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Introduction
de Marie-Françoise de Billy, directrice du Forum 104. C'est
le bouddhisme qui est la plus ancienne voie de sagesse ici représentée,
et nous allons écouter son représentant en premier. Nous aurions
aimé inviter d'autres voies de sagesse, et nous regrettons particulièrement
que le judaïsme ne soit pas représenté. Il se trouve qu'il
n'y a pas d'association juive au Forum. Aucune personne ne peut représenter
à elle seule une tradition: à chacun de préciser sa propre
histoire dans son rapport à sa tradition. 
J'ai
étudié et pratiqué le bouddhisme sous trois
ses formes les plus répandues en Occident : le Bouddhisme tibétain,
le Theravada (aussi appelé "bouddhisme des Anciens"),
et le zen. J'ai été moine pendant quelques années au monastère
de Tharpa Choeling
(aujourd'hui Rapten Choeling) une institution créée par Tenzin Gyatso,
le XIVè Dalaï lama, en Suisse, en 1977. En 1981 mon cheminement m'a
conduit aux Etats-Unis, auprès de Jack
Kornfield, Joseph
Goldstein et Sharon
Salzberg pour y accomplir une longue retraite. J'y ai pratiqué la forme
occidentalisée du Theravada connue sous le nom de
vipassana, une forme de pratique à laquelle je m'étais déjà
excercé en Inde en 1975 auprès du maître indien S.N.
Goenka. Enfin en 1986 j'ai fait la connaissance du maître vietnamien
Thich Nhat Hanh, au
Village des Pruniers.
J'ai fréquenté sa communauté pendant une quinzaine d'années.
Je ne pourrais pas vous dire quelle voie a ma préférence ; j'ai
l'impression d'intégrer en moi ces trois traditions. L'association que
j'ai créée en 2001, Terre
d'éveil, pour faire connaître la voie bouddhiste, fait appel
à des enseignants de toutes ces écoles, indifféremment.
N'étant pas moi-même un enseignant, je parle rarement du bouddhisme.
Pour introduire cet exposé, j'ai donc choisi de vous faire méditer
à partir d'un texte
d'un enseignant que nous invitons régulièrement, Stephen
Batchelor, qui reprend lui-même un ouvrage de Shantideva, le très
célèbre poète et érudit indien bouddhiste du VIIIème
siècle. 1ère
partie :. Un exemple de méditation bouddhiste sur "l'autre".
Ce qui suit est un exemple de contenu d'une méditation très
traditionnelle chez les tibétains et dans le bouddhisme des Anciens. Il
est extrait du chapitre 4 du livre cité de Stephen
Batchelor, Le
bouddhisme libéré des croyances, adapté pour cette rencontre.
Imaginez
trois personnes assises devant vous: un ami(e), un ennemi (c'est-à-dire
une personne avec qui vous avez une relation conflictuelle), et un inconnu, un
étranger. (Ne vous souciez pas des détails, ressentez simplement
leur présence comme s'ils étaient là et que vos yeux étaient
fermés). Considérez-les à tour de rôle, en remarquant
combien l'image que vous en avez vous met dans un état particulier. Si
l'ami(e) vous rend serein et calme, l'ennemi (au cours de cet exposé je
vais l'appeler William) vous met mal à l'aise et vous rend nerveux, tandis
que l'étranger (par exemple la femme à la caisse du supermarché)
ne vous inspire qu'un désintérêt courtois. Qu'est-ce
qui, chez eux, provoque ces impressions? Peut-être qu'un incident - quelque
chose qu'ils vous ont dit ou fait, la façon dont ils vous ont regardé
- devient un instant déterminant, et l'image que vous conservez d'eux se
fige en une photographie. Pour ceux que vous connaissez bien, l'image est
retouchée et constamment mise à jour, mais pour ceux que vous admirez
ou dédaignez, et ceux auxquels vous n'attachez aucune importance, une brève
entrevue peut les réduire à une image qui devient toujours plus
inflexible avec le temps. À chaque fois, votre impression sur les autres
se fonde sur la manière dont ils vous ont fait vous sentir: vous aimez
ceux qui vous font vous sentir bien, et vous détestez ceux qui vous mettent
mal à l'aise. Pour les autres vous n'éprouvez généralement
qu'indifférence. Restez
un moment avec ces images et avec les sentiments correspondants. Observez comme
la façon de percevoir les gens renforce les sentiments que vous éprouvez
à leur égard. Et remarquez comme ce que vous éprouvez
à leur égard renforce la perception que vous en avez. L'image
de l'autre finit par être un mélange flou de faits objectifs (long
nez, port de lunettes, calvitie) et d'idées que vous avez à son
sujet (arrogant, bête, ne m'aime pas ...). Ainsi, en plus d'être
une personne de plein droit, l'autre joue un rôle dans notre propre psychodrame
intérieur. Il est de plus en plus difficile de le dissocier de cette représentation
émotionnelle résultant de nos propres désirs et de nos propres
peurs. Comment échapper à ce piège? Certainement
pas en prétendant se sentir autrement. Mais peut-on essayer d'aborder
les choses autrement? Après tout, nous sommes libres de choisir comment
nous percevons les autres et le monde. Après réflexion, nous
allons peut-être réaliser que nos sentiments à l'égard
des autres reposent presque entièrement sur l'image que nous avons d'eux.
