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ANDREW
COHEN: Joseph, vous paraissez avoir abandonné le monde pour vous dédier
à la pratique de la méditation et à la recherche de la libération,
et être un guide spirituel pour les autres. Vous n'êtes pas moine,
mais si l'on compare la vie que vous menez à celle de la plupart des gens
en Occident, on pourrait peut-être la considérer comme une vocation
monastique. Puisque vous avez dédié votre vie au chemin d'éveil
du Bouddha, pourquoi n'êtes pas devenu moine ? JOSEPH
GOLDSTEIN: Je n'ai pas l'impression de mener une vie de renonçant.
Je suis engagé dans diverses institutions comme la Insight
Meditation Society, ou le Barre
Center for Buddhist studies, dans un nouveau projet de retraite de longue
durée, je voyage et j'enseigne. Je vis aussi confortablement, alors je
veux dissiper toute illusion. Je ne mène pas vraiment une vie de renoncement
dédiée tout entière à la pratique intensive de la
méditation, même si chaque année je consacre des périodes
à le faire. Andrew Cohen: Mais comparée à
celle de la plupart des gens, votre vie est semblable à celle d'un moine.
Vous vivez à l'écart du monde dans un centre de méditation.
Vous n'avez à l'heure Andrew Cohentuelle pas de relation sexuelle. Et tout
ce dans quoi vous êtes impliqué est lié à la propagation
du dharma et l'enseignement de la méditation. Joseph Goldstein:
Une des raisons pour lesquelles je ne suis jamais devenu moine, c'est que j'ai
commencé à pratiquer quand j'étais en Inde, qui n'est pas
un pays bouddhiste. La plupart de mes enseignants étaient des laïques,
et même si plus tard j'ai eu des moines comme enseignants, le modèle
laïc est celui dans lequel j'ai grandi. J'ai été ordonné
pendant une très courte période, mais je n'ai jamais été
particulièrement attiré par le formalisme de la discipline monastique.
Andrew Cohen: Si vos premiers enseignants avaient été
des moines, pensez-vous que vous auriez été ordonné ?
Joseph Goldstein: J'aurais pu si j'avais commencé à
pratiquer en Thaïlande ou en Birmanie. Cependant je pense que cette vie en
tant que laïc me va bien, et que d'une certaine manière elle convient
bien à notre époque. Je pense qu'une bonne partie du travail que
nous avons fait pendant ces vingt cinq dernières années était
plus facile car nous l'avons fait en tant que laïcs. Andrew Cohen:
Pour devenir bouddhiste, vous devez "prendre refuge" dans le Triple
Joyau - le Bouddha, le Dharma et le Sangha. On dit que le Bouddha est quelqu'un
qui est allé au-delà du monde, qui l'a transcendé. Le Dharma
est l'enseignement du Bouddha sur la libération, un enseignement qui nous
libère de l'attachement au monde et nous permet de sortir de la roue du
devenir. Le Sangha est la communauté spirituelle de nos frères et
sœurs, ceux avec qui nous partageons un lien d'engagement mutuel vers l'illumination
et la vie spirituelle. La relation avec le Sangha est en contraste avec les relations
basées sur des valeurs mondaines ou matérialistes. Et tout comme
les moines, le chef de famille ou le laïc disciple du Bouddha devaient aussi
prendre refuge dans le Triple Joyau, même s'ils restaient immergés
dans les activités du monde. Mais comme ils avaient aussi pris refuge,
leur allégeance n'était plus envers le monde et ses valeurs matérialistes
mais envers l'illumination, qui veut dire transcender le monde ou ne plus lui
être attaché. Je sais que la définition du Triple
Joyau a été réinterprétée par certains, comme
votre vieux copain Jack
Kornfield, de façon plus inclusive, de telle sorte que maintenant la
vie dans le monde peut être considérée comme un véhicule
parfait pour la pratique spirituelle, tout comme une vie de renoncement était
considérée comme le contexte parfait au temps du Bouddha. Dans son
livre récent "Après
l'extase, la lessive", Kornfield dit :
"les
sacrifices pour une famille sont comme ceux de n'importe quel monastère
exigeant, offrant exactement le même entraînement au renoncement,
à la patience, à la constance et à la générosité."
