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Le mouvement vipassana : communauté et perspective - par Gil Fronsdal

INTERVIEW DE GIL FRONSDAL PARUE DANS LE MAGAZINE DHARMA LIFE

Cet entretien est tiré du numéro de l'hiver 2001 du magazine Dharma Life, une publication de l'association Les Amis de l'Ordre Bouddhiste Occidental. Traduction Christian Ousset.

Dharma Life : Qu'est-ce qui vous a conduit à la pratique de vipassana ?

Gil Fronsdal : J'ai entrepris la pratique du zen au début des années 70. J'ai été ordonné au Centre Zen de San Francisco, et j'ai passé quelques années au monastère de Tassajara ; j'y ai même reçu la transmission du Dharma. J'ai passé un an au Japon, et quand j'ai eu besoin de renouveler mon visa je me suis rendu à Bangkok. J'ai demandé au monastère de méditation le plus proche de me donner des enseignements. C'était un centre de méditation vipassana et je m'y suis établi. L'obtention du visa a pris 10 semaines et ma première retraite vipassana a donc duré 10 semaines - ce qui m'a permis de prendre pied dans cette pratique. Au cours de cette retraite j'ai contacté en moi un calme et un silence à une profondeur que je n'avais encore jamais atteinte dans le zen. Par la suite j'ai ressenti un besoin quasi biologique de retrouver cet été. Je suis retourné en Asie du Sud-Est, et j'ai passé environ un an et demi en retraite intensive.

DL : Qu'avez vous apprécié dans vipassana que vous n'aviez pas trouvé dans le zen ?

Gil Fronsdal : Des retraites longues. J'ai pu développer une concentration beaucoup plus forte ; les retraites zen les plus longues duraient sept jours. Le fait aussi d'appliquer l'attention à l'ensemble de mon expérience. Dans le zen j'avais découvert "la présence", mais je n'avais pas appris à inclure ma vie émotionnelle. Mes maîtres zen ne parlaient jamais de la manière de travailler avec la colère, par exemple. Dans vipassana tout est inclus et j'avais besoin de cela pour développer la concentration. Après une retraite de huit mois en Birmanie, essentiellement en silence,
j'ai voulu travailler avec des enseignants occidentaux parlant anglais ; je suis alors rentré aux Etats-Unis et j'ai séjourné à l'Insight Meditation Society à Barre, dans le Massachusetts. J'ai rencontré Jack Kornfield et en 1989 j'ai décidé de suivre le programme de formation des enseignants en quatre ans. Depuis que Jack a commencé ce programme il y a eu quatre promotions qui ont produit de nouvelles générations d'enseignants, et je suis l'un d'eux.

DL : Qu'est-ce qui vous a poussé à fonder la communauté de Palo Alto ?

Gil Fronsdal : Quand j'étais en formation avec Jack Kornfield, l'une de nos assignations consistait à guider de petits groupes de méditation assise. Dans le même temps je poursuivais un Doctorat à l'Université de Standford, et je fus invité à enseigner au groupe de méditation de Palo Alto. Tous les lundis je donnais un enseignement, et petit à petit le groupe a grandi. Au bout de deux ans il s'est déplacé dans un endroit plus grand, et il s'est rapidement développé. Jusqu'au moment où nous avons créé un deuxième groupe pour les nouveaux, les jeudi soirs, puis un troisième groupe le dimanche matin. Aujourd'hui plusieurs centaines de personnes participent à nos programmes.

Je propose des retraites d'une journée presque tous les mois, des week-end, ainsi que des retraites de 10 à 12 jours. Périodiquement j'organise une journée d'initiation. Nous venons d'acheter notre propre immeuble, une vieille église que nous avons rebaptisée le Palo Alto meditation center, et cette acquisition est en train de transformer notre communauté. Ce qui a commencé comme un devoir à la maison pendant ma formation d'enseignant est devenu ma principale occupation. Je rencontre les gens individuellement pour des interviews, mais j'ai pour principe de ne pas voir pas les gens de façon individuelle plus d'une fois par mois en dehors des retraites. Autrement cela risquerait de devenir une sorte de thérapie qui pourrait alimenter une dépendance qui ne me semble pas correcte pour un enseignant du Dharma.