Le préjugé peut être créé par la couleur de
la peau, la nationalité, la religion, ou une appartenance politique particulière.
Ce type de méditation questionne directement les images figées que
nous entretenons à propos des autres. En suspendant nos jugements nous
sommes en mesure de les voir sous un jour nouveau. Mais reprenons la méditation.
Commençons par l'amie. Imaginons-la bébé, à la
naissance, couverte de sang. Imaginons ce nouveau-né grandir, devenir une
enfant, puis une adolescente, une jeune femme, jusqu'au jour où nous la
rencontrons pour la première fois. Essayons d'imaginer ses espoirs et ses
rêves avant même qu'elle ne se doute de notre existence.
A présent, pensons à elle comme à quelqu'un qui tient à
ses idées et à ses sentiments tout comme nous nous accrochons mystérieusement
aux nôtres. Enfin, projetons-nous dans le futur. voyons-la prendre
de l'âge, tomber malade, vieillir et mourir. Maintenant
tournons-nous vers l'ennemi et l'étranger, et faisons de même jusqu'à
ce que trois êtres humains se trouvent en face de nous, égaux devant
la naissance et égaux devant la mort. Cette perspective affecte-t-elle
nos sentiments pour chacune de ces personnes? Sommes-nous capables, même
un instant, de les considérer dans leur autonomie, leur mystère,
leur majesté ou leur tragédie? Pouvons-nous les voir comme
des fins en elles-mêmes plutôt que comme des moyens à nos propres
fins? Remarquons-nous combien l'image que nous nous sommes construite d'eux
est restrictive et sélective? Pouvons-nous renoncer à la soif
d'étreindre l'amie et de chasser l'ennemi? Pouvons-nous aimer l'étranger?
Si je trébuche et me cogne le genou sur le trottoir, ma main va instinctivement
se porter à ce genou pour soulager la douleur. Je m'assois et je le masse.
Je constate les dégâts, puis je me relève et rentre chez moi
pour le soigner. Cependant, seul le genou souffre. La main qui s'est portée
au secours du genou n'a pas été touchée ; pourquoi s'est-elle
portée au secours du genou ? Idem pour l'œil qui a inspecté la blessure
… Autre exemple : Par sa voix entrecoupée, quand ma compagne
m'ouvre la porte, m'accueille d'un sourire et m'embrasse, je sais qu'elle est
troublée. À cet instant, son angoisse me transperce, et je crois
deviner que c'est à cause de ce que William lui a dit ou fait. Je participe
intimement à son angoisse tandis qu'elle me relate les événements.
Pourtant, je n'ai pas subi la souffrance qu'il lui a infligée. Dans
ces moments-là, la compassion est naturelle et immédiate : je réponds
à la souffrance de ma compagne comme ma main répond à mon
genou. Mais lorsque je croise un clochard dans la rue, peut-être ne vais-je
éprouver qu'une simple gêne ou de la pitié ! Et si j'apprends
que William a subi un revers, peut-être vais-je secrètement me réjouir,
même si je prétends être vraiment désolé pour
lui ! Ma compassion s'étend volontiers à ceux qui sont
de mon côté par rapport à cette barrière invisible
m'isolant du reste du monde. Mon genou, mes amis, ma famille, ma communauté,
mes collègues, tous relèvent du moi ou du mien. Le besoin d'appartenance
et la peur du rejet nous font exagérer les liens qui nous unissent - des
aïeux communs ou une préférence arbitraire pour la même
équipe de foot -, et cela renforce la perception qu'il y a "nous"
et "eux". En érigeant cette barrière
invisible, une fois encore, la perception détermine mon humeur : pour ce
qui est de "nous", tout va bien, et pour ce qui est d'eux,
j'éprouve de l'aversion ou de l'indifférence. Mais heureusement
ce n'est pas toujours le cas. Parfois, la barrière disparaît. Je
m'émeus de la situation de ceux que je ne connais pas et que je ne connaîtrai
probablement jamais : l'enfant affamé, le chien abandonné, les colonnes
de réfugiés. Mon univers est brusquement transfiguré par
le sourire d'une vieille dame assise sur le banc d'un parc; et quand je rencontre
finalement William et qu'il me dit combien il a peur d'annoncer à quiconque
qu'il est séropositif, tout mon ressentiment à son égard
s'évanouit, et je partage son chagrin et sa peur. Dans ces moments-là,
je vis dans un monde où tout ce qui vit est uni par cette même aspiration
à survivre et à ne pas être blessé. Je reconnais l'angoisse
des autres non pas comme étant la leur, mais comme étant la nôtre.
