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La compassion - par Sa Sainteté Tenzin Gyatso, XIVe Dalaï Lama |
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TEXTE
DE L'INTERVIEW DE SA SAINTETÉ LE DALAÏ-LAMA RÉALISÉE
POUR VOIX
BOUDDHISTES (Transcription réalisée à partir d'une la traduction orale, en respectant du mieux possible et avec toute l'humilité qu'il se doit, les paroles, les pensées et les sages conseils de Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Source : Catherine Barry). |
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VOIX BOUDDHISTES : La pratique de la compassion est le cœur de la voie bouddhiste. Si nous développons cette qualité, nous pouvons transformer nos vies en générant des actions justes. Nous évitons ainsi de créer de nouvelles sources de souffrances en soi et chez les autres. Cette pratique fondamentale est souvent mal comprise, votre Sainteté, pouvez-vous nous en dire plus ? DALAÏ LAMA : La compassion est un sentiment profond qui s'exprime à l'égard de ceux qui souffrent et pour tous les types de souffrances qu'ils rencontrent, dès lors que nous ressentons la nécessité d'aider les autres comme une évidence et nous formulons ce souhait : "Puissent tous les êtres sensibles être libérés de la souffrance et des causes de la souffrance". Il est important de comprendre que si nous ne souhaitons pas souffrir, il en est de même bien sûr pour ceux qui nous entourent et pour tous les êtres de manière générale. Lorsque nous prenons conscience de cette réalité, une grande tendresse et un infini amour pour le prochain se manifestent alors spontanément dans notre esprit. Mais tout cela n'est possible que si nous sommes également capables d'éprouver de l'amour et du respect pour nous-mêmes. Il est vain de croire que nous pouvons aimer les autres si nous nous détestons et que nous rejetons ce que l'on est. Il n'est pas question ici d'égocentrisme mais de " Responsabilité ". Nous avons en effet non seulement la responsabilité de soutenir et d'aider les autres à se libérer de la souffrance et à trouver les causes du bonheur mais nous avons également l'obligation de tout faire pour nous libérer des causes de souffrances qui nous concernent directement. Cette étape normale sur la voie de la compassion renforce notre courage et notre capacité à aider et à soulager la souffrance des autres. Ce courage né de la compassion augmente notre détermination. Nous aidons alors les autres sans nous sentir déprimés car ce courage né de la compassion agit également sur nos peurs intérieures en les diminuant. Ainsi la pensée de la compassion est bienfaisante non seulement pour autrui mais aussi pour nous-mêmes. C'est un point très important. Cette qualité ne peut en aucun cas être exclusivement centrée et dirigée vers les autres pour être opérante. Eprouver et agir avec compassion ne consiste pas à augmenter notre propre fardeau de souffrance, ce qui nous rendrait inefficaces. La compassion ne peut être effective que si elle est fondée sur une juste compréhension de la réalité et sur le fait que tous les êtres veulent, tout comme nous, être heureux et ne pas souffrir. Il est impossible d'être heureux en rendant les autres malheureux. Nous dépendons les uns des autres. Notre bonheur dépend du bonheur des autres. C'est pourquoi il est juste et important d'essayer d'aider les autres et de tout faire pour y parvenir. Parfois cela ne marche pas mais quelles qu'en soient les raisons l'essentiel est de ne pas se décourager et de continuer à agir de façon altruiste et positive. Ce type de comportement destiné à aider autrui induira sérénité et mieux être chez vous. Gardons cependant à l'esprit que le but est de tout faire pour aider les autres.
DALAÏ
LAMA : Face à la souffrance des autres on se sent parfois mal
à l'aise, inconfortable et on peut éprouver une certaine
détresse. Dans ces circonstances, si on ne pense qu'à cette
émotion qui monte en nous et qui nous submerge, la souffrance des
autres ne fait alors qu'ajouter à nos propres difficultés
et à nos propres souffrances. La compassion ne peut en aucun cas
générer ce type de sentiment. En revanche si la bienveillance,
la compassion, naissent réellement dans notre esprit, au lieu d'éprouver
ce malaise, cette détresse, un courage immense monte en soi. Le
souhait de tout faire pour soulager la souffrance des autres devient plus
important que nos propres souffrances et, agir par compassion procure
beaucoup de joie. Les deux vérités VOIX BOUDDHISTES : Votre Sainteté, vous dites qu'il est important d'avoir une perception juste de la réalité. Dans le bouddhisme, il est question des deux vérités, la vérité relative et la vérité absolue Pouvez-vous expliquer en quelques mots ce qu'est réellement cette réalité. DALAÏ
LAMA : Nous percevons en général la nature des choses
de manière erronée. Et, c'est cette différence entre
ce qui est réellement et ce que nous percevons qui est source de
souffrance. Le désir VOIX BOUDDHISTES : Nous vivons dans un monde de désir qui génère des extrémismes et du fanatisme. Apprendre à savoir modérer le désir et à se satisfaire est essentiel. Pourquoi ce point est-il fondamental dans la tradition bouddhiste ? DALAÏ
LAMA : Certains désirs ou aspirations sont légitimes.