DL : Pourquoi n'êtes vous pas devenu un enseignant de retraites vipassana comme la plupart des autres enseignants ?

Gil Fronsdal : Ma formation au centre zen m'a fait apprécier l'importance d'un maître ancré dans une communauté, de telle sorte que des liens puissent se tisser avec des gens à différents niveaux de leur vie. Il est important aussi pour les membres de la communauté d'être connectés à un maître, ainsi qu'entre eux. Je voulais promouvoir un sens de responsabilité partagée. La vie spirituelle n'est pas que personnelle, elle grandit aussi dans la responsabilité que l'on prend dans la vie qui nous entoure.

Chaque fois qu'une tâche doit être exécutée j'offre aux gens la possibilité de se porter volontaires. L'an dernier 50 personnes se sont portées volontaires. Beaucoup d'activités se sont développées à partir du groupe. Un groupe de discussion se réunit une fois par semaine; il y a un cours de yoga, des dîners à la bonne franquette et des pique-niques, des nuits de bowling bouddhistes, des nuits de jeux et des gens qui vont ensemble au cinéma. Ces activités développent un fort sentiment de communauté.

DL : De façon plus large, quel sens a cette communauté pour le mouvement vipassana ?

Gil Fronsdal : Dans les premières années du mouvement l'accent était mis exclusivement sur les retraites. Les gens qui étaient allés en Asie étaient jeunes et pour eux l'existence d'une communauté n'était pas ce qui comptait le plus. Ils avaient envie de mener les pratiquants qu'ils guidaient vers la profondeur de la pratique telle qu'ils l'avaient eux-mêmes connue lors de longues retraites intensives en silence. Il y avait une forte demande et ils ont voyagé dans tout le pays pour y répondre, créant des centres de méditation un peu partout. Certains étaient plutôt individualistes, solitaires et à vrai dire pas très intéressés par l'esprit communautaire.

Mais il y avait un problème. Certains pratiquants atteignaient de bons états de concentration et de bonheur pendant les retraites, mais quand celles-ci se terminaient ils s'effondraient et n'avaient qu'une envie : refaire une retraite. Cela n'était pas sain. Aussi à partir du milieu des années 80, les nouveaux enseignants ont mis l'accent sur la pratique dans la vie quotidienne, dans un cadre local. Malgré cela le mouvement vipassana a encore une forte empreinte individualiste, et certains enseignants n'échappent pas à ce travers. Ils chérissent leur indépendance et aiment mener une vie itinérante en conduisant des retraites ici et là.

Même à Spirit Rock (un grand centre de retraite au nord de la Californie) les gens ont peu d'occasions d'apprendre à se connaître et pourtant on y parle du sangha. La plupart du temps les enseignants ne sont pas disponibles en dehors des périodes de retraite. Pendant une retraite vous ne voyez qu'un aspect limité des gens qui vous entourent. Le Dharma doit permettre de rencontrer les gens dans leur intégralité. La pratique du Dharma implique beaucoup plus qu'un changement individuel.

Ici à Palo Alto nous sommes donc des pionniers, et des évolutions semblables ont lieu dans d'autres villes. Je ne sais pas vers quoi nous évoluons. Je n'aime pas utiliser le terme "église" mais en fait nous remplissons beaucoup de rôles tenus auparavant par les églises. Il y a une grande variété d'implications dans la pratique : depuis les gens qui ne se montrent qu'une fois jusqu'à ceux qui abandonnent leur travail, essayant de vivre simplement et à peu de frais. Certains vont pratiquer en Asie, participent à des retraites en Amérique et vivent une vie dans le Dharma beaucoup plus intense.

DL : Les étudiants d'aujourd'hui ont-ils toujours besoin de se rendre en Asie pour compléter leur entraînement ?

