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Présentée
par les médias comme phénomène de société,
signe des temps, cette souffrance ne peut que demeurer et, avec elle,
des réactions, des comportements inadéquats, sinon abérrants,
pour tenter d'y échapper. Et cependant, ce "phénomène
de société" aurait-il un sens? Ou plutôt
derrière lui, y-aurait-il à l'œuvre une aspiration, un désir?
Il nous faut échapper au courant très fort de la vision
sociale binaire de réussite ou d'échec, du classement des
individus entre "battus" et "battants". Echapper à
ce courant négateur de l'être humain. Et mobiliser nos talents
de réflexion et d'imagination pour aller... en sens contraire.
Le sens d'une aspiration plus profonde à ETRE, du désir
d'évoluer. Car solitude et célibat peuvent être signes
d'évolution personnelle et, par delà l'individu, d'évolution
de l'Homme.
La
solitude, elle EST. Elle est une réalité de la condition
humaine: l'être humain est SEUL. Parce qu'il est... UNIQUE. Unique,
la science, la biologie génétique nous l'apprend: chaque
être humain (sauf les jumeaux issus du même œuf, les jumeaux
monozygotes) a un capital génétique unique. Notons au passage
que cela ne serait pas possible sans la reproduction sexuée: le
fait qu'il y ait deux sexes et dans la chaîne infinie des générations
une combinaison inouie, est la clé de l'originalité de chaque
individu. Ce caractère unique de l'individu est confirmé
quotidiennement par la psychologie: chaque enfant, né du même
père et de la même mère, a une façon de se
comporter, de voir, de sentir et ressentir les choses de la vie, une appréhension
de son temps et de sa vie totalement unique.
Et de ce fait-là, il est seul. Seul avec ses pensées, ses
sentiments, son imaginaire, sa vision du monde, son vécu. Il est
ainsi fondamentalement différent de l'Autre, de ses frères
et sœurs, de sa mère, de son père, de ses grandsmères
et grands-pères, quand bien même il "ressemble tellement"
à l'un d'eux. La "différence" ce n'est
donc pas seulement une question de peau, de langue, de classe sociale,
de race. La tentation si courante "d'être comme les autres",
parce que nous sommes issus de la même classe sociale, du même
village, de la même grande école, de la même race,
n'est qu'une preuve - s'il en fallait une - de l'exigence que représente
cette réalité de la condition humaine. Exigence du vivre
au quotidien. La différence, en tous cas, est une formidable chance
pour l'homme et l'espèce humaine. Pourquoi?
L'ETRE
HUMAIN N'EXISTE QUE DANS LA RELATION A L'AUTRE
L'être
humain est seul mais il n'existe que dans la relation à l'Autre,
que par rapport à l'Autre. Un signe de plus du caractère
fondamentalement paradoxal de la vie: plus la structure vivante se complexifie,
plus elle n'existe que dans la relation. Cela veut dire que s'il n'y avait
pas l'Autre, quel qu'il soit, à côté de nous depuis
notre conception, nous ne serions pas ici, nous serions fous ou morts,
ou nous ne serions jamais devenus un petit d'homme humain, nous n'existerions
pas. Six milliards d'êtres uniques nés de deux individus
uniques et différents (notamment, mais pas seulement, deux sexes)
sur cette planète! qui n'existent qu'en relation à un autre
être humain, l'Autre, "l'étranger".
Cette réalité paradoxale, contradictoire de la condition
humaine, nous pouvons passer à côté d'elle, toute
notre vie, sans la voir, sans en avoir conscience. Nous pouvons baigner
notre vie durant dans l'illusion que "nous pouvons être
comme l'autre", "que nous pouvons ne pas ou ne plus être
seul" . Et beaucoup souffrir. Car, c'est là une course
sans fin vers le mirage. L'autre voie est d'une toute autre exigence.
S'accepter unique et aller à la rencontre de ce que cette réalité
est, nous entraîne loin et fait naître d'autres interrogations.
Homme unique et irremplaçable, que fais-tu de tes talents? Comment
es-tu créateur? Ta place, ton rôle sur cette planète-terre
dans ce laps de temps bien court, tous comptes
faits! - à peine un siècle? Homme unique, dire que si souvent
tu perds ton temps et ta vie à vouloir imiter l'Autre, à
l'envier, à désirer ses richesses, son savoir, son pouvoir,
alors que toi, toi aussi, tu as ta partition à jouer, dans cette
immense symphonie planétaire et ensemble d'y participer. C'est-à-dire
en étant à notre place et en tenant compte de l'Autre à
la sienne. L'être humain est-il le dernier
maillon de la chaîne de l'évolution des êtres vivants?
Le maillon le plus complexe? Il semblerait bien, d'après les recherches
scientifiques actuelles. Mais alors, quelle peut être son évolution?
