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La Bonté du Coeur

Enseignement oral de Fred Von Allmen donné à Beatenberg en juin 2010

Texte traduit de l'allemand par Fabienne Hourtal.

Ce soir je voudrais parler de la bonté du cœur. Je voudrais commencer par une phrase du Dalaï Lama qui a dit : "Ma religion, c'est la bonté." Nous savons tous que la bonté du cœur, qu'une bonté aimante est une qualité, une attitude intérieure qui est merveilleuse et évidemment souhaitable. L'état de bonté bienveillante, de bonté aimante, est plutôt agréable. Agréable pour soi-même et pour les autres autour de nous.

Les personnes bienveillantes sont appréciées, respectées, aimées. Nous entendons parler de personnes qui ont mis toute leur vie au service de cette puissante capacité humaine et nous les trouvons très impressionnantes. Par exemple, Martin Luther King, Mère Teresa, Mahatma Gandhi. Pour une fois, ce ne sont pas des bouddhistes.

Nous sommes tous convaincus de vouloir demeurer dans cet état de metta. Pourquoi alors est-ce cela nous paraît souvent si difficile? Pourquoi est-ce qu'on n'y arrive justement pas au moment où ce serait le plus nécessaire? Nous le savons tous: c'est parce que les résistances, la colère, la mauvaise humeur, la contrariété, voire la rage ou la haine contrarient nos meilleures intentions. Et puisque les résistances contrarient nos meilleures intentions, nous nous retrouvons sans cesse obligés de regarder en face ces forces adverses que sont la colère, la haine, etc.

Non seulement c'est faisable mais on peut réussir à cela. C'est une chose sur laquelle le Bouddha a insisté, il y a 2.500 ans, dans une phrase célèbre que l'on pourrait résumer par le slogan bien connu: "Yes, we can!" Il s'agit donc d'abandonner ce qui est nuisible et de cultiver ce qui est bénéfique.

«Abandonnez ce qui est nuisible. On peut abandonner ce qui est nuisible.
Si ce n'était pas possible, je ne vous demanderai pas de le faire.
Si le fait d'abandonner ce qui est nuisible créait de la souffrance, je ne vous demanderai pas de l'abandonner.
Mais parce que le fait d'abandonner ce qui est nuisible apporte beaucoup d'avantages et un grand bonheur, je vous dis: abandonnez ce qui est nuisible.

Cultivez ce qui est bénéfique.                                   (par exemple : la bonté du cœur)
Vous pouvez cultiver ce qui est bénéfique.               ('you can!' c'est lui qui le dit)
Si ce n'était pas possible, je ne vous encouragerai pas à le faire.
Si le fait de cultiver ce qui est bénéfique créait de la souffrance, je ne vous prierais pas de le cultiver.
Mais comme le fait de cultiver ce qui est bénéfique apporte beaucoup d'avantages et un grand bonheur, je vous dis: cultivez ce qui est bénéfique.»

Un tel discours est évidemment impressionnant et même convaincant, surtout quand c'est un bouddha, un être éveillé, qui le tient. Et pourtant nous savons que ce n'est pas facile. Pour pouvoir abandonner la colère ou la haine, nous devons les étudier, les sonder, faire des recherches sur elles pour apprendre à les connaître de la façon la plus intime possible, lorsqu'elles sont présentes.

En fait c'est exactement le contraire de ce que vous voudrions faire et de ce que nous faisons la plupart du temps, c'est-à-dire vouloir s'en débarrasser. Nous n'aimons pas le sentiment de frustration, de blessure, de l'insulte, de la déception. Nous détestons tout ce qui déclenche la colère ou la haine. C'est quelque chose qui n'est pas agréable, qui est douloureux et indésirable.

Donc nous voulons nous en débarrasser. Et pour cela nous exprimons notre colère, en mots et en actes. Ou alors si on veut essayer de faire bien, on l'exprime seulement en pensées et on se garde bien de l'exprimer en mots – ce qui n'est pas vraiment mieux. Ou alors, nous savons que de s'exprimer ne nous aidera pas non plus et pour la plupart du temps ce sera même contre-productif. C'est assez rare, tout de même, qu'on insulte quelqu'un et qu'il réponde : "Moi? Un idiot? Ah mais oui, justement, c'est tout à fait ça!"
C'est pour cela qu'on refoule. C'est pour cela qu'on ravale sa colère et qu'on fait comme si tout allait bien. Jusqu'à ce qu'on explose. Ce qui n'est pas vraiment d'un grand secours non plus.