C'est comme si la vie dans sa totalité se révélait être
un organisme unique : se porter au secours d'une personne en détresse est
tout aussi naturel que ma main qui se porte au secours de mon genou blessé.
Tant que la compassion est sous l'emprise de l'égocentrisme, elle
se limite à ceux que nous considérons être de notre côté.
La force de cette emprise agit telle une convulsion s'emparant du corps, des émotions
et de l'âme. Elle est si familière qu'on ne s'en aperçoit
pas et on trouve cela normal. Quand le regard d'une vieille dame nous
libère un peu de cette emprise, le monde est transfiguré, et nous
comprenons ce que veut dire ouvrir son cœur. Faire l'expérience, même
provisoirement, d'une perspective non égocentrique de la vie s'accompagne
d'un élan affectif, d'un sentiment d'euphorie et de chaleur, comme si la
convulsion avait disparu. La pratique bouddhiste consiste à cultiver
un chemin de vie où ces instants ne sont pas laissés simplement
au hasard. Nous pouvons constamment questionner l'existence de cette boule de
soi figée, immuable, au cœur de l'expérience. Nous pouvons remettre
en cause la validité des représentations par lesquelles nous définissons
les autres. Nous pouvons, par un examen introspectif continu, modifier les perceptions
habituelles que nous avons des autres. La méditation est essentielle
à la pratique de la voie, précisément parce qu'elle nous
mène au-delà de la sphère des idées pour arriver à
celle de l'expérience ressentie. Les idées doivent, par la méditation,
être traduites dans le langage muet du sentiment, pour dénouer ces
nœuds d'émotions qui nous maintiennent enfermés dans une convulsion
égocentrique. En l'absence de désir égocentrique, nous faisons
l'expérience de la vulnérabilité d'être exposés
à l'anxiété et à la souffrance du monde. La vulnérabilité
de la compassion a besoin d'être sous la protection vigilante d'une conscience
attentive. Il ne suffit pas de vouloir éprouver de la compassion envers
autrui, il faut être vigilant face à l'invasion des pensées
et des émotions qui menacent de s'introduire en nous et de briser cette
résolution d'ouverture et de bienveillance. Un cœur compatissant
ressent encore de la colère, de l'avidité, de la jalousie. Mais
il les accepte avec égalité d'humeur pour ce qu'elles sont.
Il cultive la force d'esprit de les laisser jaillir et disparaître sans
s'y identifier. Pour celui qui marche sur la Voie du Bouddha, la compassion
et la relation à l'autre sont le cœur et l'âme de l'éveil.
Même si la méditation et la réflexion peuvent nous y rendre
plus réceptifs, la compassion ne peut être forcée ou fabriquée.
Quand elle surgit en nous, c'est un peu comme si elle nous tombait dessus par
hasard; et elle peut disparaître aussi soudainement qu'elle est apparue.
On l'entrevoit quand l'ego s'efface et que l'existence individuelle capitule devant
le bien-être de toute existence. Il est alors parfaitement clair que nous
ne pouvons pas atteindre l'éveil pour nous-mêmes : nous pouvons seulement
participer à l'éveil de la vie. Ceci
n'est que la première étape, appelée développement
de l'équanimité, de la méditation sur l'autre, dont la plus
remarquable est sans doute celle qui nous encourage à pratiquer l'échange
de soi avec autrui (voir ci-après). 