Son cerveau depuis sa transformation, c'est-à-dire depuis deux
millions d'années, s'est peu modifié. Physiquement, l'être
humain semble avoir atteint sa structure définitive. Mais il lui
reste à apprendre à se
servir de son cerveau. Pour le moment, il ne s'en servirait qu'à
cinq pour cent de ses possibilités. Physiquement limité,
mais au niveau de son développement psychologique, de quoi est-il
capable, jusqu'où peut-il aller? Et ce, toujours, en relation à
l'Autre. Cette relation à l'Autre, elle commence pour l'embryon
et le fœtus, dans le ventre de la mère. Nous savons aujourd'hui,
qu'il répond très tôt au contact,
à la voix. Et il se manifeste très tôt également.
A qui sait écouter et entendre, bien sûr.
L'enfant ne va grandir, mûrir et devenir un adulte autonome, responsable
et capable de vivre harmonieusement avec l'Autre, que si les moyens lui
en sont donnés très tôt. Que s'il fait très
tôt les apprentissages fondamentaux du petit d'homme.
C'est-à-dire apprendre qui il est, par rapport
à sa mère, son père, sa place dans la fratrie, les
liens entre les générations, sa place dans la famille en
tant que "descendant de" et "individu unique".
L'interdit de l'inceste est la seule loi qui nous régisse tous.
Apprendre à grandir physiquement et psychologiquement, c'est-à-dire
à gérer et canaliser ses pulsions, être responsable,
autonome et créateur. Et ce, dans un dialogue permanent. La racine
grecque est dia (distinct) et non pas di (deux). Le dialogue est une parole
qui passe entre des personnes distinctes et non pas une conversation entre
deux personnes. Il n'y a dialogue et donc relation que si nous considérons
l'Autre comme radicalement distinct, différent, unique.
Ces apprentissages fondamentaux supposent la nécessaire frustration
et ce, dans un bain d'amour. La frustration qui permet de grandir psychologiquement,
de se structurer, d'évoluer, de passer de l'état de nourrisson
à celui d'enfant, de "grand" garçon, d'adolescent
à l'état adulte. Pouvoir lâcher quelque chose, le
biberon, sa maman, sa famille, pour accéder à la bouillie,
l'école, le monde extérieur. La frustration apprise permettra
à l'enfant et plus tard à l'adulte de savoir choisir et
de savoir qu'il doit choisir s'il veut construire sa vie. Vouloir le beurre
et l'argent du beurre, attitude fort courante dans notre société
moderne est un signe du manque de structuration de
bon nombre de jeunes et moins jeunes citoyens.
Elever un enfant, le guider dans ses apprentissages - cette tâche
si difficile pour laquelle n'est requis aucune formation ni le moindre
diplôme - suppose que le parent ou l'éducateur accepte un
autre aspect de la complexité humaine. Cet être, bien que
né de nous, n'est pas comme nous. Il est, dans sa profondeur, incompréhensible.
L'élever le plus librement suppose que le parent accepte de ne
pas le comprendre. Sans en souffrir, sans agressivité. Ce n'est
pas propre à un individu déterminé d'être incompréhensible.
C'est la conséquence pour chacun de nous, du caractère unique
de l'Homme. Compréhension de surface. Incompréhensibilité
de fond. Accepter donc de ne pas comprendre, mais écouter, entendre
et faire confiance à l'étincelle de vie, aux possibilités
créatrices de l'Autre et pouvoir l'aider, non pas au niveau de
la plainte, du symptôme, mais résolument au niveau de ses
talents, de sa dynamique. Dialoguer
c'est pouvoir écouter le plus sereinement possible cet Autre si
incompréhensible! Inlassablement.
Ces apprentissages sont un long parcours. L'enjeu et le projet sous-jacent
en sont le développement global de l'enfant et son accès
à la vie adulte, dans la création, le plaisir et la relation
harmonieuse à l'Autre. Qu'il devienne autonome et qu'il puisse
"quitter son père et sa mère" et aller
vers l'Autre.
L'enfant
fera d'autant plus facilement ses apprentissages qu'il sera accompagné
sur ce chemin par des personnes célibataires. CELIBATAIRES?
Oui. Un père célibataire, une mère célibataire,
un entourage célibataire, des enseignants célibataires...
C'est
en vérifiant l'étymologie latine du mot: "célibataire"
que mon intuition première s'est trouvée confirmée.
J'ai toujours été intriguée par la différence
de considération entre le célibat ecclésiastique
et le célibat laïc. Le premier est vu comme une valeur, le
signe d'un amour qui englobe tous les hommes. Le second est une tare.
Le premier résulterait d'un choix, d'un engagement (en toute connaissance
de cause). Le second ne serait pas voulu. La réalité est
plus complexe. Il faut aussi compter avec l'inconscient! Il m'a semblé,
en tout cas, que si le célibat ecclésiastique avait été
prôné comme une valeur aux yeux du monde, c'est qu'il devait
avoir un sens sous-jacent profond. De l'importance du message évangélique.
