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Textes Choisis

L'être humain, singulier - pluriel - par Jacqueline Barbin

A intervalles réguliers, depuis quelques années, bon nombre de journaux, surtout les hebdomadaires et les magazines, font de ce thème: la solitude et le célibat, leurs gros titres, annonçant LE DOSSIER de la semaine ou du mois, L'ENQUETE... Mais malgré les titres accrocheurs, le contenu reste étonnamment le même, quelle que soit la couleur ou la tendance politique du journal. En deux tonalités: le phénomène dramatique. la solitude "mortelle", les célibataires solitaires et malheureux, les "célibattu(e)s" . ou l'aventure du siècle. les pionnières des temps modernes, les "célibattant(e)s". L'une et l'autre s'expriment dans un langage "branché" à dominante agressive, grossière et désobligeante à l'égard de l'Autre, à son propre égard. Plainte et revendication. Victime écrasée ou victime révoltée, l'une et l'autre nous disent une souffrance. Celle de la difficulté, voire de l'impossibilité, de vivre avec l'Autre.

Présentée par les médias comme phénomène de société, signe des temps, cette souffrance ne peut que demeurer et, avec elle, des réactions, des comportements inadéquats, sinon abérrants, pour tenter d'y échapper. Et cependant, ce "phénomène de société" aurait-il un sens? Ou plutôt derrière lui, y-aurait-il à l'œuvre une aspiration, un désir? Il nous faut échapper au courant très fort de la vision sociale binaire de réussite ou d'échec, du classement des individus entre "battus" et "battants". Echapper à ce courant négateur de l'être humain. Et mobiliser nos talents de réflexion et d'imagination pour aller... en sens contraire. Le sens d'une aspiration plus profonde à ETRE, du désir d'évoluer. Car solitude et célibat peuvent être signes d'évolution personnelle et, par delà l'individu, d'évolution de l'Homme.

La solitude, elle EST. Elle est une réalité de la condition humaine: l'être humain est SEUL. Parce qu'il est... UNIQUE. Unique, la science, la biologie génétique nous l'apprend: chaque être humain (sauf les jumeaux issus du même œuf, les jumeaux monozygotes) a un capital génétique unique. Notons au passage que cela ne serait pas possible sans la reproduction sexuée: le fait qu'il y ait deux sexes et dans la chaîne infinie des générations une combinaison inouie, est la clé de l'originalité de chaque individu. Ce caractère unique de l'individu est confirmé quotidiennement par la psychologie: chaque enfant, né du même père et de la même mère, a une façon de se comporter, de voir, de sentir et ressentir les choses de la vie, une appréhension de son temps et de sa vie totalement unique.

Et de ce fait-là, il est seul. Seul avec ses pensées, ses sentiments, son imaginaire, sa vision du monde, son vécu. Il est ainsi fondamentalement différent de l'Autre, de ses frères et sœurs, de sa mère, de son père, de ses grandsmères et grands-pères, quand bien même il "ressemble tellement" à l'un d'eux. La "différence" ce n'est donc pas seulement une question de peau, de langue, de classe sociale, de race. La tentation si courante "d'être comme les autres", parce que nous sommes issus de la même classe sociale, du même village, de la même grande école, de la même race, n'est qu'une preuve - s'il en fallait une - de l'exigence que représente cette réalité de la condition humaine. Exigence du vivre au quotidien. La différence, en tous cas, est une formidable chance pour l'homme et l'espèce humaine. Pourquoi?

L'ETRE HUMAIN N'EXISTE QUE DANS LA RELATION A L'AUTRE

L'être humain est seul mais il n'existe que dans la relation à l'Autre, que par rapport à l'Autre. Un signe de plus du caractère fondamentalement paradoxal de la vie: plus la structure vivante se complexifie, plus elle n'existe que dans la relation. Cela veut dire que s'il n'y avait pas l'Autre, quel qu'il soit, à côté de nous depuis notre conception, nous ne serions pas ici, nous serions fous ou morts, ou nous ne serions jamais devenus un petit d'homme humain, nous n'existerions pas. Six milliards d'êtres uniques nés de deux individus uniques et différents (notamment, mais pas seulement, deux sexes) sur cette planète! qui n'existent qu'en relation à un autre être humain, l'Autre, "l'étranger".

