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VIPASSANA : Une pratique de méditation ou une traditions ? - par Gil Fronsdal |
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Cet
article est adapté d'un texte qui a été publié
dans le numéro d'automne 2001 du magazine américain Tricycle.
Il cherche à cerner ce que pourrait être la pratique bouddhiste
au sein du mouvement vipassana dans les dix prochaines années.
Au cours de votre lecture, gardez à l'esprit que l'auteur se réfère principalement au contexte anglo-saxon du développement du mouvement vipassana en Occident. L'Europe en général est moins touchée par le phénomène décrit ici. Il n'est pas éxagéré de dire que la France est même restée à l'écart de ce mouvement d'envergure. Cet article a été publié en français dans le magazine bouddhiste Samsara. |
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Les
30 dernières années ont vu croître la communauté
Vipassana occidentale de façon exponentielle, et tout indique que
cela va continuer. Dans cet article, Gil Fronsdal s'interroge sur les
développements du Vipassana pour les dix années à
venir. Le
terme Vipassana signifie voir clairement, en profondeur; il
est souvent traduit par "vision claire",
"vue pénétrante", "intelligence
introspective". Le Maître Vietnamien Thich Nhat Hanh
le traduit par "regard profond". Traditionnellement,
il fait référence à la compréhension intuitive,
obtenue par la méditation, de la nature impermanente (anicca),
insatisfaisante (dukkha) et dépourvue de centre (anatta)
de notre expérience. Couplé à samatha,
le calme mental, Vipassana permet de découvrir la réalité
des choses telles qu'elles sont, libérée de nos perceptions
habituelles et confuses. Quand
Vipassana est synonyme de conscience éveillée,
cette notion fait abstraction des doctrines, rituels et institutions religieuses.
Le terme désigne une eau claire et transparente qui épouse
la forme du contenant dans lequel elle coule. Ce
que j'appelle bouddhisme Vipassana prend sa source dans la manière
généreuse et non-sectaire avec laquelle la pratique Vipassana
est enseignée en Amérique du Nord depuis plus de trente
ans. Beaucoup de ceux qui se seraient peut-être détournés
de la pratique bouddhiste sont attirés par cet aspect d'ouverture.
Dépouillé de ses éléments theravada, l'esprit
cuménique de nombreux étudiants et enseignants les
conduit à enrichir le bouddhisme Vipassana d'éléments
issus d'autres traditions comme le Zen, le Vajrayana, l'hindouisme, voire
la psychologie occidentale et la tradition Theravada elle-même.
Le mot Zen est la prononciation japonaise du mot chinois Ch'an, qui lui-même est la traduction du mot sanskrit Dhyana, qui signifie méditation. Nul n'a tenté de créer intentionnellement l'école Zen, mais lorsque cette branche du bouddhisme a présenté des caractéristiques suffisamment distinctes, elle a été reconnue comme une tradition à part entière. De la même manière, bien que nul ne cherche à créer la tradition Vipassana, je sens tout un courant de forces qui convergent pour la faire émerger. De même que le Zen est composé de lignées et d'écoles indépendantes, un bouddhisme Vipassana ne sera pas monolithique. Chacun des nombreux groupes vipassana devra composer avec les tensions inhérentes à l'émergence de tout nouveau groupe spirituel : tenants de la tradition contre tenants de l'innovation, esprit d'insularité contre esprit d'ouverture, choix de coopération contre défense farouche de l'indépendance, principes égalitaristes contre structure hiérarchique Certains groupes seront plus proches du bouddhisme Theravada que d'autres, qui tendront plus vers une approche bouddhiste cuménique.
Dès
aujourd'hui, des Chrétiens, des Juifs, des Hindouistes, s'approprient
ces pratiques et les enseignent dans leurs lieux de culte respectifs.