Deuxième partie :Le sens de l'autre dans les traditions
bouddhistes Comme nous l'évoquions plus haut, la plus
ancienne tradition bouddhiste remonte au temps du Bouddha et se perpétue
aujourd'hui au Sri Lanka et dans les pays de l'Asie du Sud-est. On l'appelle "tradition
du bouddhisme pali" ou "Bouddhisme des Anciens", ou
encore Bouddhisme theravada. La seconde traditions est apparue environ
cinq siècles après le paranirvana [mort physique] du Bouddha, à
la suite de dissensions au sein de la communauté bouddhique; elle est connue
sous le nom de Mahayana ou Grand Véhicule. Elle recouvre
aujourd'hui les pays himalayens, la Chine, le Japon, le Vietnam, la Corée.
Une des raisons principales des divergences de vues entre les Anciens et ceux
qui vont se considérer comme des réformateurs est notamment la place
accordée à l'autre. Je vais donc examiner comment était perçu
l'autre dans chacune de ces traditions pour terminer par quelques considérations
sur la perception de l'autre au sein de la communauté bouddhique occidentale.
La quête du prince Siddhartha, le futur Bouddha Quand on
lit la vie du Prince Siddhartha, depuis l'abandon du palais jusqu'au moment de
l'Eveil sous l'arbre de la Bodhi, on ne trouve pas beaucoup de références
à l'autre. Poussé par les quatre visions (le malade, le vieillard,
le mort et enfin le moine ascétique), l'âme de l'aspirant à
l'Eveil est tendue vers un seul but: trouver la vérité, comprendre
les causes de la naissance et de la mort et, si possible, s'en libérer.
Sa quête le pousse à abandonner femme et enfant. Après six
années de quête et d'austérités Gotama atteint l'Illumination
sous l'Arbre de la Bodhi. Après l'Eveil Ce n'est qu'après
son Eveil que Gotama, maintenant le Bouddha (qui signifie l'Eveillé), se
demande ce qu'il va faire de cette profonde et sublime réalisation qu'il
a obtenue. Le Bouddha hésite: l'humanité sera-t-elle capable de
comprendre la profondeur de sa réalisation? Alors lui apparaît un
dieu, qui lui dit que même si la majorité des gens ne comprendra
pas son éveil, il en est dont les yeux ne sont recouverts que d'un peu
de poussières et qui comprendront son message, et pour eux il doit révéler
la vérité qu'il a découverte. C'est ainsi que le Bouddha
s'engage dans la prédication, une prédication qui durera jusqu'à
sa mort presque un demi siècle plus tard.
Le bouddhisme des
cinq premiers siècles Pendant les cinq siècles qui suivent
la mort du Bouddha, l'idéal bouddhique consiste à atteindre l'état
de libération pour soi-même, le nirvana. La préoccupation
principale du pratiquant est de comprendre les causes de la souffrance et, les
ayant comprises, à agir sur les causes pour surmonter la douleur et ainsi
parvenir au nirvana ; l'ascèse est très stricte et elle est indivifuelle.
Le Bouddha historique, Sakyamuni, est le modèle à imiter. Etre bouddhiste
signifie refaire le chemin que le Bouddha a tracé et lui-même parcouru,
dont il est l'aboutissement. L'Arhat est celui qui a vaincu le cycle des morts
et des renaissances, qui est libéré de la souffrance et réside
dans le nirvana. Mais il est seul. Cette tradition met l'accent sur la
réalisation personnelle. Pourtant l'autre n'est pas totalement absent de
sa pratique. Voyons comment la relation à autrui est enseignée et
vécue.
En
premier lieu, cette forme de bouddhisme porte une grande attention à l'éthique,
qui est une manière de régler les rapports à l'autre. Ne
pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas s'engager dans une conduite sexuelle
inappropriée, ne pas ingérer de drogue, tels sont les cinq préceptes
observés dans tous les pays bouddhistes. D'autre part, moines et laïcs
vivent en symbiose. Les laïcs soutiennent les moines en leur prodiguant des
dons matériels de nourriture, les robes et autres nécessités.