Mais
dans une interview que vous avez donné il y a deux ans, vous dites :
"Un
de mes enseignants s'est vu demander une fois s'il était vraiment nécessaire
de renoncer au monde pour obtenir la libération. Il répondit :"Eh
bien, même le Bouddha a renoncé au monde ! Et il avait déjà
développé quelques paramitas !". Alors,
est-il nécessaire de renoncer au monde pour être libéré
? C'est une question importante, je crois, car certaines vues nouvelles du "Dharma
de l'Orient à la rencontre l'Occident", comme celles défendues
par Kornfield et également par Elisabeth Lesser, auteur de "La
nouvelle spiritualité américaine" semblent utiliser l'exemple
personnel du Bouddha renonçant au monde plus comme une métaphore
du non attachement que comme un exemple à prendre au pied de la lettre.
Votre enseignant avait-il raison quand il nous rappelait que même le Bouddha
dut littéralement abandonner le monde pour être libre ? Et à
votre avis, Kornfield a-t-il raison quand il dit que la vie de famille offre exactement
la même formation que la vie monastique ? Joseph Goldstein:
J'ai du mal à faire des commentaires très autorisés sur la
vie de famille car je ne la connais pas. Dans le bouddhisme, on parle du chemin
vers la libération en termes de degrés d'illumination, chacun déracinant
différentes sortes d'obstacles ou de souillures de l'esprit. Et dans les
textes bouddhistes, il y a beaucoup d'histoires parlant de personnes atteignant
de très hauts degrés d'éveil en étant chefs de famille.
Les gens que je connais qui ont vécu une vie de famille avec succès
ont eu un engagement extraordinairement fort pour faire de leur vie dans le monde
leur pratique. On peut dire "Ma vie est ma pratique", mais savoir
si elle l'est ou non, c'est à chacun de l'examiner attentivement. Le chemin
du chef de famille semble, de bien des façons, être plus difficile
que le chemin d'une vie de renoncement car il y a beaucoup plus de distractions.
Mais je pense que nous avons tous besoin de regarder de façon très
honnête quelles sont réellement nos aspirations spirituelles. Je
ne pense qu'il s'agisse d'un choix entre "soit" ou "ou". C'est
possible au sein d'une vie de famille, mais cela demande un engagement et une
volonté très forts. J'ai eu une enseignante, une femme appelée
Dipa Ma, qui était vraiment illuminée et avait des niveaux
de concentration et de Samadhi (absorption méditative) incroyables. Le
développement de sa sagesse, de sa compassion et les pouvoirs de son esprit
étaient extraordinaires; c'était une yogi très accomplie.
Et c'était une mère de famille. Elle avait une fille et un petit
fils et menait une vie de famille, mais elle le faisait d'une façon stupéfiante.
Andrew Cohen: Etes vous d'accord avec la phrase de Kornfield :
"Les
sacrifices pour une famille sont comme ceux de n'importe quel monastère
exigeant, offrant exactement le même entraînement au renoncement,
à la patience, à la constance et à la générosité."? Joseph
Goldstein: La vie de famille a le potentiel de développer ces qualités,
mais je ne pense pas qu'elle le fasse nécessairement. A l'évidence,
être parent demande d'énormes sacrifices et donne l'opportunité
de développer l'amour, la compréhension et la patience - nombre
de paramitas. Mais je ne suis pas sûr qu'elle développe réellement
une sagesse profonde, transformatrice, de la nature vide, sans soi des choses
- elle ne conduit pas nécessairement là. Autrement, la plupart des
gens seraient pleinement éveillés ! Andrew Cohen: Pensez
vous que si quelqu'un a cette aspiration à l'illumination, il serait peu
probable qu'il choisisse de vivre une vie de famille ? Joseph Goldstein:
Si l'aspiration centrale de notre vie est la libération, différentes
personnes vont y accéder de différentes façons. Et cela dépendra
à la fois de la force de cette aspiration à la libération
et de notre conditionnement karmique - nos tendances et propensions individuelles.
Je peux imaginer commencer une relation avec l'espoir de ne pas créer d'attachement.
Mais encore une fois, il faut beaucoup d'honnêteté pour tailler dans
l'inertie de nos schémas, pour voir réellement quels sont nos motivations,
car et au niveau du Dharma et au niveau de monde, nous sommes emportés
par différentes énergies et il est facile de passer à côté
de ce qui est réellement en train de se passer. Andrew Cohen:
Alors quand votre maître disait : "Eh bien, même le Bouddha a
renoncé au monde !", que voulait-il dire par là ?