Il s'agit d'étudier la colère, de la sonder. Et c'est quelque chose qui nous demande beaucoup de volonté, pour endurer cette sensation, pour la supporter, pour la ressentir et pour la tolérer quand elle est présente. Pourtant ce n'est pas aussi difficile que ce qu'on pourrait penser. C'est juste complètement inhabituel et cela a quelque chose d'assez désagréable. Mais dès que l'on y parvient, on est déjà libéré: la sensation est encore là, c'est désagréable pendant un moment encore mais après quelques temps, tout s'en va, naturellement.

Il s'agit d'être présent à la sensation telle qu'elle se présente, sans vouloir la changer, sans vouloir la supprimer. Cela paraît peu mais en fait c'est beaucoup. Il s'agit d'apprendre à supporter la colère et à la supporter. Et ensuite de l'observer et de sentir ce qui se passe. Mais on ne peut faire cela presque que pour des petits incidents. Pourtant, c'est justement dans ces cas-là que l'on pense le plus souvent que ce n'est pas nécessaire.

Ce sont justement ces petits incidents, par exemple: le tramway qui nous passe juste sous le nez, alors qu'on sait que le conducteur a très bien vu qu'on avait le doigt à 10 cm du bouton vert et hop! il a fermé la porte juste à ce moment-là! Ou alors: il a encore laissé la vaisselle sale! Ou un joli verre qui casse. Un automobiliste qui ne s'arrête pas au passage piéton. Un nuage qui cache le soleil. Il y a du monde sur Internet et la connexion n'avance pas très vite. Ou ici en retraite:il se sert lentement ! Et après il s'assoit juste à ma place! C'est le quatrième jour et c'est ma place! Ou bien: elle se douche pendant des heures! Pourtant elle sait qu'il y en a d'autres qui attendent derrière...

Et c'est justement dans les petites situations comme celles-là qu'il y a beaucoup à apprendre. Quand nous sommes prêts à accueillir ces sentiments nuisibles, qui sont plutôt indésirables, c'est là que nous avons l'attitude juste et c'est là justement qu'il y a quelque chose d'essentiel. C'est une attitude d'intérêt, une attitude attentive, une ouverture qui accueille tout et qui contient déjà metta. C'est là un aspect essentiel de la bonté du cœur.

Thich Nhat Hanh suggère : "Embrasse ta colère." Et si on prend cela au sérieux, c'est-à-dire qu'on ne l'embrasse pas pour l'étouffer ou pour la refouler, alors on va dans la bonne direction.

Lorsque le prince Siddharta, le futur Bouddha, était assis sous l'arbre à Uruvela (Bodhgaya), il a été assailli par les hordes de Mara, les émotions qui créent de la souffrance, comme par exemple la colère, la haine et toutes les autres. On dit qu'avec le pouvoir de sa metta, de sa bonté, il a transformé  en fleurs les flèches, les lances et les haches de guerre de Mara. Ce dont on parle ici, ce n'est pas d'une sorte d'amour sentimental, mais de la puissance, de la force, d'une conscience attentive, d'une acceptation patiente, d'un questionnement plein d'intérêt et d'une équanimité pleine de compassion. Chaque fois que nous réussissons à adopter cette attitude s'élève une grande force.

Dans le Dhammapada, on trouve les mots célèbres du Bouddha :
"La haine ne peut pas être vaincue par la haine.
La haine ne peut être guérie que par la bonté.
C'est une loi éternelle."

C'est justement cela qui faisait la force extraordinaire de Martin Luther King, qui disait par exemple : "Nous ne nous laisserons jamais entraîner à des actions de haine." Et il s'y est tenu même quand ils ont brûlé les églises. Et il s'y est tenu même quand certains de ses proches ont été assassinés. C'est exactement à cela que nous pouvons nous entraîner, dans les petites choses pour commencer.