Les moines prêchent la doctrine et assurent la cohésion sociale,
morale et spirituelle de la société. Le but de la pratique,
aussi bien pour les laïcs que pour les moines, étant de surmonter
les trois poisons de l'attachement, de la haine et de l'ignorance, des pratiques
sont enseignées pour contrecarrer ces afflictions négatives. Il
s'agit par exemple des méditations appelées les Quatre Demeures
de Brahma : 1. Méditation du développement de l'amour bienveillant,
de l'altruisme (metta) 2. Méditation du développement de la
compassion (karuna) 3. Méditation du développement de la sympathie
pour la joie des autres(mudita), 4. Méditation du développement
de l'équanimité, de la sérénité, de la non
différence (uppekha). Un des textes de prière les plus
souvent récité est le Metta
Sutta, le Sutta de l'Amour Bienveillant: Pour le Bouddha, nous souffrons
à cause de notre manière inauthentique d'être au monde, avec
nous-mêmes et avec les autres. Nous sommes inauthentiques quand nous nous
perdons dans le monde des objets, en laissant libre cours à la convoitise,
à l'avarice, au désir sensuel, et chaque fois que nous fuyons notre
être essentiel en désirant quelque chose extérieur à
nous-mêmes, manifestation de la saisie et de l'appropriation. Nous sommes
également inauthentiques quand, à l'inverse, nous sommes mus par
un sentiment de refus, de rejet : c'est la manifestation de l'aversion et de la
haine. Enfin nous sommes inauthentiques quand nous sommes indifférents
à ce qui nous entoure, à l'autre, au monde, chaque fois que nous
restons ignorants des choses, des êtres ou des situations. C'est le troisième
poison: l'ignorance, la fermeture, le repli obsessionnel sur soi-même.
Dans cette forme de bouddhisme, la pratique nous apprend à trouver notre
centre, à être authentique, à être seul et à
"entrer en amitié avec nous-mêmes" (Pema Chôdron).
Le développement historique du Mahayana (Grand Véhicule)
Au début de l'ère chrétienne ce modèle de pratique
commence à se fissurer. Cinq siècles ont passé depuis la
mort de Sakyamuni, le Bouddha historique. La communauté ressent probablement
le besoin d'une plus grande intégration dans la société de
l'époque, imprégnée
de culture brahmanique riche d'une métaphysique et d'une cosmologie très
développée, incorporant des éléments dévotionnels
puissants.
Cela
passe par une vision moins ascétique de la vie du Bouddha et une insistance
sur son aspect altruiste. Graduellement le Bouddha va donc être perçu
non plus seulement comme un être humain concret qui est né, qui a
vécu, qui a souffert et qui est mort comme tout être humain. On va
voir en lui un être universel, l'incarnation d'un principe cosmique. Le
bouddha Gotama devient une manifestation parmi des millions de manifestations
de bouddhas qui régulièrement s'incarnent dans le monde pour le
bien des êtres. Dans la cosmologie védique, il n'y a ni commencement
ni fin, et l'espace est infini; l'univers est peuplé de milliards de milliards
d'univers. Périodiquement, pour le bien des êtres, un Bouddha apparaît,
s'incarne dans le monde, pour apporter un message de la lumière et de libération
à l'humanité souffrante. * Mais on va aussi insister sur
un autre aspect du Bouddha historique, un aspect un peu ignoré au cours
des premiers siècles: le Bouddha Sakyamuni, après avoir atteint
la libération sous l'arbre de l'Eveil, n'est pas passé dans le nirvana.
Au contraire il s'est entièrement dédié aux autres et a prêché
pendant près d'un demi-siècle. Cet aspect de la vie du Bouddha est
maintenant mis en avant pour montrer son immense compassion pour les êtres.
En conséquence, l'idéal bouddhique va progressivement se déplacer
de l'idéal de l'Arhat à celui du Bodhisattva, puis
à celui du Bouddha, le Bouddha représentant le but de l'existence
humaine en même temps que sa force d'inspiration. Quant à l'idéal
du bodhisattva, c'est le médium de transition entre une existence limitée
et une existence pleinement actualisée et optimisée dans la bouddhéité.
Historiquement on peut comprendre cet appel vers une intégration plus grande
de tous les éléments essentiels de la personne humaine: le pouvoir
de la pensée, de la volonté et du cœur. Jusqu'à présent
le cœur manquait; même si l'amour et la compassion ne sont pas absents dans
le bouddhisme ancien, ils n'entrent pas dans la force motrice de la motivation.
Dans le Mahayana, le Bouddha, loin de se reposer dans la quiétude du nirvana,
devient un principe cosmique, au-delà des extrêmes du samsara [l'illusion]
et du nirvana, et donc toujours accessible à l'humanité, indépendamment
du temps et du lieu. Sakyamuni n'est plus qu'une des innombrables incarnations
de ce principe cosmique. L'attention
à l'autre dans la pratique mahayaniste
La
pratique mahayaniste est incarnée dans la voie du bodhisattva, celui
qui renonce au nirvana pour atteindre l'état de Bouddha, et la force motrice
pour atteindre l'Eveil est la Bodhicitta. Avant toute pratique tibétaine,
toute prière, toute séance de méditation, le pratiquant génère
la motivation altruiste (bodhicitta) en récitant trois fois la formule
suivante: "Je
prends refuge dans le Bouddha, le Dharma et la Sangha jusqu'à l'Eveil.
