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Textes Choisis

Lumières sur l'illumination - par Christopher Titmuss

Ce que l'école enseigne et ce que les êtres éveillés enseignent

J'ai eu la chance de quitter l'école à l'âge de 15 ans et 8 mois, pour ne jamais y retourner. Pendant ma dernière année de scolarité à l'école catholique de garçons John Fisher de Purley, en Angleterre, les études et les examens m'ennnuyaient profondément, si bien que je terminai l'année en queue du peloton et quittai l'école sans diplôme. J'avais l'impression que l'école mettait tout en œuvre pour minimiser la joie de vivre et le jeu. Elle n'en valait pas le sacrifice.

Des années plus tard, dans un monastère bouddhiste perdu au fin fond du Sud-est asiatique, je me souvins d'un évènement à l'école. Il s'agit du rituel quotidien des punitions corporelles à l'aide d'une trique. Les paroles du Bouddha me revinrent à l'esprit : " je déclare qu'il y a la souffrance et la fin de la souffrance ". Ces paroles me firent venir les larmes aux yeux quand je réfléchis à la souffrance inutile que tous les garçons de l'école avaient dû endurer.

Je me souviens qu'au moment où j'abandonnai l'école, je détenais le triste record du nombre de coups de trique, un total de 108 coups en moins de 4 ans ! Je ne me souviens pas avoir commis d'offense majeure. A part le fait que j'omettai souvent de rendre mes devoirs, j'étais spécialiste des farces. Par exemple je dévissais le bureau du prof pour qu'il s'éffondre dès qu'on s'appuierait dessus. ou bien j'empestais la salle de classe en cachant un hareng fumé sous le plancher. Je barbouillais les murs de graffitis et confectionnais des avions en papier que je lancais aussitôt que le prof avait le dos tourné.

L'école mettait une petite pièce à disposition d'un certain monsieur Fleming, un prof sans humour, qui l'utilisait pour ses séances journalières de flagellation. La trique était en fait un os de baleine recouvert de cuir. La punition consistait à recevoir 2, 4, 6, 8 ou 16 coups. Mais personne ne reçu jamais le maximum, pas même moi. Je me souviens de la peur et de la terreur que les élèves éprouvaient au moment où nous faisions la queue à l'extérieur de la pièce en attendant notre punition. Certains gémissaient en entendant le bruit caractéristique de la trique qu'il s'abat sur la paume de la main du malheureux dans la pièce. De temps en temps nous entendions monsieur Fleming réprimander fortement l'élève qui ne réussissait pas à maintenir sa main de manière suffisamment rigide, ou qui la retirait au moment où elle allait recevoir le coup. Les valeurs de Moyen Age avaient toujours cours dans beaucoup d'écoles anglaises.

Malgré tout je préférais de beaucoup la trique à la corvée d'avoir à recopier des centaines de fois " je ne créerai plus de nuisances en classe ". Après les coups, je soufflais très fort sur mes mains pendant quelques minutes, jusqu'à ce que la douleur passe. Et c'était fini. Je me rendais compte que pour les autres, la terreur et l'humiliation faisaient beaucoup plus mal que les coups sur la main.

J'ai encore quelques sympathies pour cette pensée qui dit qu'on cesse d'apprendre en entrant à l'école. J'apprécie immensément l'éducation - la lecture, l'écriture, les mathématiques sont des outils puissants au service de l'humanité. L'éducation est un outil merveilleux et indispensable au développement intérieur, mais je continue à penser qu'elle demeure à l'écart des profondeurs de l'expérience intérieure et de la sagesse du cœur. Le mot latin educat signifie faire ressortir. Je doute que l'école remplisse bien sa mission.

N'est-il pas ironique que trente ans après avoir quitté l'école je sois invité à m'exprimer à une conférence sur le thème du futur de l'humanité à l'Université de Cambridge ? A cette occasion j'exprimai le point de vue que l'éducation abuse l'esprit en le forçant à absorber plein de connaissances inutiles, à être intelligent, compétitif et limité à des intérêts personnels et étroits. Vivre de façon sage et intelligente demande une réévaluation en profondeur de nos priorités. Sans ce réexamen, on continuera à exiger de plus en plus de nos jeunes esprits, en les forçant à se plier aux objectifs des secteurs privés et publics.

Après avoir quitté l'école je décrochai un travail d'homme à tout faire au journal l'Univers, un nom qui sonne très cosmique, mais qui n'était en fait qu'un hebdomadaire populaire de l'Eglise Catholique. Le journal suivait strictement la ligne des enseignements traditionnels de l'Eglise. Mais quand le pape Jean XXIII arriva à la tête de l'institution, il ouvrit les portes de l'Eglise pour réexaminer sa place dans le monde contemporain. Ce fut comme bouffé d'air frais.