Une condition indispensable, c'est le pardon. Et ici dans les petites choses comme dans les grandes.

Le vénérable Mahaghosananda, un moine et pacifiste cambodgien, a vécu dans des camps de réfugiés en Thaïlande, à la frontière cambodgienne, où il avait fui le régime des Khmers Rouges. Il y vivait environ dix mille réfugiés cambodgiens. On lui a offert un billet d'avion pour qu'il puisse aller se mettre en sécurité en Occident. Mais il l'a vendu et, avec l'argent qu'il a récolté, il a fait imprimer à Bangkok des brochures contenant le metta sutta, le soutra sur la bonté du cœur, l'enseignement du Bouddha. Puis il est retourné dans les camps et il a commencé à distribuer cette brochure et à enseigner le pardon et la bonté bienveillante. Pendant des heures, des jours, des semaines, la célèbre phrase du Bouddha a été récitée:
"La haine ne peut pas être vaincue par la haine.
La haine ne peut être guérie que par la bonté.
C'est une loi éternelle."
Pourtant ils avaient tous souffert terriblement, il y avait eu plus de deux millions de morts, de personnes assassinées, mais metta, la bonté du cœur, était la seule force qu'il y avait et qu'il y a encore dans ce monde pour guérir de telles blessures.

Lorsqu'on parle de pardon, au niveau formel, cela concerne trois aspects auxquels nous nous entraînons.
1) Demander pardon aux autres: "Qui que ce soit que j'aie blessé, déçu, trompé ou abandonné – intentionnellement ou non: je demande pardon." Ce faisant, il est important de penser aux personnes que nous avons blessées, une par une.

2) Se pardonner soi-même: "De la même façon que j'ai blessé des gens, je me suis aussi blessé, déçu, abandonné – intentionnellement ou non: je me pardonne." Bien sûr, cela est particulièrement efficace dans des cas très concrets, par rapport à des choses très précises, des actes, des situations, des attitudes.

3) Pardonner aux autres: "Moi aussi j'ai été blessé, déçu, trompé ou abandonné par d'autres – intentionnellement ou non: je pardonne, j'offre mon pardon." Ici encore, plus on est concret, plus la réflexion est immédiate et reliée à des personnes et des évènements précis, plus c'est efficace.

Cela ne signifie pas que nous puissions tout de suite pardonner, immédiatement. C'est une pratique. Parfois il nous faut plusieurs années avant de pouvoir pardonner, quand il s'agit de blessures particulièrement graves et profondes. Mais le plus important, c'est qu'il s'agit de mettre fin à sa propre souffrance et de se libérer de l'emprisonnement que constituent la colère ou la haine et de se libérer de l'attachement aux vieilles blessures.

Deux anciens prisonniers de guerre se rencontrent après plusieurs années et ils échangent des souvenirs, parfois douloureux, de l'époque où ils étaient prisonniers. L'un demande à l'autre:
- "Et toi en fait, après toutes ces années, est-ce que tu as pardonné à tes ennemis, à ceux qui t'ont torturé ?"
- "Jamais je ne ferai cela !", répondit l'autre.
À quoi le premier répondit :
- "Alors tu es toujours leur prisonnier."

Le pardon, c'est une part essentielle de la bonté du cœur. Mais c'est quelque chose que l'on ne peut pas forcer. C'est plutôt un processus permanent d'acceptation des sentiments difficiles et de lâcher-prise sur les schémas intérieurs étroits et négatifs. Quelqu'un a formulé cela d'une façon peut-être un peu étrange mais finalement très juste en disant: "Le pardon, cela signifie abandonner tout espoir d'un meilleur passé."

Eva Kor, qui a survécu au camp d'Auschwitz, écrit: "De tout mon être, je crois que chaque personne humaine a le droit de vivre sans la douleur du passé. La plupart des gens ont un grand problème avec le pardon parce que la société demande vengeance. Nous devons témoigner du respect aux victimes et honorer leur souvenir mais je me demande toujours si mes proches, qui sont morts, voudraient vraiment que je vive jusqu'à la fin de ma vie avec la douleur et la colère.
Je le fais pour moi-même. Le pardon n'est rien d'autre qu'un acte d'auto-guérison, qui me donne à moi-même une grande force. Moi, j'appelle ça un remède miracle: ça ne coûte rien, ça marche et ça n'a pas d'effets secondaires."