Gil Fronsdal : Les étudiants qui commencent à pratiquer aujourd'hui n'ont pas besoin d'aller en Asie, mais c'est quand même toujours très intéressant de le faire - quand ont est prêt. Quand on ne l'est pas la rencontre d'enseignants bouddhistes asiatiques peut mener au désastre. Par exemple, la structure familiale birmane est patriarcale. L'abbé du monastère où j'ai séjourné était le père ; il vous disait quoi faire, et il s'attendait à ce que vous fassiez ce qu'il vous avait dit de faire. Si l'abbé disait aux étudiants birmans "soyez attentifs à votre respiration", ils le faisaient. Mais avec les occidentaux des problèmes sont apparus - en matière de performance, d'attentes et de reconnaissance - liés aux difficultés avec nos propres pères. Les enseignants asiatiques ne comprenaient rien à ce qui se passait. Les enseignants occidentaux comprennent ce que les étudiants doivent affronter car ils sont passés par les mêmes difficultés.

DL : Vos efforts pour développer une communauté vipassana à Palo Alto ont-ils eu un impact sur le reste du mouvement ?

Gil Fronsdal : A Spirit Rock nous avons un collectif d'enseignants, mais il n'y a pas de leader. Nous prenons nos décisions en tant que groupe ; nous nous rencontrons quatre fois par an, et parfois nous faisons des retraites ensemble. Nous mettons l'accent sur le processus de groupe, nous nous donnons du feed-back les uns aux autres, et ce groupe est en train de devenir une communauté d'amis proches. Cela offre un modèle pour la grande communauté des étudiants. L'importance d'une communauté commence lentement à émerger. Mais notre intérêt communautaire est différent de celui d'une communauté monastique. Il y a le renoncement en moins.

DL : Cela semble être un problème spécifique à la Silicon Valley, une région très propère. L'emphase bouddhiste sur la simplicité et le renoncement ne cadre pas vraiment avec une telle richesse. Comment vous en tirez-vous ?

Gil Fronsdal : Récemment, alors que je enseignais sur le contentement, quelqu'un a dit : "Ce message passera difficillement dans l'Amérique des affaires". L'employé satisfait ne se battra plus pour la réussite de la société qui l'emploie, et le consommateur satisfait stoppera net sa consommation frénétique. Tout cela est un peu radical, un peu subversif et va à l'encontre des valeurs matérialistes. Qui continuera à travailler 60 à 80 heures par semaine ?

Quand les gens me posent la question, si cela me semble approprié, je leur donne le conseil suivant :"si vous pouvez vous le permettre et si cela a du sens, travaillez à temps partiel." Quelques personnes ont avancé la date de leur retraite pour se consacrer à la pratique du dharma. Mais je ne fais pas grand cas de ce côté subversif. J'essaie de mettre les enseignements à la disposition de tous ceux qui viennent, et quelquefois ce que nous offrons c'est vraiment du "bouddhisme allégé". Je n'impose aucune valeur aux gens, mais parfois l'engagement dans la pratique du dharma se développe spontanément.

DL : Le mouvement Vipassana a grandi à partir des traditions du Sud-Est asiatique basées sur la vie monastique. Pourquoi a-t-il évolué vers une communauté séculière et orientée vers la laïcité?

Gil Fronsdal : Quelques uns des principaux enseignants des premières années ont étudié en Inde, sans pour autant demander l'ordination monastique car ils pouvaient pratiquer intensivement en tant que laïques. Ces premiers enseignants ont une approche profonde mais étroite du bouddhisme. Ils voulaient trouver l'éveil et se sont plongés dans l'expérience de retraites profondes, mais étroites. Puis ils sont revenus en Amérique en tant que laïques pour offrir leur expérience aux autres. Ceux qui sont revenus en tant que moines ont senti que leurs voeux monastiques les gênaient et qu'ils seraient plus efficaces s'ils renonçaient à l'ordination. Le renoncement ne sied pas naturellement à la culture américaine. Nous voulons tout avoir. Les raisons invoquées pour mener une vie de célibat n'étaient pas convaincantes et les gens sentaient que les relations sexuelles, plus qu'une distraction, pouvaient être une pratique en elle-même.