Cette réalité paradoxale, contradictoire de la condition humaine, nous pouvons passer à côté d'elle, toute notre vie, sans la voir, sans en avoir conscience. Nous pouvons baigner notre vie durant dans l'illusion que "nous pouvons être comme l'autre", "que nous pouvons ne pas ou ne plus être seul" . Et beaucoup souffrir. Car, c'est là une course sans fin vers le mirage. L'autre voie est d'une toute autre exigence. S'accepter unique et aller à la rencontre de ce que cette réalité est, nous entraîne loin et fait naître d'autres interrogations. Homme unique et irremplaçable, que fais-tu de tes talents? Comment es-tu créateur? Ta place, ton rôle sur cette planète-terre dans ce laps de temps bien court, tous comptes faits! - à peine un siècle? Homme unique, dire que si souvent tu perds ton temps et ta vie à vouloir imiter l'Autre, à l'envier, à désirer ses richesses, son savoir, son pouvoir, alors que toi, toi aussi, tu as ta partition à jouer, dans cette immense symphonie planétaire et ensemble d'y participer. C'est-à-dire en étant à notre place et en tenant compte de l'Autre à la sienne. L'être humain est-il le dernier maillon de la chaîne de l'évolution des êtres vivants? Le maillon le plus complexe? Il semblerait bien, d'après les recherches scientifiques actuelles. Mais alors, quelle peut être son évolution? Son cerveau depuis sa transformation, c'est-à-dire depuis deux millions d'années, s'est peu modifié. Physiquement, l'être humain semble avoir atteint sa structure définitive. Mais il lui reste à apprendre à se servir de son cerveau. Pour le moment, il ne s'en servirait qu'à cinq pour cent de ses possibilités. Physiquement limité, mais au niveau de son développement psychologique, de quoi est-il capable, jusqu'où peut-il aller? Et ce, toujours, en relation à l'Autre. Cette relation à l'Autre, elle commence pour l'embryon et le fœtus, dans le ventre de la mère. Nous savons aujourd'hui, qu'il répond très tôt au contact, à la voix. Et il se manifeste très tôt également. A qui sait écouter et entendre, bien sûr.

L'enfant ne va grandir, mûrir et devenir un adulte autonome, responsable et capable de vivre harmonieusement avec l'Autre, que si les moyens lui en sont donnés très tôt. Que s'il fait très tôt les apprentissages fondamentaux du petit d'homme.

C'est-à-dire apprendre qui il est, par rapport à sa mère, son père, sa place dans la fratrie, les liens entre les générations, sa place dans la famille en tant que "descendant de" et "individu unique". L'interdit de l'inceste est la seule loi qui nous régisse tous. Apprendre à grandir physiquement et psychologiquement, c'est-à-dire à gérer et canaliser ses pulsions, être responsable, autonome et créateur. Et ce, dans un dialogue permanent. La racine grecque est dia (distinct) et non pas di (deux). Le dialogue est une parole qui passe entre des personnes distinctes et non pas une conversation entre deux personnes. Il n'y a dialogue et donc relation que si nous considérons l'Autre comme radicalement distinct, différent, unique.

Ces apprentissages fondamentaux supposent la nécessaire frustration et ce, dans un bain d'amour. La frustration qui permet de grandir psychologiquement, de se structurer, d'évoluer, de passer de l'état de nourrisson à celui d'enfant, de "grand" garçon, d'adolescent à l'état adulte. Pouvoir lâcher quelque chose, le biberon, sa maman, sa famille, pour accéder à la bouillie, l'école, le monde extérieur. La frustration apprise permettra à l'enfant et plus tard à l'adulte de savoir choisir et de savoir qu'il doit choisir s'il veut construire sa vie. Vouloir le beurre et l'argent du beurre, attitude fort courante dans notre société moderne est un signe du manque de structuration de bon nombre de jeunes et moins jeunes citoyens.