Il s'agit ici d'admettre la colère et la haine en nous-même, sans bien sûr s'y perdre, et de les sonder, de regarder exactement ce qui se passe. De la même façon que le fait de cultiver le pardon, tout cela ne semble pas à première vue avoir beaucoup à voir avec metta, ou avec la bonté du cœur. Mais c'est une illusion, peut-être parce que nous croyons que metta, que la bonté du cœur, a quelque chose à voir avec des sentiments bons et agréables, que nous voudrions répandre autour de nous, que nous voudrions rayonner. C'est possible aussi. Mais la bonté du cœur est justement cette capacité de notre cœur à rentrer en contact avec chaque expérience, avec chaque situation, avec chaque personne, et de les accueillir, d'être présent à elles. Et c'est justement très utile dans la méditation. Bien sûr c'est souvent assez difficile, c'est exigeant et ce n'est certainement pas agréable. Mais c'est justement là-dedans que réside la grande force, le grand pouvoir de la bonté.

Martin Luther King a dit : "Ne cédez jamais à la tentation de devenir amer lorsque vous luttez pour la justice. Prenez garde à agir toujours avec dignité et avec discipline et n'utilisez jamais que les moyens de l'amour." Et il a montré l'exemple.

Lorsqu'on parle de bonté, on peut aussi évoquer l'histoire de Ismaël Khatib.
"En novembre 2005, un sniper israélien a abattu son fils de douze ans, Ahmed Khatib, dans le camp de réfugiés de Jenin en Cisjordanie. Ahmed portait une arme factice que le soldat israélien a prise pour une vraie.
Son père, Ismaël, s'était battu dès l'âge de 16 ans contre l'occupant israélien. Il avait été arrêté et incarcéré. À l'époque, il était évident pour lui qu'il fallait "se venger et tuer". Pourtant, il insistait sur le fait qu'il n'avait jamais tué personne. Entre-temps, à 43 ans, il était devenu quelqu'un de très pondéré, qui avait traversé trop de choses pour perdre son sang-froid facilement.
Après le meurtre de son fils Ahmed, il a décidé de faire don des organes de son fils à des Israéliens. Cela a permis de sauver six enfants ! Lorsqu'on lui a demandé ce qui l'avait poussé à cet acte extraordinaire, il a répondu: "C'est l'amour pour les enfants. Ils ont besoin d'aide, quelque soit leur nationalité ou leur religion."

Une pratique importante, c'est bien sûr l'entraînement direct, formel et l'application de la bonté du cœur, de la bodhicitta, de l'entraînement de l'esprit (Lodjong). Au lieu de passer une partie de la journée dans un état d'esprit tourné vers la critique, vers le jugement, vers le fait de se plaindre, d'avoir la nostalgie du passé, nous pouvons nous rappeler de l'attitude de la bonté du cœur. Et nous pouvons alors faire le souhait: "Puissions-nous être heureux! Puisses-tu être heureux! Puissè-je être heureux!" Et donc nous pouvons nous entraîner à cela dans notre quotidien, dans notre méditation quotidienne, dans des retraites comme ici de Vipassana ou de Mahamoudra. Et dans tous les cas, simplement au moment présent, là où nous sommes.

Pour cela nous avons besoin d'une clarté attentive, qui permette de distinguer quand nous tombons dans ce que l'on pourrait appeler "l'ennemi proche" de la bonté. Ce sont par exemple des sentiments comme la nostalgie, les souhaits, les rêves, le désir ou l'amour qui attend quelque chose en retour.
Par exemple, si on dit: "Ah, si seulement j'étais heureux!" "Ou si seulement untel était heureux!" Ça, c'est une forme de nostalgie, ce n'est pas metta.
Ou alors par exemple: "Ah ! si je pouvais être en couple avec cette personne, oh! je suis si amoureux / amoureuse !" Ça, c'est du désir, c'est une forme de rêve. C'est compréhensible, mais ce n'est pas metta.
Ou alors par exemple lorsqu'on dit ou qu'on pense: "Si tu m'accordais davantage d'attention (davantage de soin, de temps ou d'argent), je t'aimerais encore plus." C'est compréhensible, mais ce n'est pas metta. La vraie bonté du cœur ne pose pas de conditions. Ça, c'est exigeant.