Par le pouvoir de ma pratique puissé-je atteindre l'Eveil pour
le bien de tous les êtres. "
A
la fin de chaque pratique, l'énergie positive générée,
appelée "mérites", est dédiée à
tous les êtres: on ne garde rien pour soi. Le
Dalaï Lama commence en général ses conférences par la
constatation suivante: "Tous
les êtres recherchent le bonheur et tous cherchent à échapper
à la souffrance, c'est là la motivation à la base de
toutes les entreprises humaines. "
De
cette constatation il déduit que tous les êtres sont égaux
(au plan ontologique) et que par conséquent il est absurde de désirer
la libération pour soi-même en ignorant les besoins et désirs
des autres. En fait, le Dalaï Lama s'inspire d'un texte de Shantideva
(chapitre 8 du Bodhisattvacharyavatara) dans lequel ce dernier explique
ce qu'il considère être la plus haute pratique mahayaniste : l'échange
de soi avec les autres. En voici un extrait. "Je
dois d'abord m'efforcer De cultiver l'égalité de moi-même
et des autres. Je dois les protéger tous comme moi-même, Car
nous sommes égaux devant le bonheur et le malheur". En
dépit de la diversité de ses membres, les mains et le reste, Le
corps est à préserver comme un ensemble unique. De même,
dans leurs joies et leurs peines, les différents êtres Ont tous,
comme moi, le désir du bonheur.
Si ma douleur N'affecte pas le
corps d'autrui, En raison de mon appréhension (de moi-même) comme
"je ", Elle n'en est pas moins mienne et intolérable.
De
même, la douleur d'autrui Ne m'échoit pas. Néanmoins,
en raison de leur conception (d'eux-mêmes) comme "Je", elle
est difficile à supporter.
Je dois dissiper la souffrance des autres Parce
qu'elle est souffrance, comme la mienne. le dois aider les autres Parce
que ce sont des êtres vivants, comme moi.
Quand moi-même et
autrui sommes identiques Dans notre désir de bonheur, Qu'ai-je donc
de particulier? Pourquoi devrais-je m'appliquer à mon seul bonheur ?
Et
quand moi-même et autrui sommes identiques Dans notre refus du malheur, Qu'ai-je
donc de particulier? Pourquoi devrais-je me préserver et pas les autres?
[Vous
dites:] "Face à la souffrance, On se protège soi-même!
" [je vous réponds :] La souffrance de la main n'est pas celle
du pied Pourquoi (alors) le protège-t-elle ?
En l'absence de
possesseur de la souffrance, Toutes les distinctions (entre soi et autrui)
sont inexistantes. Il faut la dissiper parce qu'elle est douleur. Pourquoi
suis-je assuré (de la nécessité d'éliminer ma douleur
et non celle des autres) ?
De même que la main et le reste Sont
considérés comme les parties du corps, Ainsi,
pourquoi les êtres ne sont-ils pas tenus Pour les parties de l'humanité?
Quiconque souhaite rapidement devenir un refuge Pour soi-même et autrui
Devra pratiquer le suprême mystère: L'échange de soi pour
autrui.
Toutes les joies de ce monde Proviennent du désir du
bonheur d'autrui Tous les malheurs de ce monde Proviennent du désir
de son propre bonheur."
Considérer tous les êtres comme sa propre mère.
Les
mondes étant infinis, le temps étant sans commencement ni fin, il
en résulte que tous les êtres sans exception ont été
une mère pour nous un grand nombre de fois. C'est pourquoi les maîtres
tibétains demandent à leurs disciples de considérer tous
les êtres comme leur propre mère. Si
toutes les mères qui me chérirent depuis un temps sans commencement
Sont dans la souffrance, comment profiterai-je de mon bonheur ? Afin de libérer
les êtres innombrables Les bodhisattvas engendrent l'esprit d'Eveil
(Extrait des 37 pratiques des bodhisattvas de Thogme Zangpo)
Tonglen: l'échange de soi avec les autres La
pratique dite de Tonglen : "prendre et donner", est ainsi décrite
par Lama Guendune Rinpoché :
" Tout d'abord, laissons notre esprit se détendre complètement
et s'établir dans un état de repos total, sans nous arrêter
sur aucune sensation ou perception de nous-mêmes et de ce qui nous entoure.