Joseph Goldstein: Eh bien, si on tourne l'argument dans l'autre sens, il
est facile de tomber dans le piège qui consiste à penser : "Oh
oui, ma vie est ma pratique", mais de ne pas le faire vraiment du fait
de la difficulté et de finir par sous évaluer - si l'on ne devient
pas moine ou nonne à vie - l'importance de prendre vraiment des périodes
significatives de sa vie pour se retirer. Il y a une énorme tendance à
ne pas le faire, et on peut passer à côté du pouvoir, de l'énergie
et de la clarté qui viennent de ce type de renoncement. C'est une des choses
que les gens apprécient dans les retraites. C'est un temps pour se mettre
en retrait, et c'est très rare dans notre culture. Je pense que nous en
avons réellement besoin, et plus forte est notre aspiration, plus fréquemment
nous devons le faire. Cela, c'est la grande expérience du Dharma
en Occident. Et cela m'intéresse de voir si l'on peut créer un cadre
dans lequel des gens, qui ont la libération comme aspiration essentielle
dans leur vie, peuvent rendre cette aspiration vivante sans devenir nécessairement
moine ou nonne. Andrew Cohen: Ma question suivante porte directement
sur ce point. Il n'y a aucun doute que la majorité des Occidentaux qui
deviennent bouddhistes ou qui pratiquent les enseignements du Bouddha sur la méditation
et l'attention sont des laïcs qui, tout en étant complètement
immergés dans la vie du monde avec ses myriades de soucis et de problèmes,
expriment un sincère intérêt à développer leur
propre compréhension de la nature et du sens de l'expérience humaine
à la lumières des enseignements du Bouddha. Et pourtant, le Bouddha
lui-même était un renonçant qui disait :
"La
vie familiale est un chemin poussiéreux, plein d'obstacles, alors que la
vie ascétique est comme un ciel sans nuages. Il n'est pas facile pour l'homme
qui vit à la maison de pratiquer la vie sainte dans toute sa complétude,
dans toute sa pureté, dans toute sa brillante perfection." Il
a dit également : "Le
paon à cou bleu qui vole dans les airs n'approchera jamais la vitesse du
cygne. De la même façon, le chef de famille ne peut jamais ressembler
au moine doté de toutes les qualités du sage, qui médite,
à l'écart, dans la jungle." Joseph
Goldstein: Je vais me faire moine ! Je vais me faire moine ! Où sont
les robes ? Andrew Cohen: (Rires) Il est à l'évidence
vrai que nous vivons en des temps "plus éclairés", et
que de bien des façons il est difficile de comparer les circonstances culturelles
et historiques de l'inde ancienne avec l'Occident moderne, et pourtant, en même
temps, l'attachement est l'attachement et la liberté est la liberté,
et les dangers et les pièges du chemin spirituels n'ont pas changé
d'un iota durant ces 2 500 dernières années. Alors, je voulais vous
demander ceci : Les enseignements du Bouddha, dans leur migration et leur assimilation
par l'occident moderne, matérialiste et narcissique, ont-ils été
édulcorés de façon à les rendre plus agréables
pour ceux qui n'oseraient jamais prendre au sérieux les enseignements du
Bouddha sur le renoncement ? Ou le Bouddha était-il malavisé et
trop extrême dans ses vues quelle que soit l'époque ? Joseph
Goldstein: Nous sommes dans une situation intéressante maintenant que
les enseignements deviennent accessibles à des gens qui ne sont pas du
tout familiers avec eux. C'est un processus. A la différence des cultures
asiatiques, dans lesquelles même s'ils ne le pratiquent pas, le renoncement
est valorisé; ici il ne l'est pas du tout, il y a donc une courbe d'apprentissage
spirituel. Et durant ces vingt ou vingt-cinq dernières années d'enseignement,
j'ai vu un nombre croissant de gens qui voudraient poursuivre vers l'étape
suivante - vers un niveau de renoncement plus profond, plus plein. Je pense que
les gens mûrissent dans leur compréhension de ce que veut dire le
renoncement. Andrew Cohen: Donc vous dites que nous devons évoluer
jusqu'au moment où nous pouvons reconnaître ce besoin et commencer
à y répondre ? Joseph Goldstein: Oui, et cela peut
prendre différentes formes, soit des laïques entrant dans des périodes
de renoncement, ou je peux également imaginer le développement d'une
Sangha monastique. Je pense c'est là que la profondeur se manifestera.