La véritable bonté du cœur ne souffrira pas non plus, exactement pour la même raison : car elle ne dépend pas de causes et de conditions. C'est ce qui est merveilleux là-dedans. D'où également le titre du livre: "Un état d'esprit nommé merveilleux".

 

Et maintenant voyons la question : quels sont les états d'esprit qui bloquent la bonté du cœur?

- De toute évidence, ce sont la colère et la haine, qui ont une grande force. J'en ai déjà parlé au début.
- L'indifférence est très répandue et paralysante. La bonté nécessite un climat d'intérêt véritable, sinon elle s'éteint.
- La paresse, la mollesse, le confort: la bonté nécessite de la vivacité, sinon elle manque d'énergie.
- Également le contraire de la mollesse, c'est-à-dire l'affairement, peut menacer ou détruire la bonté, car elle a besoin d'espace, elle a besoin que l'on fasse une pause, sinon elle est écrasée. Voilà qui est certainement un sujet aussi pertinent que difficile dans notre quotidien où tout va si vite.
- Ce qui peut être fatal aussi, c'est l'auto-dépréciation. Se déprécier soi-même est souvent quelque chose qui nous bloque. Lorsque nous manquons d'attention et d'estime de soi, c'est difficile de nous ouvrir aux autres.
- Mais c'est la peur qui bloque le plus la bonté du cœur. Ce sont les peurs, parfois même des craintes minimes, qui rendent notre cœur étroit. C'est pourquoi Meher Baba considère que "La vraie bonté n'est pas pour les craintifs." Il nous faut sans cesse du courage, pour dépasser notre propre irrésolution, notre lâcheté et notre recherche de confort. C'est aussi pour cela que la bonté du cœur est si exigeante.

Pourquoi avons-nous besoin de courage? Ou peut-être pour le dire plus simplement: comment faire pour accueillir ces sentiments qui bloquent la bonté? La réponse paraît peut-être incompréhensible ou contradictoire: nous devons accueillir ces sentiments avec bonté. Comment est-ce possible, si ce sont justement ces sentiments qui bloquent la bonté? En fait, c'est tout simple: il nous faut être prêt à observer et à ressentir profondément ces états émotionnels difficiles avec attention et intérêt. C'est dans l'intérêt et l'attention que commence la bonté. Observer, ressentir, sans jugement ni préjugé, sans critique ni aversion. Cela permet l'ouverture d'un espace dans lequel ces émotions difficiles peuvent simplement être. Si notre attitude intérieure vis-à-vis de ces émotions est celle d'une acceptation et d'une tolérance véritables, elles vont s'envoler d'elles-mêmes. Simplement parce que les conditions de leur apparition ont disparu. Mais pour cela, l'attention et l'intérêt doivent être authentiques. Sinon, les émotions difficiles s'en rendent compte !

Tout cela nécessite du courage. Du courage, de l'intérêt, de l'énergie, du respect et de l'attention, c'est-à-dire justement les qualités de la bonté. C'est plus facile à dire qu'à faire. C'est pour cela qu'on "s'entraîne" et qu'on "pratique" ici. Finalement, il s'agit de développer le bonheur intérieur et une véritable liberté intérieure.

Le moine et activiste de la paix cambodgien Mahaghosananda considérait que c'est justement quand nous rencontrons des difficultés, intérieures, extérieures ou partout que notre pratique doit entrer en jeu. Il nous demande: "Si nous ne pouvons pas être heureux malgré nos difficultés, à quoi nous sert notre pratique spirituelle?" Bonne question! Il était bien placé pour le savoir. Il a eu une vie difficile, terrible même, sous le régime des Khmers Rouges, pendant lequel la majeure partie de sa famille et des moines autour de lui ont été assassinés. C'était pourtant une des personnes les plus heureuses et les plus gaies que j'aie rencontrées.

