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Nous
sommes constamment à la recherche du bonheur, ce qui pour la plupart
d'entre nous signifie éliminer les expériences malheureuses
de la vie pour les remplacer par des moments heureux. Cependant, cette
quête pourrait aussi s'envisager sous une autre forme : tenter de
passer d'un quotidien de luttes incessantes à une vie de joyeuse
acceptation. Or il ne s'agit pas du tout de la même finalité
dans les deux cas : chercher à remplacer le mal-être par
du bien-être est une choise - c'est dans cette perspective que s'inscrivent
bon nombre de systèmes de thérapie qui visent à remplacer
un moi malheureux par un moi heureux -, et vouloir substituer la joie
à un état de lutte permanente en est une autre, et fort
différente. Cette démarche est celle du zen (et peut-être
aussi de quelques autres disciplines ou thérapies) et elle est
conçue pour nous aider à passer du soi malheureux - la lutte
- au non-soi, qui est la joie à l'état pur.
Dès que l'on postule l'existence d'un soi, toutes les expériences
du sujet seront nécessairement égocentriques - centrées
sur ce moi. Le moi, étant le centre de toutes nos préoccupations,
nous oppose à tout ce qui nous est extérieur. Nous sommes
constamment en état d'alerte et d'autodéfense: nous avons
vite fait de nous hérisser ou de nous fâcher si les choses
ne vont pas comme nous le souhaitons - cette résistance est interprétée
par le moi comme une agression de la part de son environnement. Mais ce
n'est pas tout, l'égocentrisme a aussi une autre conséquence
: à force de toujours tourner en rond dans son petit univers restreint,
on est incapable d'une vision globale et lucide des choses, d'où
un état de confusion permanent. Voilà malheureusement comment
vivent la plupart d'entre nous.
Bien que n'ayant aucune expérience de ce que pourrait être
le contraire du moi - le non-soi -,
essayons d'imaginer ce que serait la vie vécue à travers
un non-soi. D'abord, entendons-nous bien: être en état de
non-soi ne signifie pas disparaître de la face de la terre et cesser
d'exister. Cela désigne simplement un recentrage ; on n'est plus
centré sur soi, ou sur les autres, on
est centré, tout court. Mais sur quoi, me direz-vous? On n'est
plus centré sur le particulier - certaines choses ou certains êtres
- mais sur l'universel. On embrasse toutes choses, mais sans attachement
particulier pourquoi que ce soit, si bien que les caractéristiques
typiques du moi n'ont pas l'occasion de se développer. En l'absence
d'affirmation du moi, il n'y a plus d'autre ni de monde extérieur
susceptibles de représenter une menace pour vous. On n'a plus de
territoire à défendre et donc plus de raison d'être
tout le temps soucieux et angoissé,d'être toujours à
cran et de se fâcher pour un rien; et surtout, la vie émerge
enfin du brouillard de la confusion. C'est pourquoi vivre en non-soi,
c'est demeurer dans la joie. Une joie qui rejaillit sur tout le monde,d'ailleurs;
comme le non-soi ne s'oppose à rien ni à personne, il a
des effets bienfaisants sur tout.
Si le non-soi est une perspective inspirante que nous devons garder en
tête pour guider et nourrir notre évolution spirituelle,
il faut bien reconnaître que, pour la plupart d'entre nous, la pratique
devra suivre une approche très graduelle qui produira une érosion
progressive du moi. Et la première étape du voyage consiste
à cheminer du mal-être jusqu'au bien-être. Dans quel
sens faut-il l'entendre? Il est impossible de sauter directement d'un
état de douleur et de confusion - quand on se sent si mal dans
sa peau qu'on ne supporte rien, ni soi, ni les autres, ni les situations
du quotidien -, à un état de non-soi. C'est pourquoi le
premier stade de la pratique du zen est destiné à amorcer
ce virage, et c'est le travail qu'on accomplit pendant ses premières
années de zazen. A ce stade-là, il peut être indiqué
pour certaines personnes de suivre parallèlement une forme de thérapie
intelligente, mais ne généralisons pas: chacun est un cas
particulier. En tout cas, l'essentiel est de retenir qu'on ne peut pas
se dispenser de cette première étape et que ce serait une
erreur grossière que d'essayer de la sauter: il est indispensable
de passer d'un état de mal-être relatif à un état
de bien-être relatif.
Pourquoi ai-je parlé de bien-être relatif? Même si
l'on a l'impression d'avoir trouvé une forme de vie plus heureuse,
ce bonheur n'est pas un état définitif. Il reste très
précaire tant que notre vie reste basée sur la notion d'un
soi. Et d'où vient cette précarité? Du fait que le
fragile édifice de notre vie repose sur les sables mouvants d'une
idée fausse: l'idée que nous sommes un moi. Tout le monde
y croit dur comme fer et, pour erronée qu'elle soit, cette conviction
n'en est pas moins solidement ancrée au cœur de chacun d'entre
nous. C'est pourquoi toute forme de pratique spirituelle qui s'attaque
à cette croyance nous est d'un abord difficile: elle nous met mal
à l'aise.
La seule solution réellement satisfaisante, à terme, est
d'emprunter la voie qui nous amènera à comprendre que notre
véritable nature est le non-soi - bouddha -,et à la réaliser
pleinement. C'est cela, la finalité de zazen. En nous aidant à
explorer la question de notre véritable nature - soi ou non-soi
- la pratique du zen va complètement transformer l'orientation
et les valeurs de notre vie, ainsi que la tonalité de notre vécu.
Examinons les différentes étapes de cette pratique.