Andrew Cohen: La profondeur viendra quand les gens auront consacré
leurs vies entières à la poursuite de la libération - c'est
ce que vous voulez dire ? Joseph Goldstein: Oui, et à chacun
de trouver le cadre approprié pour l'exprimer. Je pense qu'un élément
significatif sera toujours au moins des périodes pendant lesquelles le
renoncement sera pratiqué. Mais il y a également la question de
savoir ce que renoncement veut vraiment dire. Il y a un exemple célèbre
dans les textes bouddhistes comparant un ermite qui vit dans une grotte, qui a
renoncé au monde mais est plein de désirs, avec quelqu'un qui vit
dans un environnement luxueux mais dont l'esprit est libre de désir. La
forme intérieure de renoncement doit venir en soutien de la forme extérieure.
Sans cela la forme extérieure ne veut rien dire. Nous devons voir ce qui
sous-tend le renoncement au désir, à la haine et à l'illusion.
Qu'est ce qui sous-tend le renoncement à considérer les choses comme
ayant un soi ? C'est pour moi la question cruciale et le renoncement crucial.
Et cela peut être pratiqué en toutes circonstances. Ces dernières
années, ma pratique est devenue de plus en plus simple. Cela se réduit
essentiellement à une chose que le Bouddha a dite :"On ne doit
s'accrocher à rien comme étant moi ou à moi". C'est
ça. C'est la pratique. C'est là qu'est la liberté. Méditation
et transcendance
Andrew Cohen: J'aimerais vous interroger sur la relation entre méditation
et transcendance du monde - le "monde" étant défini ici
comme attachement et devenir. La pratique de la méditation peut-elle vraiment
produire une vraie profondeur et avoir le pouvoir de nous libérer si l'on
n'a pas déjà abandonné au moins un peu le monde de l'attachement
et du devenir ? En d'autres termes, si la pratique de la méditation n'est
pas déjà enracinée dans le renoncement au monde, comment
cette pratique pourra-t-elle jamais avoir le pouvoir de nous libérer ou
de nous permettre de transcender le monde ? Joseph Goldstein:
On peut approcher la liberté de deux façons - la liberté
consistant à avoir un esprit qui ne s'attache pas à quelque chose
comme étant "moi" ou "mien". La première approche
consiste à concentrer son esprit sur les objets de l'expérience
et à pénétrer l'illusion de solidité, et cela permet
le lâcher prise. Nous commençons à voir l'insubstancialité
de tout. L'esprit commence alors à laisser tomber l'attachement car il
voit qu'il n'y a rien de solide à quoi s'accrocher. Une autre
approche consiste en un aperçu de la nature vide, ouverte, de l'esprit
qui ne s'attache pas, et à cultiver une ouverture immédiate à
cette expérience. Les deux écoles se disputent sur les avantages
et les inconvénients de chaque méthode. Mon expérience, c'est
que les deux sont vraies et qu'elles s'interpénétrent et se complètent.
Il y a très peu de gens qui peuvent avoir un aperçu de cette nature
ouverte, vide, absolue et y être totalement libre, car nos schémas
habituels sont très forts. Andrew Cohen: Il semble que
le bouddhisme en général, et particulièrement dans l'école
Theravada, qui est considérée comme la plus étroitement alignée
sur les enseignements originaux du Bouddha, la transcendance du monde est un thème
fondamental de l'enseignement. Pourtant, nous vivons à une époque
où beaucoup de voix influentes dans le monde spirituel soulignent de façon
passionnée ce qu'ils considèrent comme les dangers de ce type de
vue, disant qu'elles sont patriarcales, contre la terre, contre le corps, contre
la sexualité et de façon inhérente anti féminine.
Le philosophe et biologiste connu, Rupert Sheldrake a dit dans un
interview à What is Enlightenment:
"On
peut voir l'ensemble de la création comme une terrible erreur, comme rien
d'autre qu'une série de cycles sans fin, futiles, de devenir et de naissance
et de mort et de renaissance et de re mort et ainsi de suite, continuant ainsi
éternellement. Alors la seule réponse c'est une sorte de décollage
vertical vers un royaume d'existence éternelle où vous oubliez simplement
tout cela et le laissez derrière vous. Quand je vivais en Inde, je me suis
rendu compte que certains bouddhistes Theravada avaient adopté cette vue.