 

Au niveau pratique, il me semble que, concernant l'entraînement à la bonté, il y a quelque chose qui est très important. Souvent, on trouve que la bonté, l'amour, c'est un sentiment vraiment très agréable. On a le cœur ouvert, on se sent relié à tout le monde et surtout, personne ne nous dérange. Les gens autour de nous nous laissent tranquille. Mais si ce n'est pas le cas? Est-ce que j'inclus tout le monde dans ma pratique de la bonté? Par exemple mon voisin qui râle tout le temps, mon partenaire qui est insatisfait, ou cette femme dans le tramway qui rouspète à tue-tête, ou l'employé du guichet qui est un peu bourru. Ça justement, je trouve que c'est très difficile. Et souvent simplement parce que j'oublie; pas parce que je ne veux pas mais simplement parce que j'oublie, c'est une mauvaise habitude.

Mon maître Guéshé Rabten nous rappelait souvent: "Vous faites des exercices de bodhicitta, 'devenir un bouddha pour le bien de tous les êtres', mais lorsque un de ces êtres, juste à côté de vous, est un peu difficile, c'est très vite oublié."
Kabir disait aussi: "Tu cherches le plus saint de tous les saints? Il est assis juste à côté de toi, son épaule contre la tienne."
Mère Teresa, à Calcutta, quand elle parlait de son travail, qui consistait à recueillir les gens malades ou mourants dans la rue et à les soigner, à leur apporter de l'assistance ou à leur permettre de mourir dans la dignité, elle disait: "Je ne vois pas la foule comme ma responsabilité. Je regarde les individus. Je ne peux aimer qu'une personne à la fois, je ne peux nourrir qu'une personne à la fois. J'ai recueilli quelqu'un dans la rue, une fois, une personne, il y a longtemps. Peut-être que si je n'avais pas recueilli cette personne, je n'en aurais pas recueilli 40.000 autres ensuite."

C'est assez évident mais cela montre aussi clairement où est le lieu de la pratique. C'est justement dans le quotidien. Il s'agit ici de ne bannir personne de notre cœur, de ne refuser notre cœur à personne. Même si quelqu'un nous blesse ou nous insulte, nous met terriblement en colère, "ne bannis personne définitivement de ton cœur".

Lorsque nous avons cette attitude intérieure de metta et qu'avec elle nous allons à la rencontre de la souffrance, que ce soit en nous ou chez les autres, à ce moment-là la bonté du cœur se transforme en compassion (karuna).
Lorsqu'avec cette même attitude, en nous ou chez les autres, nous voyons quelque chose de bénéfique, que nous faisons l'expérience du bonheur ou de la réussite, alors la bonté se transforme en cette capacité à se réjouir avec les autres, à avoir de l'estime, qu'on appelle muditā.
Lorsque avec cette attitude nous rencontrons des gens qui ont besoin de quelque chose que nous avons, alors cette bonté se transforme en générosité (dāna).

L'essence de la bonté, c'est une équanimité vive, éveillée. Finalement, c'est cette équanimité pleine de sagesse qui nous rend capable de ne plus laisser s'élever ce que l'on appelle les 'ennemis éloignés', comme la colère ou la haine, et qui nous permet aussi d'entrer en contact avec ce que nous avons appelé les 'ennemis proches', les désirs et toutes les nostalgies. Cela nous permet aussi de leur enlever de leur force. C'est également l'équanimité pleine de sagesse, qui protège metta, la bonté, de la sentimentalité. Ou bien lorsque l'on rencontre la réussite, c'est également l'équanimité pleine de sagesse, qui nous protège de la fierté ou de l'orgueil, ou qui nous protège du découragement lorsque nous connaissons des échecs. Donc finalement c'est l'équanimité pleine de sagesse qui transforme nos bonnes intentions en véritable bonté.

Je voudrais conclure avec une citation de Tarthang Tulku: "La bonté du cœur est comme la lumière du soleil, qui réveille les êtres et qui leur offre de la joie. La beauté de cette bonté est comme un arc-en-ciel, qui réjouit le cœur de ceux qui le voient."

En pāli: metta, en sanskrit: maitri, en tibétain: champa

Buddha, Anguttara Nikaya


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