J'ai déjà évoqué le premier stade, qui consiste
à nous faire passer d'un état de mal-être relatif
à un état de bonheur relatif. Ce bien-être est tout
à fait précaire,puisque susceptible d'être remis en
question à chaque instant, mais il n'en est pas moins indispensable.
Il faut en effet avoir un minimum de stabilité et se sentir au
moins un petit peu bien dans sa peau pour pouvoir s'engager sérieusement
dans une pratique spirituelle. Ce premier problème réglé,
on peut passer au stade suivant : le zazen va nous permettre d'analyser
et de passer au crible, sans relâche et avec un maximum de lucidité,
toutes nos caractéristiques physiques et mentales. Ainsi verrons-nous
émerger certains schémas: ayant appris à reconnaître
ses désirs, ses envies et ses pulsions égoïstes,
on finira par se rendre compte que ces schémas récurrents,
ces réflexes de désir ne sont ni plus ni moins que ce que
nous avons coutume d'appeler le « moi ». Et,à mesure
que nous progresserons dans notre pratique, nous en viendrons à
comprendre l'impermanence* et la vacuité* de ces schémas.
A tel point que nous serons capables de nous en dessaisir. Nous n'aurons
même pas à nous forcer pour les laisser tomber, ils se détacheront
d'eux-mêmes petit à petit, comme une feuille morte tombe
d'un arbre en automne, tout naturellement. Si ces vieux schémas
peuvent se dissoudre ainsi tous seuls, c'est parce que leur irréalité
foncière apparaît clairement à la lumière de
la conscience lucide - un feu éblouissant qui vous fait tout de
suite reconnaître le vrai du faux. Et le meilleur moyen d'aviver
la lumière de la conscience, en la rendant toujours plus alerte
et lucide, et de faire zazen intelligemment, jour après jour, et
en sesshin. Avec la disparition graduelle des vieux schémas égocentriques,le
non-soi - déjà présent - se révélera
progressivement à nous, en nous remplissant d'une paix et d'une
joie toujours plus grandes.
Bien sûr, il est facile de décrire un tel processus,mais
c'est tout autre chose de le vivre. Il y a de quoi être plutôt
effrayé, déprimé, voire découragé devant
une remise en question aussi radicale: c'est notre moi, ou tout au moins
ce qu'on avait toujours considéré comme tel, qui se voit
soudain battu en brèche. Et s'il est merveilleusement inspirant
d'entendre parler de la fin de l'ego et du non-soi, cela peut être
une expérience terriblement difficile à vivre, car comment
ne pas avoir peur quand on voit soudain basculer entièrement toutes
ses références habituelles...
Malgré tout, ceux qui sauront se montrer patients et résolus
dans leur pratique en récolteront sûrement les fruits : ils
connaîtront de plus en plus de joie et de paix, et ils seront capables
de mener une vie riche de bienfaits pour les autres, parce qu'inspirée
par la compassion. Parallèlement, leur vulnérabilité
aux aléas des circonstances diminuera, lentement mais sûrement.
Ce qui ne signifie pas pour autant qu'une telle évolution soit
exempte de problèmes, car il y en aura forcémentc'est le
lot de la condition humaine. Il se peut même qu'on ait l'impression
de se retrouver encore plus mal loti qu'avant, en voyant tout ce qui refait
surface en soi: tant de choses jusque-là réprimées
ou occultées. Cependant, on aura tout de même l'impression
de sortir de la confusion et de mieux comprendre les choses, ce qui nous
permettra d'éprouver une certaine satisfaction.
Il faut s'armer d'énormément de patience, de persévérance
et de courage pour continuer sa pratique spirituelle dans les moments
d'extrêmes difficultés. Car seule une pratique décidée
est capable de battre en brèche nos vieilles habitudes de vie,
ces anciens réflexes qui nous poussent à poursuivre le bonheur
à tout prix, à tout faire pour satisfaire nos désirs
et à nous plier à n'importe quelle bassesse pour éviter
de souffrir - physiquement ou moralement. C'est dans nos tripes, et pas
dans nos têtes, qu'il faut comprendre l'essentiel: ce n'est pas
en courant après le bonheur qu'on goûtera à lajoie,
mais en expérimentant la vie telle qu'elle se présente à
nous, en toutes circonstances. En étant sa vie. Il faut
vivre sa vie pleinement, sans biaiser, sans rien esquiver; pas pour satisfaire
ses propres envies mais en réponse aux sollicitations que la vie
elle-même nous présente. Pas en évitant la douleur
mais en l'expérimentant directement et totalement, en étant
la douleur. Vous pensez que c'est trop demander, que c'est trop difficile?
Au contraire,vous aurez sûrement moins de mal à vivre qu'avant.
Nous sommes tous des êtres à deux dimensions physique et
psychologique - dans la mesure où nous ne pouvons expérimenter
le monde qu'àtravers un corps et un mental. Ce qui veut dire que
nos expériences sont toujours teintées de sensations et
de sentiments: pensées, espoirs, craintes, blessures et colères,
pour n'en citer que quelques uns-. Cependant, ce n'est pas en nous enferrant
dans la dimension psychosomatique de notre être que nous allons
trouver le chemin de notre liberté, mais en cultivant le non-attachement,
en pratiquant le non-soi. Ce n'est qu'à la fin de notre cheminement
spirituel que nous comprendrons enfin.
En réalité, il n'y a pas de chemin, pas de voie, pas de
solution, car, dès le départ, notre propre
nature est déjà ce chemin, ici et maintenant. Il n'y pas
de voie et notre pratique consiste juste
ment à suivre cette absence de voie, à la suivre sans fin
et sans espoir de récompense. Car il n'y a pas besoin de récompense:
le non-soi est déjà tout, complètement parfait depuis
l'origine des temps sans commencement.
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