Par exemple, un pratiquant du Dharma souhaitera apprendre à maîtriser
son esprit. Quelqu'un qui croit en Dieu, aura le désir de satisfaire,
de plaire à Dieu. Ces désirs sont légitimes. Mais,
lorsque nos désirs se portent sur des objets extérieurs,
qu'ils sont liés au monde extérieur, il faut savoir mettre
une limite. Penser qu'il est impossible et illusoire de croire que le
monde extérieur pourra un jour combler tous nos désirs. Le travail sur l'esprit VOIX BOUDDHISTES : Dans le bouddhisme, apprendre la maîtrise de l'esprit et la maîtrise des désirs et des émotions implique d'effectuer un " travail sur l'esprit " qui demande beaucoup de discipline, de courage, de détermination. Les occidentaux trouvent cela souvent trop difficile et disent que c'est un luxe. Qu'en pensez-vous ? DALAÏ
LAMA : Cela peut paraître difficile dans ce contexte de vie
moderne et active mais ce qui compte c'est la force de notre détermination.
Si on le veut vraiment, il est tout à fait possible de transformer
son esprit tout en demeurant impliqué dans le travail, la vie de
famille, les activités et les tâches quotidiennes. Au début, lorsque l'on commence à suivre ce chemin de transformation spirituelle, cela peut paraître un peu difficile. Puis l'on acquiert de l'expérience. Peu à peu notre désir et notre volonté de poursuivre ce chemin se renforcent. Notre motivation devient plus constante, plus ferme. Cette continuité nous aide alors à maintenir notre volonté de transformation que ce soit à notre travail, dans notre famille ou lors de nos diverses activités quotidiennes. Nous changeons. Nous devenons plus présent à l'instant et cette manière de penser et d'aborder les choses va se refléter dans toutes nos activités et nos comportements vis-à-vis des autres. En développant ce goût pour la transformation intérieure, il devient alors de plus en plus facile d'appliquer cette expérience à tous les moments de la journée. Il est facile de transformer son esprit à chaque instant si nous sommes vigilants. Prenons un exemple qui concerne la jalousie et l'envie. Si vous enviez un collègue qui réussit mieux que vous, ou si vous jalousez quelqu'un qui a obtenu un objet de valeur, transformez votre esprit en trouvant l'antidote qui sera le contraire de cette émotion négative. Ici, il conviendra d'apprendre à se réjouir, à être heureux du bonheur qu'il ressent. Pratiquer le Dharma c'est savoir se satisfaire de ce que l'on a et utiliser son temps à bon escient. La pratique VOIX BOUDDHISTES : La motivation est donc essentielle pour acquérir cette pratique et définir les priorités de cette transformation ? DALAÏ LAMA : C'est la motivation que nous avons qui induit nos actions du corps, de la parole et de l'esprit. Si cette motivation est bonne, bienveillante, nos actions, paroles et pensées seront également bienveillantes. Nous devons être vigilant à la nature de notre motivation sinon les résultats de nos actions seront imprévisibles et parfois négatifs. Il est essentiel de souhaiter éviter faire du tort à autrui, d'être vigilant à ne pas ressentir d'orgueil, de jalousie, de ne pas être constamment préoccupé par les gains et les pertes. Si ces préoccupations mondaines ne nous envahissent plus, notre attitude changera, nous serons plus altruistes et notre comportement social sera bénéfique aux autres.
DALAÏ
LAMA : Chaque être a une nature et des dispositions différentes.
Il m'est difficile de dire ce qui peut être le plus utile pour tous.
Le plus utile est sans doute de cultiver l'esprit d'éveil, la pensée
altruiste, de se parfaire pour aider les êtres, de méditer
sur l'impermanence. L'impermanence " grossière ", évidente
qui se manifeste dans les aspects matériels de l'existence et l'impermanence
" subtile " qui se produit à chaque instant en nous,
autour de nous, dans notre esprit. Pour cela il est bon de se souvenir
que le passé est mort, achevé, et qu'il est impossible de
retourner en arrière. Souvent, nous avons oublié jusqu'à
la manière dont le passé s'est vraiment passé. Nous
transformons les évènements passés. Alors pourquoi
s'attarder dessus. L'important est de vivre dans le moment présent.