A l'âge de 22 ans j'abandonnai mon deuxième job - je travaillai alors comme journaliste pour le journal The Irish Independant - et traversai la Manche pour continuer ensuite ma route vers l'Est, avec en poche la somme royale de £50. Mes parents trouvèrent déraisonnable de quitter une carrière prometteuse pour faire de l'auto-stop sur les routes du monde. Comme je les aimais, je leur dis que je reviendrais bientôt. Mais 10 ans et 10 jours passèrent avant qu'ils ne me revirent en Angleterre.

Après avoir vagabondé pendant trois ans, j'abandonnai le sac à dos en Thaïlande en échange du bol, des robes couleur safran, du crâne rasé et les pieds nus d'un moine bouddhiste. C'est alors que je me rendis compte que les voyages extérieurs ne représentent pas grand-chose au regard de ce que représente l'incroyable défi le voyage intérieur.

De temps en temps nous recevions la visite de missionnaires chrétiens. Ils visitaient les villages environnants dans l'intention de convertir les villageois bouddhistes et musulmans - heureusement sans grand succès ! Ils voulaient savoir pourquoi j'étais devenu moine bouddhiste et avais abandonné la foi chrétienne. Je leur répondais que c'est Jésus qui m'avait envoyé, mais ils ne goûtaient guère la plaisanterie. Mais j'étais sérieux !

Pour moi, Jésus était un rabbin juif inspirant, un être illuminé, dont la passion pour la vie était immense. Je suis convaincu qu'il aurait approuvé ma démarche pour secouer le joug du passé, des aspects malsains de notre conditionnement occidental et il aurait applaudi à mon exploration de l'enseignement très terre à terre de la doctrine du Bouddha.

Je continue à penser que l'enseignement du Bouddha figure parmi les messages de libération les plus authentique de l'humanité. Je m'empresse d'ajouter que je ne suis pas bouddhiste. Les étiquettes ne m'intéressent pas. Je ne cherche pas non plus à promouvoir la religion bouddhiste. Cela n'est pas ma tasse de thé. Cela ne m'empêche pas de penser que la tradition bouddhiste offre une manière d'appréhender la vie de façon authentique.

Au début des années 80, dans le Devon, en Angleterre, avec Christina Feldman je fondai Gaia House, un centre de retraite international proposant des enseignements et des pratiques qui visent à faire connaître un message de libération, incite au questionnement et initie à vipassana, la méditation de la conscience éveillée et de la vision profonde. Ceci pour répondre à un besoin qui se manifeste dans la société pour des enseignements et pratiques en prise directe avec les réalités de la vie.

On me demande régulièrement avec inquiétude pourquoi j'ai choisi de mettre fin à l'ordination d'un moine bouddhiste. Est-ce par désillusion ? Ma réponse est que quand le fruit est mur il se détache de la branche. Ce n'est pas de l'orgueil. Le moment du changement avait sonné. Il arrive que notre liberté s'exprime en mettant fin à une forme de relations pour en nouer de nouvelles ailleurs. Cela ne signifie nullement qu'on abandonne une situation donnée pour quelque chose de mieux ou qu'on se sépare de quelque chose de mauvais.

Le fil conducteur qui parcourt tout l'enseignement du Bouddha pendant les 45 années de sa prédication est clair : illuminer l'expérience humaine pour mettre fin, une bonne fois pour toutes, aux problèmes de l'humanité.

Le Bouddha enseignait de manière limpide et précise ce qu'il appelait le Dharma, un mot Sanskrit qui signifie également devoir, tâche. Il revenait fréquemment sur le fait que notre tâche principale consiste à découvrir la vraie manière dont les choses de la vie existent, notamment à travers la notion d'existence en soi, afin de réaliser la joie d'être libre.

Pendant près de 2500 ans les enseignements du Bouddha sont restés confinés en Asie. Puis ils sont arrivés en Occident, grâce d'une part à quelques pionniers qui ont séjournés en Asie pour écouter, pratiquer et réaliser les enseignements, et d'autre part grâce aux maîtres orientaux qui ont fait le déplacement en Occident. J'ai passé dix ans en Asie, dont 6 en tant que moine bouddhiste en Thaïlande et en Inde, avant de rentrer en Occident pour servir le Dharma.

Les enseignements que je présente s'adressent à des hommes et des femmes qui souhaitent soulever les voiles de l'existence. Ils sont pour ceux qui sentent que la vie n'est ni mécanique, ni insignifiante, ni destructive et qu'elle n'est pas entre les mains d'un être suprême. Le Bouddha enseignait la voie du milieu, une voie entre la haine de soi-même et l'orgueil, entre les notions de libre arbitre et de forces intérieures latentes. Ce qu'il l'intéressait, c'est de nous faire découvrir qui nous sommes et ce que nous sommes.

Traduction Daniel Millès 2004


Christopher Titmuss

Christopher est avec Christina Feldman co-fondateur du centre vipassana de Gaia House, dans le Devon (Grande Bretagne). Il participe, chaque année en tant qu'enseignant, au Dharma Yatra organisé dans le sud de la France par le centre Dharma Network Tapovan.
Le site de Christopher :
http://www.insightmeditation.org/


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