Elever un enfant, le guider dans ses apprentissages - cette tâche si difficile pour laquelle n'est requis aucune formation ni le moindre diplôme - suppose que le parent ou l'éducateur accepte un autre aspect de la complexité humaine. Cet être, bien que né de nous, n'est pas comme nous. Il est, dans sa profondeur, incompréhensible. L'élever le plus librement suppose que le parent accepte de ne pas le comprendre. Sans en souffrir, sans agressivité. Ce n'est pas propre à un individu déterminé d'être incompréhensible. C'est la conséquence pour chacun de nous, du caractère unique de l'Homme. Compréhension de surface. Incompréhensibilité de fond. Accepter donc de ne pas comprendre, mais écouter, entendre et faire confiance à l'étincelle de vie, aux possibilités créatrices de l'Autre et pouvoir l'aider, non pas au niveau de la plainte, du symptôme, mais résolument au niveau de ses talents, de sa dynamique. Dialoguer c'est pouvoir écouter le plus sereinement possible cet Autre si incompréhensible! Inlassablement.

Ces apprentissages sont un long parcours. L'enjeu et le projet sous-jacent en sont le développement global de l'enfant et son accès à la vie adulte, dans la création, le plaisir et la relation harmonieuse à l'Autre. Qu'il devienne autonome et qu'il puisse "quitter son père et sa mère" et aller vers l'Autre.


L'enfant fera d'autant plus facilement ses apprentissages qu'il sera accompagné sur ce chemin par des personnes célibataires. CELIBATAIRES?
Oui. Un père célibataire, une mère célibataire, un entourage célibataire, des enseignants célibataires...
C'est en vérifiant l'étymologie latine du mot: "célibataire" que mon intuition première s'est trouvée confirmée. J'ai toujours été intriguée par la différence de considération entre le célibat ecclésiastique et le célibat laïc. Le premier est vu comme une valeur, le signe d'un amour qui englobe tous les hommes. Le second est une tare. Le premier résulterait d'un choix, d'un engagement (en toute connaissance de cause). Le second ne serait pas voulu. La réalité est plus complexe. Il faut aussi compter avec l'inconscient! Il m'a semblé, en tout cas, que si le célibat ecclésiastique avait été prôné comme une valeur aux yeux du monde, c'est qu'il devait avoir un sens sous-jacent profond. De l'importance du message évangélique. L'étymologie latine fut une révélation. Célibataire vient de Caelebs : qui ne s'appuie pas sur. Elle fait écho à la parole du Christ: "Le Fils de l'homme n'a même pas une pierre où poser la tête" . .. Ainsi, un être humain célibataire, un homme, une femme, qui peuvent être par ailleurs époux, épouse, père, mère, est une personne "qui ne s'appuie pas sur l'Autre". Une personne qui, reconnaissant l'Autre comme distinct, comme différent de soi, peut l'aimer vraiment "pour lui" . Ni possession, ni dépendance, ni confusion.

Le nourrisson, nous le savons, est totalement dans la dépendance, le besoin de l'Autre. Sans l'Autre, il meurt ou ne devient pas humain. Il est au début de sa vie in-différencié psychologiquement de sa mère de la personne substitut de la mère. Il est dans son "moi-tout". Le sein de la mère, c'est lui. Pour grandir, il devra apprendre à se séparer, à se découvrir distinct de l'Autre et à l'accepter. Pour sortir de cette symbiose psychologique, il aura besoin des encouragements de l'Autre qui devra lui apprendre à "se singulariser", à devenir celui qu'il est, à créer, se développer, grandir et quitter son enfance. Cela suppose l'amour. L'amour célibataire. L'amour ne peut être que célibataire! Une exigence de vie à vivre au quotidien tout comme la réalité contradictoire de la condition humaine. En édictant la règle du célibat pour les prêtres catholiques occidentaux - cette règle ne concerne pas les églises de rite oriental restées fidèles à Rome telles que l'église maronite ou grecque melchite qui admettent le mariage des diacres et des prêtres - le concile de Latran au XIIème siècle n'a-t-il pas, d'une certaine façon, donné à la lettre préséance sur l'esprit? Or, "la lettre tue mais l'esprit vivifie"... .