Développons la certitude que tout ce qui se manifeste est notre propre
esprit, et ne nous attachons plus à saisir le monde extérieur comme
séparé de nous. Restons simplement détendus dans cette conscience,
l'esprit parfaitement calme et paisible".
Peu
à peu. nous prenons conscience du mouvement de notre respiration. Laissons
ce mouvement se taire naturellement sans chercher à le modifier ou à
respirer d'une manière particulière. Imaginons que, chaque expiration,
les mérites et les vertus que nous avons accumulés depuis la nuit
des temps et qui sont la cause de notre bonheur présent sortent de notre
corps avec l'air que nous expirons et se dissolvent dans tous les êtres
de tous les mondes.
Ces mérites et ces vertus ont la capacité
de faire disparaître toutes les souffrances, toutes les maladies et tous
les obstacles, de la même manière que le soleil dissipe le brouillard
lorsqu'il commence à briller. Tous ces êtres ressentent alors un
sentiment de grand soulagement et de grande joie.
Nous imaginons ensuite
que, au moment de l'inspiration, toutes les difficultés, les maux et les
souffrances de tous les êtres sont absorbées en nous et se dissolvent
dans notre cœur, et qu'ainsi ces derniers en sont définitivement délivrés.
Nous nous réjouissons à l'idée de les savoir libérés
de leur souffrance et établis dans le bonheur pour toujours.
Au
terme de cette méditation, nous nous établissons dans un état
de vacuité dans lequel nous dissolvons toute saisie sur le fait de prendre
la maladie et la souffrance en nous comme quelque chose existant réellement.
Nous nous affranchissons des notions de sujet, d'objet et d'acte, de toute fixation
réaliste."
L'interdépendance
et "l'Inter-être" chez Thich Nhat Hanh clef de la compréhension
et de l'amour Pour
le maître vietnamien Thich
Nhat Hanh, il n'y a pas de séparation entre moi et les autres; je n'existe
qu'en dépendance des autres, pour tout: nourriture, logement, habillement,
jusqu'au langage que j'utilise quotidiennement. II n'y a pas d'entité "moi"
existante par elle-même. Par conséquent rechercher mon propre bonheur
n'a pas de sens et je dois rechercher le bien de la communauté avant mon
propre bien. C'est ainsi que Thich Nhat Hanh
fonde la pratique de l'amour et de la compassion. Les
58 préceptes des bodhisattvas en Chine. Ils
ont été écrits par des maîtres chinois vers 450, parce
qu'ils avaient l'impression qu'il fallait quelque chose de plus par rapport aux
préceptes des premiers temps, il fallait une éthique qui leur corresponde.
En voici quelques exemples. Le premier précepte dit: Ne
pas prendre la vie. Ne pas le faire soi-même. Ne pas le faire faire
par quelqu'un d'autre. Ne pas le faire d'une manière détournée.
Ne pas créer les causes et conditions pour que cela apparaisse. Ne pas
développer un moyen de le faire. Et aussi ne pas faire du mal, par
exemple en répandant des rumeurs.
Le
quatrième précepte : ne pas dire de mensonges. Prendre
sur soi-même la calomnie dirigée vers quelqu'un d'autre. Partager
son bonheur avec les autres. Ne pas rabaisser les autres pour nous épargner
nous-mêmes (par ex. avec les mendiants) Prendre soin des gens malades
et les considérer comme le Bouddha lui-même. Sauver la vie des
êtres vivants, notamment des animaux. Etre disponible envers l'autre.
Les quatre vœux du bodhisattva dans le zen
Aussi
nombreux que soient les êtres, je fais le vœu de les sauver tous. Aussi
nombreuses que soient les passions, je fais le vœu de les trancher toutes.
Aussi nombreux que soient les enseignements du Dharma, je fais le vœu de les connaitre
tous. Aussi insurpasable que soit la voie de Bouddha, je fais le vœu de la
réaliser.