DL : Comment le laïcisme du bouddhisme californien a-t-il été affecté par l'arrivée des moines theravadin occidentaux ces dernières années ?

Gil Fronsdal : Parmi les enseignants de Spirit Rock l'intérêt pour l'établissement de relations fortes avec les moines grandit rapidement. Un certain nombre d'enseignants ont été moines et soutiennent ceux qui perpétuent la tradition monastique. Pour la communauté des pratiquants les moines représentent un exemple d'immersion complète dans le dharma, et c'est une source d'inspiration. De plus les moines encouragent l'aspect dévotionnel, ce qui tempère le type de "bouddhisme protestant" que nous avons connu jusqu'à présent.

Ajahn Amaro a fait partie du Comité de Direction de Spirit Rock pendant un certain nombre d'années, et il fait également partie du conseil des enseignants. Son ouverture d'esprit a attiré des gens de très loin ; ils sont venus pratiquer avec lui dans son monastère de Californie du nord, et il a été invité à conduire des retraites à Spirit Rock. Le fait que les enseignants expriment leur appréciation et leur respect pour les moines affecte les étudiants et certains d'entre eux se sont davantage orientés vers la communauté monastique car ils ont été inspirés par son exemple.

DL : Le mouvement vipassana offre ses enseignements dans un contexte séculier. Continue-t-il à s'éloigner de ses racines bouddhistes, ou bien y retourne-t-il ? Quelle est la tendance ?

Gil Fronsdal : Le mouvement vipassana américain a importé aux USA une pratique particulière de la méditation vipassana en laissant de côté une bonne partie de la vie religieuse plus large qui constituait son contexte en Asie. Maintenant les gens réalisent que la pratique de la méditation ne suffit pas : vous avez besoin d'un contexte. Nous sommes donc en train de redécouvrir des éléments de la tradition theravada qui avaient été laissés de côté. Je ne m'attends pas à ce que les centres les plus importants s'éloignent encore du bouddhisme, bien au contraire. Mais certains groupes conduits par de nouveaux enseignants peuvent ne pas avoir été influencés par ces tendances, et pourraient fort bien s'éloigner complètement du bouddhisme.

En fait, le bouddhisme que nous sommes en train de redécouvrir n'est pas seulement theravada. Par exemple, les tibétains influencent beaucoup le mouvement, et de nombreux enseignants vipassana américains ont une profonde et sincère attirance pour les vœux du bodhisattva du bouddhisme Mahayana (s'engager dans la compassion). Chaque année je conduis une cérémonie de refuge (s'engager dans le chemin bouddhiste) pour les membres de la communauté. Nous organisons ensemble une session d'étude, puis nous nous rencontrons un soir de pleine lune et je conduis un rituel de prise de refuge dans les trois joyaux (Bouddha, Dharma, Sangha). Cela s'est révélé être important pour les gens qui désirent une marque concrète de leur engagement.

Depuis que nous avons notre propre lieu de pratique nous pouvons augmenter les éléments rituels. Mais nous faisons attention à ce qu'ils ne perturbent pas notre organisation habituelle car ils peuvent aussi éloigner certaines personnes. Je pense que les éléments de dévotion et de rituel seront nécessaires dans le mouvement vipassana de façon générale, et cela arrive par petites touches en beaucoup d'endroits. La boucle se boucle. Vous pourriez dire que nous sommes en train de réinventer la roue.

Voir aussi cet article de Gil Fronsdal


Gil Fronsdal

Gil Fronsdal est un enseignant du mouvement vipassana qui vit à Palo Alto, Californie, où les étudiants forment un réseau d'amitié autour de lui. Pour plus d'informations sur Gil, y compris des articles sur le dharma, téléchargeables, des lettres d'information, des débats, visitez le site http://www.insightmeditationcenter.org.


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