Tout leur but est de se détacher entièrement du monde du devenir
et d'entreprendre un décollage vertical de salut individuel". Et
l'écrivain spiritual influent, qui se décrit lui même comme
"mystique gay" Andrew Harvey déclare dans son livre "Le
retour de la mère" : "Les
tendances à nier la vie, nier le corps et anti-féministes du Theravada
traditionnel, et dans une moindre mesure, du bouddhisme Mahayana traditionnel
sont perturbantes. Beaucoup d'écoles du Bouddhisme enseignent que l'on
ne peut atteindre l'éveil dans le corps d'une femme; le mieux que puisse
faire une femme, si elle a beaucoup de chance, c'est de servir les moines. Très
tôt dans le développe-ment du bouddhisme, les moines males se sont
retirés de la société et étaient considérés
comme lui étant supé-rieurs. Le but unique de l'incarnation était
conçu comme la libération du samsara. Il y a un extrémisme,
une peur de la nature, et une hystérie réprimée que le bouddhisme
Mahayana, particulièrement dans sa vision du service divin et dans l'idéal
du boddhisattva, a essayé de corriger. Mais même dans le Mahayana,
les femmes sont dramatiquement sous évaluées; le mot tibétain
pour femme signifie littéralement "moindre naissance". L'emphase
héroïque mise sur l'illumination peut conduire à une séparation
de la vie et de ses responsabilités actives, et à une sous évaluation
radicale de la vision sacrée de la vie humaine ordinaire…. Nous ne pouvons
nous permettre plus longtemps cet envol dans la transcendance car c'est une des
raisons pour lesquelles per-sonne n'est intervenu pour stopper la ruine et la
destruction de la nature." Alors
Joseph, êtes vous d'accord avec Sheldrake et Harvey. Est-il vrai que l'insistance
du Bouddha sur la transcendance est par mégarde destructive, source de
division, et qu'elle renie la vie ? Joseph Goldstein: J'ai fait
l'expérience, pendant des retraites, de me trouver dans un endroit avec
une paix, un calme et une connexion fantastiques, et pourtant vu de l'extérieur
cela peut sembler être en retrait, indifférent ou insouciant. Il
y a un énorme danger à se projeter, pour les pratiquants individuels
ou pour des traditions tout entières. C'est pourquoi je pense qu'il est
très important de ne pas être pris dans ce type de généralisation
radicale, déconnectée de l'expérience réelle des gens
pratiquant dans ces traditions, car leur expérience pratique peut être
complètement différente de ce qu'elle parait être vue par
un observateur extérieur. Il est si facile d'être entraîné
dans des jugements sur les autres, sur les autres traditions, par le filtre de
nos propres préjugés, de nos propres projections et points de vue.
Ayant dit cela, je pense que cette question tourne autour de ce que
signifie la transcendance. Les gens utilisent ce mot de bien des façons
différentes, et de mon point de vue une bonne partie de ce qui était
contenu dans votre question vient de là. Je serai hardi et expliquerai
une idée limitée ou différente que j'ai de la transcendance.
Un des sens de la transcendance c'est d'avoir une conscience qui demeure
dans un autre royaume, déconnectée de la terre, où l'on est
en quelque sorte baigné dans la béatitude. Mais je pense que ce
n'est pas du tout de cela dont le Bouddha parlait, et ce n'est pas le but de la
pratique du bouddhisme Theravada, ni d'aucune autre tradition bouddhiste que je
connaisse. La vraie transcendance, de la façon dont je la vois, est beaucoup
plus simple. C'est la transcendance de notre sens du soi, qui est créé
par de nombreux aspects de notre expérience, en les prenant comme étant
le moi. C'est la réalisation de la vacuité du soi. Je pense que
la vraie transcendance est fonction de la sagesse, et non fonction d'un quelconque
état altéré, ou de se retrouver dans un quelconque royaume.
Son expression peut alors prendre différentes formes. Elle peut prendre
la forme d'un engagement énorme dans le monde. Elle peut prendre la forme
d'une vie dans une grotte dans les Hymalayas. Je ne crois pas qu'il y ait une
hiérarchie d'action compatissante. Quand le Bouddha, dans ses nombreuses
vies passées, s'était retiré dans une grotte pour pratiquer,
du point de vue de la vie de n'importe qui, cela pouvait apparaître comme
un reniement de la vie. Dans le contexte où il s'agit d'une partie de son
chemin vers la bouddhéité et vers toute l'activité compatissante
qui découle de cette bouddhéité, du point de vue de notre
illumination à tous, vous ne pouvez penser que son temps dans la grotte
était un reniement de la vie. Quand vous prenez juste une photo instantanée
d'une personne sur le chemin, vous avez une vision déformée d'un
tableau plus grand. Andrew
Cohen: Je pense que ces citations sont liées à la croyance que
le monde est identique au samsara, la ronde sans fin de la naissance, de la mort,
de la renaissance, et au fait que dans la philosophie bouddhiste et spécialement
pour le bouddhisme Theravada, toute l'idée est de "s'élever",
de se libérer du cycle sans fin du devenir. Joseph
Goldstein: Vous diriez que le Bouddha, après son illumination, séjournait
dans le samsara ? Andrew
Cohen: Eh bien, il ne vivait certainement pas dans le monde. Joseph
Goldstein: Non, il vivait tout à fait dans le monde, il marchait sur
la terre. Andrew
Cohen: Il marchait sur la terre, mais le monde dans lequel il vivait était
un monde issu de sa propre création, entouré pas ses propres moines.