Ces pratiques sont également offertes dans des prisons, des écoles
et des entreprises ; elles sont prescrites médicalement comme moyen
pour soulager la douleur et le stress, voire pour amener une transformation
psychologique. Je
ne vois pas les choses de cette façon. Je suis plutôt heureux
de voir que les bienfaits de la pratique bouddhiste profitent au plus
grand nombre: tout soulagement de la souffrance me semble souhaitable
et bienvenu. D'autant que ces bienfaits sont mutuels : dès lors
que les avantages procurés par la pratique de la conscience éveillée
sont reconnus par un large public, cette reconnaissance suscite en retour
un soutien à ceux qui optent pour une pratique plus approfondie. Les
applications séculières de la pratique bouddhiste ne me
gênent pas outre mesure, parce que je suis convaincu que la source
primordiale qui alimente la culture occidentale continuera à être
bouddhiste. En effet, les enseignements bouddhistes sur la libération
continueront à être le principal facteur motivant ceux et
celles qui explorent la grande variété de techniques et
méthodes offertes par la voie du Vipassana. De plus, les lieux
où ils recevront le meilleur soutien pour une pratique intensive
du Vipassana resteront certainement les centres de retraite bouddhistes
et les monastères.
De bonnes traductions de ces textes ne sont disponibles que depuis dix ou quinze ans. A mesure que nous nous imprégnons de ces textes, nous découvrons une richesse et une variété des enseignements que nous ne soupçonnions pas. Dans les dix années à venir, ces enseignements constitueront un corpus de référence qui nous aidera à distinguer les enseignements originels du Bouddha des interprétations et adaptations occidentales. Cette nouvelle donnée donnera sans doute lieu à des débats et discussions qui promettent d'être passionnants. Je m'attends également à ce qu'un plus vaste éventail de pratiques traditionnelles fasse son apparition au sein de la communauté vipassana. L'introduction de la pratique de l'amour bienveillant envers soi-même et autrui (Metta), confirme cette tendance. Il y a vingt ans, cette pratique était en effet quasiment inconnue des cercles vipassana nord-américains. On la réservait aux cérémonies de clôture des retraites spirituelles. Aujourd'hui, elle est devenue une pratique essentielle du mouvement vipassana. De même que beaucoup de pratiquants ont recours à la pratique de Metta pour faciliter l'accès aux états d'absorptions (Dhyana), on assiste à un intérêt croissant pour le développement du pouvoir de la concentration, dont l'un des avantages est traditionnellement de favoriser le développement de la vision profonde et de la conscience éveillée (Vipassana). Les liens entre le Vipassana et ses sources bouddhistes se trouveront également renforcés par le nombre croissant d'Occidentaux qui entrent dans la tradition monastique Theravada. Certains ont reçu l'ordination monastique en Asie, mais les pratiquants sont de plus en plus nombreux à prendre les vux monastiques en Occident. Ces nouveaux ordonnés pourront d'une part intégrer la profondeur des enseignements traditionnels au contexte de la culture occidentale qui leur est familier. Leur présence apportera d'autre part à une communauté majoritairement laïque la dimension monastique, si présente en Asie mais encore balbutiante en Occident. En
guise de conclusion, je dirais que dans dix ans il y aura sans doute dans
la communauté laïque un nombre beaucoup plus important de
pratiquants du Vipassana qui auront atteint une grande maturité
dans leur pratique. Les pratiquants actuels, qui ont déjà
vingt à trente années de pratique, en auront dix de plus
et sur le plan de la pratique comme sur celui des accomplissements, ils
auront mûri d'autant.
Déjà des désaccords apparaissent concernant les mérites relatifs de confier l'enseignement à des laïcs plutôt qu'à des moines, ou de dispenser un enseignement basé sur un prix fixé à l'avance plutôt que sur le don comme c'est l'usage en Asie, ou encore sur ce qui constitue le degré acceptable d'adaptation de l'enseignement traditionnel aux besoins occidentaux. Espérons
que ces différents points de vue ne créeront pas de division
au sein de la Sangha. Un moine thaïlandais qui m'avait beaucoup impressionné
par sa sérénité et que je questionnais sur ses réalisations
me répondit : un esprit non polémique et non querelleur.
Pour que le mouvement Vipassana demeure une source d'inspiration en Occident,
il lui faudra absolument préserver cet esprit non querelleur. Traduction Daniel Millès, octobre 2001 |
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Gil
Fronsdal
Gil
Fronsdal
est titulaire d'un Doctorat en Etudes bouddhiques de l'Université
de Stanford. Il a reçu la transmission Zen dans la lignée
de Susuki Roshi. Il enseigne le Vipassana au Spirit
Rock Center et à l' Insight
Meditation Center de Pala Alto, Californie.
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