C'est le seul moment où nous pouvons vraiment agir pour transformer
notre esprit et pour aider les autres. Ainsi, l'instant futur n'est pas arrivé mais bien qu'il soit irréel, le futur nous préoccupe. L'instant passé est fini et ce passé n'est qu'un " nom ", qu'une définition, qu'un concept. Pourtant nous accordons une grande importance au passé et au futur. Nous vivons comme s'ils étaient là, présents en permanence et nous oublions de vivre le moment présent. Nous leur sommes très attachés. La
méditation, la réflexion, aident à mieux appréhender
le présent et à le vivre plus sereinement, à être
moins obsédés par les choses qui nous plaisent ou nous déplaisent. Ces questions vont au-delà de l'enseignement du Dharma. Elles concernent tout un chacun. Nous pouvons tous, par curiosité, regarder ce qui se passe lorsque nous nous posons ce type de questions. Nous sommes parfois tendus, anxieux, nous ne parvenons pas à nous contrôler. Si nous essayons de regarder ce " moi " qui est anxieux et si nous cherchons quelle est sa nature véritable, cette introspection peut nous aider et nous soulager. Si la notion d'un dieu créateur vous aide, alors pensez à ce Dieu. La pratique est quelque chose de personnel qui ne dépend que de nous et de nos dispositions intérieures. L'interdépendance VOIX BOUDDHISTES : Comment faire comprendre ce qu'est la relation d'interdépendance des êtres et des phénomènes afin de développer la non-violence, la paix dans le monde et dans les êtres ? DALAÏ
LAMA : L'interdépendance est l'un des principes fondamentaux
de l'enseignement bouddhiste. Toute chose, tout être n'existe qu'en
interdépendance avec les autres et le reste du monde. Rien n'existe
en soi mais dépend d'une série de causes et de conditions
elle mêmes interdépendantes, reliées les unes aux
autres.
DALAÏ
LAMA : En ce qui concerne le terrorisme et le fanatisme, une vision
beaucoup plus large qui vient de la compréhension de l'interdépendance
se révèlerait très utile. Lorsqu'on parle d'un terroriste
ou d'un groupe de terroristes, on pense que se débarrasser d'eux,
résoudra le problème. Il est impossible d'ignorer la gravité
des faits perpétrer par des extrémistes. Cela serait une
erreur de le faire. En revanche, il est indéniable que leurs actions
naissent d'un grand nombre de causes et de conditions, interdépendantes. On
dit de quelqu'un à l'esprit étroit qu'il manque de sagesse.
S'il a une vision plus large, une perspective vaste, on dira de lui que
c'est un sage. C'est bien la compréhension de l'interdépendance
associée à la sagesse et à la connaissance qui élargit
notre esprit. Notre
bonheur est intimement lié à celui des autres. La souffrance
des autres est liée à la nôtre. Pour changer cette
perspective, il est important d'établir une discipline personnelle.
Cette discipline qui vise à la transformation intérieure
ne peut en aucun cas être imposée de l'extérieur.
Elle doit naître de notre compréhension, de la conscience
que nous avons des bienfaits d'une discipline personnelle. Et, c'est à
nous de décider de la mettre ou pas en application. VOIX BOUDDHISTES : Pour aller dans le même sens, pensez-vous que le prix Nobel de la Paix qui vient d'être attribué à une femme musulmane peut contribuer à favoriser la connaissance, l'ouverture vers cette tradition et aider à plus de tolérance et de paix ? DALAÏ LAMA : Je ne connais pas encore bien cette personne. Je viens seulement d'apprendre la nouvelle mais je suis persuadé que cela aidera beaucoup. Que cela aidera la promotion des Droits de l'Homme en Iran. A ce jour, les iraniens souffrent du manque de respect des Droits de l'Homme dans leur pays. Il est indiscutable que cela aidera leur cause.
VOIX BOUDDHISTES : Avez-vous un message particulier pour les téléspectateurs qui vont nous regarder ? Quelque chose que vous tenez à leur dire ? DALAÏ
LAMA : Rien de spécial car je suis comme eux, un simple être
humain. Nous sommes tous des êtres humains, avec les mêmes
aspirations. Nous sommes pareils et je me sens tout à fait comme
vous.
DALAÏ LAMA : A mon sens, il n'est pas nécessaire d'adopter une religion. Que l'on soit croyant ou non, la transformation de l'esprit est possible pour tous les êtres humains. Une tradition spirituelle peut nous fournir les moyens de le développer mais ce n'est pas un moyen indispensable. C'est pourquoi, c'est pour cette raison précisément que je parle, très souvent, d'une "éthique séculière" qui peut s'appliquer à tous les êtres, qu'ils soient croyants ou non. Une éthique fondée sur la transformation l'esprit. Il est évident que l'on peut transformer notre esprit sans être croyant. Votre Sainteté, merci… Lire également du même auteur : Quelle éthique pour le 3ème millénaire ? |
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Sa
Sainteté Tenzin Gyatso, XIVe Dalaï Lama
Tenzin Gyatso au Palais des Sports, Paris mai 1998. Photo prise lors d'un enseignement au Palais des Sports à Paris (mai 1998). Derrière le Dalaï Lama : Mathieu Ricard, son traducteur. Né
dans la province de l'Amdo, en 1935, Sa Sainteté le Dalaï
Lama est à la fois le guide spirituel et temporel du Tibet. Il
a reçu le Prix
Nobel de la Paix en 1989. |