Il ne vivait pas une vie de ce monde. Joseph
Goldstein: Mais pour moi, cette distinction n'est pas l'essentiel. On peut
vivre comme une moine, comme un renonçant, et être totalement engagé
dans l'allègement de la souffrance du monde, comme l'était le Bouddha.
Il n'était pas retiré. Il n'était pas seul, en dehors, désengagé
du monde. Il était totalement engagé d'une certaine façon,
et le fait qu'il pouvait le faire depuis un endroit où il était
libre plutôt que depuis un endroit ou il était enchaîné,
c'est là le point essentiel. La pratique spirituelle, même dans la
tradition la plus orthodoxe, consiste à libérer l'esprit de l'attachement.
Il ne s'agit pas de se retirer. C'est comment nous nous relions au monde. Est-ce
que nous nous relions depuis un endroit de liberté ou depuis un endroit
de non liberté ? Andrew
Cohen: Donc, vous n'êtes pas d'accord avec la critique d'Harvey ? Joseph
Goldstein: Complètement. Historiquement il y a des couches culturelles,
et bien des problèmes de sexe sont, je crois, plus liés à
la culture qu'au dharma, car il est clair qu'au temps du bouddha et jusqu'à
maintenant il y a eu beaucoup de femmes complètement éveillées. Andrew
Cohen: Donc vous dites que vous êtes en complet désaccord avec
cette interprétation du bouddhisme Theravada qui dit que le but de la libération
est de "s'élever en dehors" du monde. Est-ce une mauvaise interprétation
des enseignements du Bouddha? Joseph
Goldstein: Une fois de plus, ça dépend! Que veut-on dire quand
on emploie le terme "monde"? Veut-on dire le monde de la société
de consommation américaine? Veut-on dire le monde en tant qu'être
humain, marchant sur la planète? Je ne pense pas qu'il y ait la moindre
façon de échapper au monde tant que nous sommes en vie. Le but c'est
de se libérer de l'attachement. C'est d'être libre de la soif du
désir. Ce n'est pas la non existence. En fait, le Bouddha a dit que le
désir de non existence n'était qu'une autre forme de désir
basé sur la notion de soi. Andrew
Cohen: Mais certaines personnes pourraient l'interpréter comme voulant
dire la destruction du monde, d'un certain point de vue. Car si nous enlevons
"la soif de désir", cela pourrait voir signifier un désengagement
tellement absolu que le monde entier tomberait en morceaux. Joseph
Goldstein: Je ne vois pas cela comme un désengagement. Je le vois comme
une différence entre non attachement et attachement. Le détachement
implique un retrait, un éloignement, peut-être même une indifférence.
Je ne vois pas le chemin bouddhiste comme un détachement. Je le vois comme
un non attachement; il s'agit d'être complètement présent
sans être accroché. Il y a donc la possibilité d'être
totalement engagé sans être accroché à quoi que ce
soit. Andrew
Cohen: Ce serait la situation miraculeuse de l'illumination. Joseph
Goldstein: Oui, et différentes personnes vont exprimer cette illumination,
et le chemin qui y mène, de différentes façons. Il y a peut-être
des périodes pendant lesquelles on n'a pas besoin de se retirer du monde
de la façon dont on l'a suggéré. Mais ce n'est qu'une tranche
d'un voyage beaucoup plus long. Andrew Cohen: A la différence
du bouddhisme, dans le judaïsme et l'islam, particulièrement dans
le soufisme, non seulement le renoncement et la transcendance du monde, telles
qu'enseignées par le Bouddha, sont découragées mais elle
sont souvent durement critiquées comme allant à l'encontre des principes
fondamentaux qui sont au cœur de leur doctrine religieuse. Sheikh Tosun
Bayrak de l'ordre soufi des Halveti-Jerrahi disait dans une interview pour un
numéro de WIE:
"La renonciation est un péché. La renonciation veut dire
que j'ai soif, et que lui, Allah, m'offre un verre d'eau et que je dis "non
merci". C'est un péché!... C'est l'arrogance absolue, cette
affaire de renoncement. Ce n'est pas que mon opinion: c'est l'opinion des soufis.
