser cet écran que crée l'exclusion.
Je ne dis pas que c'est toujours nous qui créons cet écran,
car la personne l'a peut être aussi créé pour se protéger.
Lorsqu'on peut traverser cet écran, il se passe toujours quelque
chose de magique ou de miraculeux, comme disait Simone Weil. Et ma petite
expérience de ceci m'amène des réflexions extraordinaires.
Ce mouvement est toujours à deux voies. Lorsque je reconnais l'autre
comme un être humain, lorsque l'écran est brisé, il
me reconnaît exactement de la même manière et je suis
autant nourri par le regard de l'autre que ce que je lui apporte par mon
propre regard. Dans la vie quotidienne, les gens les plus réels
que je peux rencontrer, les plus touchants, sont toujours ces gens démunis
quand j'arrive à briser cet écran qui les range en catégorie
ou en classe. |