L'étymologie latine fut une révélation. Célibataire
vient de Caelebs : qui ne s'appuie pas sur. Elle fait écho à
la parole du Christ: "Le Fils de l'homme n'a même pas
une pierre où poser la tête" . .. Ainsi, un
être humain célibataire, un homme, une femme, qui peuvent
être par ailleurs époux, épouse, père, mère,
est une personne "qui ne s'appuie pas sur l'Autre". Une
personne qui, reconnaissant l'Autre comme distinct, comme différent
de soi, peut l'aimer vraiment "pour lui" . Ni possession,
ni dépendance, ni confusion.
Le nourrisson, nous le savons, est totalement dans la dépendance,
le besoin de l'Autre. Sans l'Autre, il meurt ou ne devient pas humain.
Il est au début de sa vie in-différencié psychologiquement
de sa mère de la personne substitut de la mère. Il est dans
son "moi-tout". Le sein de la mère, c'est lui. Pour grandir,
il devra apprendre à se séparer, à se découvrir
distinct de l'Autre
et à l'accepter. Pour sortir de cette symbiose psychologique, il
aura besoin des encouragements de l'Autre qui devra lui apprendre à
"se singulariser", à devenir celui qu'il est, à
créer, se développer, grandir et quitter son enfance. Cela
suppose l'amour. L'amour célibataire. L'amour ne peut être
que célibataire! Une exigence de vie à vivre au quotidien
tout comme la réalité contradictoire de la condition humaine.
En édictant la règle du célibat pour les prêtres
catholiques occidentaux - cette règle ne concerne pas les églises
de rite oriental restées fidèles à Rome telles que
l'église maronite ou grecque melchite qui admettent le mariage
des diacres et des prêtres - le concile de Latran au XIIème
siècle n'a-t-il pas, d'une certaine façon, donné
à la lettre préséance sur l'esprit? Or, "la
lettre tue mais l'esprit vivifie"... .
C'est tout autre chose pour l'être humain "allant-devenant"
(selon le terme de Françoise Dolto) que de partir
de l'attachement, en prendre conscience, s'en dégager, et vivre
cette formidable aventure d'être célibataire même dans
la proximité la plus proche de l'Autre. Célibataire même
dans le mariage, même parents de nombreux enfants, même avec
des amis ou sur le lieu professionnel. Il s'agit d'évolution personnelle.
Prises de conscience multiples, continues, en vivant avec l'Autre. Car,
pour découvrir cette réalité de la condition humaine,
être seul en relation nécessaire à l'Autre, il faut
la vivre cette dynamique des contradictoires, incarnée,
ici et maintenant. Boire la coupe de la vie entièrement. C'est
vraiment en prenant le risque de vivre la "proximité la
plus proche", l'amour amoureux, que la Solitude peut nous être
révélée. Cette solitude-qui-est. L'attitude célibataire
même dans la relation de couple, ou dans un autre choix de vie,
c'est très exigeant! Elle suppose une évolution jusqu'à
la fin de notre vie, par conséquent une remise en cause, sans jugement,
sans culpabilisation, et une modification de notre comportement, de façon
permanente. Signe d'évolution, elle permet de développer
une meilleure aptitude à prendre des risques dans sa vie. Le risque
le plus vertigineux, bien plus périlleux que l'ascension d'une
paroi TD (abréviation pour "très difficile" en
escalade), que la descente à skis d'un couloir de neige le plus
raide ou qu'une course à la voile "en solitaire" : Rencontrer
l'Autre. Car rencontrer l'Autre, c'est se confronter à l'Autre.
Et, c'est se découvrir, exister, confronté avec ces fulgurances
sur sa propre nudité et autres vérités à vous
couper le souffle. "Il faut que sa vie ait un sens, quel qu'il
soit, pour qu'un homme puisse offrir à une femme de la partager" fait dire D.H. Lawrence à son héros, l'amant de Lady Chatterley.
"Seul l'amour, pour la bonne raison que seul il prend et joint
les êtres par le fond d'euxmêmes, est capable d'achever les
êtres, en tant qu'êtres, en les réunissant. " dit Pierre Teilhard de Chardin dans le Phénomène Humain
ajoutant "A quelle minute en effet deux amants atteignent-ils la
plus complète possession d'eux-mêmes sinon à celle
où l'un dans l'autre ils se disent perdus?.. Paradoxe de la vie.
La relation à l'Autre
a une dimension et une complexité inouies. Elle n'est pas sans
risques. Elle peut se révéler destructrice pour l'un ou
l'autre. D'autant plus que la personne ne saura pas qui elle est et s'appuiera
totalement sur son compagnon ou sa compagne, dans une dépendance
de nourrisson. Dans ce cas, la fusion momentanée - se perdre l'un
dans l'autre -lors de l'acte amoureux et sexuel est bien à entendre
"au risque de se perdre". Et cependant c'est dans cette proximité
la plus proche que la Solitude se révèle. C'est également
en acceptant mieux cette réalité - ce n'est pas sans souffrance
que nous abandonnons nos illusions d'enfant, que nous pouvons enfin rejoindre
l'Autre, sans angoisse, sans attente, libre. Et que l'Union est possible.
Dans l'Altérité.
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