Vous devriez prendre tout ce que vous recevez et l'utiliser à bon escient.
Si vous n'en voulez pas, donnez le à quelqu'un qui en a besoin ! J'ai,
Dieu soit loué, assez d'argent. Mais s'il me donnait un million de dollars
aujourd'hui, je ne vais pas le refuser. Je vais le prendre et je vais le donner
à ceux qui en ont besoin et en garder un peu pour moi aussi. Je vais m'acheter
une vieille voiture au lieu de garder la vieille, et peut-être 150$ pour
une paire de chaussures. Ce serait super! Il n'y a pas à aller dans les
monastères, à grimper dans les Himalayas… Vous devez être
dans le monde et participer. Par exemple, mon propre maître, Sheikh Muzaffer,
aimait la bonne nourriture. Et il avait une jeune épouse, qu'il aimait
beaucoup. Il avait l'habitude de dire :"Il devrait y avoir beaucoup d'argent
dans votre poche, mais pas dans votre cœur." Et
de même pour les juifs, s'engager pleinement dans le monde et dans la vie
est vu comme l'accomplissement de la vocation religieuse. En fait, ils disent
que ce n'est qu'en vivant pleinement les commandements que le potentiel spirituel
de la race humaine peut se manifester. L'érudit juif David Ariel écrit:
"Quand
nous devenons les maîtres de nos propres vies et jouissons de ce qu'offre
le monde, nous avons fait entrer la divinité en nous. Quand nous aidons
une autre personne à monter l'échelle, nous terminons le travail
de la création. Quand nous aidons à faire apparaître le potentiel
humain dans chaque individu, nous avons amené Dieu dans le monde. Dieu
a besoin de nous, car nous seuls pouvons perfectionner le monde." Bien
que je sache que, particulièrement dans le bouddhisme Mahayana, l'idéal
du Boddhisattva se vouant à la libération de tous les êtres
vivants avant même la sienne est un élément essentiel des
enseignements, cette libération des autres avant la sienne propre fait
toujours référence à leur libération des liens du
samsara, et non, comme ces religions du Moyen Orient le mettent avant, et non
à la spiritualisation du monde lui-même. Alors comment vous, en tant
qu'enseignant bouddhiste important, répondez-vous à ces accusations
de vos frères du Moyen Orient qui disent que votre religion non seulement
inhibe l'accomplissement du potentiel spirituel du monde au travers de l'homme,
mais encore encourage réellement l'abdication de notre responsabilité
envers lui ? Joseph
Goldstein: Je pense que ce débat se situe à un mauvais niveau
car ce que l'on regarde c'est la forme : soit on vit dans un palais ou une grotte,
soit on est dans la relation ou pas. Je ne pense pas que ce soit là la
question fondamentale. Je pense que la question fondamentale est : Qui est en
train de satisfaire le désir ou de renoncer à ce désir? Andrew
Cohen: Oui, mais vous êtes un bouddhiste ! Alors vous ne voulez pas
répondre à toutes ces questions, en tant que bouddhiste ? Je voulais
seulement que vous commentiez un peu les enseignements de ceux qui renoncent au
monde. Joseph
Goldstein: D'une certaine façon, je vis plus comme un soufi que comme
un moine bouddhiste. Mais une fois de plus, je ne vois pas la forme comme étant
l'essence de la réalisation. Par exemple, si vous allez au cinéma,
vous êtes complètement pris par l'histoire du film. Et ce pourrait
être un film sur un moine dans une grotte ou sur quelqu'un profitant pleinement
de la vie; puis vous levez les yeux et vous voyez le faisceau de lumière
qui traverse la salle et arrive sur l'écran et vous réalisez que
rien ne se passe! Il ne se passe rien sur l'écran. Ce n'est qu'une apparence.