3. Troisième
partie :L'autre et le bouddhisme tel qu'il se développe
en Occident
Plus
de neuf occidentaux bouddhistes sur dix ont adopté le Mahayana, soit sous
sa forme zen, soit sous sa forme tibétaine. On pourrait donc s'attendre
à trouver l'amour et la compassion au centre de la pratique du bouddhisme
en Occident. Or, entre les idéaux très élevés de la
doctrine mahayaniste et les faits sur le terrain, il semble parfois qu'il y ait
un gouffre. Mais est-ce si étonnant? En
fait les pratiquants occidentaux ont besoin de refaire le chemin parcouru par
le Bouddha; aujourd'hui comme hier c'est l'aiguillon de la souffrance qui motive
les chercheurs. On en est à la phase de découverte de la première
des Quatre Nobles Vérités : la vérité de la souffrance
(on aussi dire du mal-être, de l'anciété, de l'angoissse ...).
L'Occident a besoin de redécouvrir les précieuses vérités
du Mahayana de l'intérieur, en passant par le stade de l'introspection
si chère au bouddhisme ancien,et aux longues retraites solitaires et silencieuses.
Pour ma part, j'ai commencé à réaliser qu'être
au monde, c'est ETRE AVEC ; en d'autres termes, que l'être humain est un
être de participation. ETRE AVEC ne signifie pas cohabiter avec d'autres
êtres humains à la manières des arbres d'une forêt qui
poussent côte à côte. Il ne s'agit pas d'ETRE AVEC spatialement
mais ontologiquement. Je suis "malgré moi" avec les autres,
sans choix et sans échappatoire. D'ailleurs le simple fait de pouvoir
dire que je suis seul, seul à la naissance, seul face à la souffrance,
et surtout seul face à ma propre mort, implique paradoxalement que
je suis en même temps et de façon inextricable avec les autres.
Cette réalisation amène une détente, un lâcher prise
libérateur.
Quand les maîtres tibétains nous demandent
de considérer tous les êtres comme nos mères, quand ils nous
demandent de pratiquer l'échange de soi avec les autres, quand Thich
Nhat Hanh nous parle de l'interdépendance de toutes choses et de ce
qu'il nomme l'inter-être, tous pointent en fait vers la même
chose, le même être de participation inscrit dans la
structure même de notre être. Il semble bien qu'il nous faudra nous
aussi développer nos propres "moyens habiles" avant de pouvoir
prétendre à la désignation de "mahayaniste".
Stephen Batchelor exprime
bien ce sentiment quand il écrit: "Ayant
compris la non-substantialité du soi - enseignement central de la voie
bouddhique - le pratiquant s'engage activement dans le développement d'une
culture de l'éveil..." " La compassion est le cœur et l'âme
de l'éveil... On l'entrevoit quand la barrière du soi est levée,
et que l'existence individuelle capitule devant le bien-être de toute l'existence.
Il est alors parfaitement clair que nous ne pouvons pas atteindre l'éveil
pour nous-mêmes: nous pouvons seulement participer à l'éveil
de la Vie".
Et
Joseph
Goldstein, un des leaders du mouvement vipassana occidental, va dans le même
sens: La
motivation la plus haute peut embrasser toutes nos bonnes œuvres - nous pouvons
donner pour motivation à tous nos actes, et à notre aspiration à
l'illumination complète, le bien et le bien-être de tous les êtres.
Nous comprenons que notre pratique spirituelle n'est pas faite pour nous uniquement,
mais pour l'éveil et la libération de tous. C'est ce qu'on appelle
la Bodhicitta. Je trouve que pratiquer la Bodhicitta a profondément
transformé mon chemin spirituel. Avant d'intégrer cette motivation
plus élevée à ma pratique, je savais que le fait de mettre
soi-même en oeuvre des moyens de purification ne pouvait qu'être bénéfique
à ceux qui vous entourent. Si nous sommes plus généreux et
plus aimants, plus sages et plus compatissants, moins coléreux et moins
peureux, bien sûr, le monde qui nous entoure n'en sera que meilleur. Donc
je savais que la pratique spirituelle aide toujours les autres aussi bien que
moi-même. Mais la pratique consciente de Bodhicitta a fait que cela
n'a plus été le résultat inévitable de la méditation
et de la quête spirituelle, mais aussi la raison même de pratiquer.
Aspirer à une vie d'éveil pour faire du bien aux autres rend notre
pratique très large et profonde, la faisant sortir de l'ornière
d'une lutte plutôt égocentrique. C'est, bien sûr, le but de
tout l'ensemble. Un poème de Ryokan, moine Zen du dix-huitième siècle,
exprime ce sentiment: "Oh, que ma robe de prêtre soit assez vaste pour
rassembler tous les êtres qui souffrent dans ce monde flottant !".
(extrait de : Le
dharma de Saint-Benoit)
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