C'est tout autre chose pour l'être humain "allant-devenant" (selon le terme de Françoise Dolto) que de partir de l'attachement, en prendre conscience, s'en dégager, et vivre cette formidable aventure d'être célibataire même dans la proximité la plus proche de l'Autre. Célibataire même dans le mariage, même parents de nombreux enfants, même avec des amis ou sur le lieu professionnel. Il s'agit d'évolution personnelle. Prises de conscience multiples, continues, en vivant avec l'Autre. Car, pour découvrir cette réalité de la condition humaine, être seul en relation nécessaire à l'Autre, il faut la vivre cette dynamique des contradictoires, incarnée, ici et maintenant. Boire la coupe de la vie entièrement. C'est vraiment en prenant le risque de vivre la "proximité la plus proche", l'amour amoureux, que la Solitude peut nous être révélée. Cette solitude-qui-est. L'attitude célibataire même dans la relation de couple, ou dans un autre choix de vie, c'est très exigeant! Elle suppose une évolution jusqu'à la fin de notre vie, par conséquent une remise en cause, sans jugement, sans culpabilisation, et une modification de notre comportement, de façon permanente. Signe d'évolution, elle permet de développer une meilleure aptitude à prendre des risques dans sa vie. Le risque le plus vertigineux, bien plus périlleux que l'ascension d'une paroi TD (abréviation pour "très difficile" en escalade), que la descente à skis d'un couloir de neige le plus raide ou qu'une course à la voile "en solitaire" : Rencontrer l'Autre. Car rencontrer l'Autre, c'est se confronter à l'Autre. Et, c'est se découvrir, exister, confronté avec ces fulgurances sur sa propre nudité et autres vérités à vous couper le souffle. "Il faut que sa vie ait un sens, quel qu'il soit, pour qu'un homme puisse offrir à une femme de la partager" fait dire D.H. Lawrence à son héros, l'amant de Lady Chatterley. "Seul l'amour, pour la bonne raison que seul il prend et joint les êtres par le fond d'euxmêmes, est capable d'achever les êtres, en tant qu'êtres, en les réunissant. " dit Pierre Teilhard de Chardin dans le Phénomène Humain ajoutant "A quelle minute en effet deux amants atteignent-ils la plus complète possession d'eux-mêmes sinon à celle où l'un dans l'autre ils se disent perdus?.. Paradoxe de la vie. La relation à l'Autre a une dimension et une complexité inouies. Elle n'est pas sans risques. Elle peut se révéler destructrice pour l'un ou l'autre. D'autant plus que la personne ne saura pas qui elle est et s'appuiera totalement sur son compagnon ou sa compagne, dans une dépendance de nourrisson. Dans ce cas, la fusion momentanée - se perdre l'un dans l'autre -lors de l'acte amoureux et sexuel est bien à entendre "au risque de se perdre". Et cependant c'est dans cette proximité la plus proche que la Solitude se révèle. C'est également en acceptant mieux cette réalité - ce n'est pas sans souffrance que nous abandonnons nos illusions d'enfant, que nous pouvons enfin rejoindre l'Autre, sans angoisse, sans attente, libre. Et que l'Union est possible. Dans l'Altérité.


Jacqueline Barbin Jacqueline BARBIN

Psychothérapeute, consultant en communication et relations humaines en institutions (santé, relation d'aide, enseignement) et en entreprises, conférencière, Jacqueline BARBIN passionnée par l'humain, la dynamique de l'humanisation et de l'évolution se vit avant tout comme un chercheur pluridisciplinaire. C'est dans cette perspective qu'elle intervient dans des domaines apparemment extrêmement différents: Créaski, la Mission France de Médecins du Monde et la Société Française d'Etudes et de Recherche en médecine spatiale (Médispace).


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