Je pense que si nous nous laissons trop prendre au jeu de savoir quelle apparence
est la bonne apparence ou quelle apparence est plus spirituelle, nous perdons
complètement de vue que la liberté ce n'est pas de savoir quel film
on joue; c'est d'avoir l'esprit libre de l'attachement, quelle que soit la forme. Andrew
Cohen: C'est en effet la réponse ultime à toutes ces questions,
et bien sûr, après cela il n'y a plus rien à dire. Mais la
raison pour laquelle je pose ces questions, c'est que les Soufis ont aussi des
enseignements sur le non attachement. Et si nous regardons le bouddhisme classique,
il y a à l'évidence une grande emphase sur le renoncement au monde
et sur le fait de devenir moine. Et je suis sûr que les moines bouddhistes
traditionnels sont complètement convaincus de leur chemin. Mais dans le
soufisme ils disent :"Non, faire cela, cela revient en fait à rejeter
Allah ou Dieu." Et ils en sont convaincus! Alors examiner ces questions aide
à éclairer le problème. Beaucoup de gens de nos jours utilisent
la réponse que vous venez de donner comme un moyen d'éviter de devoir
reconnaître à quel point nous sommes attachés. Et le fait
est que la plupart des gens, comme je suis sûr que vous le savez - vous
êtes un enseignant- sont profondément, extrêmement attachés,
et par conséquent ces questions, à un niveau relatif, deviennent
importantes. Joseph
Goldstein: J'étais il y a quelques années à une conférence
Christiano-Bouddhiste à Gethsémani où l'on parlait des différentes
traditions spirituelles. Et la Dalaï Lama ne cessait de répéter
:"Vous savez, pour moi, mon chemin est le bon. Votre chemin peut être
le bon pour vous." C'est respecter totalement la possibilité pour
chacun d'employer des moyens habiles différents à différents
moments. Je ne vois pas l'intérêt de faire des généralisations
à l'emporte pièce du style "Oui, la célébration
de la vie des soufis est le chemin!" ou "Non, le renoncement bouddhiste
est le chemin". En réalité cela dépend. Andrew
Cohen: De ce qu'il y a vraiment à l'intérieur de l'individu. Joseph
Goldstein: Exactement. Et comme nous venons de le dire, quelqu'un peut mener
extérieurement une vie de renonce-ment et être plein de désir,
et quelqu'un peut mener une vie totalement engagé, plein de désir.
Et ainsi on en revient toujours à ce qui se passe réellement. Et
c'est là qu'un enseignant peut vraiment être utile, car il est par-fois
difficile de voir par soi même. Comme nous le savons bien, il est facile
de s'emmêler. Andrew
Cohen: D'accord, alors un dernier essai. Joseph
Goldstein: Pour m'obliger à avoir une opinion ? Andrew
Cohen: Oui, exact! Joseph
Goldstein: "Ces gars ne sont pas gentils!" Andrew
Cohen: (Rires) J'ai une dernière question. Je pense que l'on peut dire
que pour la plupart des gens qui participent à l'explosion spirituelle
de la rencontre de l'Orient et de l'Occident qui se déroule de nos jours
à une vitesse de plus en plus grande, et le Bouddha Gautama et Ramana Maharsi,
un des Vedantins les plus respectés de l'ère moderne, se distinguent
comme des exemples sans pareil d'une illumination totale. Et cependant, de façon
assez intéressante, pour ce qui concerne cette question de la bonne relation
au monde pour l'aspirant spirituel, leurs enseignements sont radicalement divergents.
Le Bouddha, le renonçant au monde, encourageait les plus sincères
à quitter le monde et à le suivre pour vivre la vie sainte, libre
des soucis et des problèmes de la vie familiale. D'un autre côté,
Maharsi décourageait ses disciples de quitter la vie familiale à
la recherche d'une intensité et d'une concentration spirituelles plus grandes.
En fait il décourageait tout acte extérieur de renoncement et à
la place il encourageait l'aspirant à regarder en lui même, et à
trouver la cause de l'ignorance et de la souffrance dans le soi. Et de fait, dans
le nombre croissant de ses dévots, beaucoup disent aujourd'hui que le désir
de renoncer est une expression de l'ego, la part profonde du soi dont nous devons
nous libérer si nous voulons être libres. Bien entendu,
le Bouddha a beaucoup insisté sur le besoin de renoncement, de détachement,
de diligence et de restriction comme le véritable fondement à partir
duquel une compréhension libératrice peut se produire. Pourquoi
à votre avis les deux approches de ces deux sommités spirituelles
diffèrent-elles tellement ? Et pourquoi pensez vous que le Bouddha encourageait
ses disciples à quitter le monde quand Ramana les encourageait à
rester là où ils étaient ? Joseph
Goldstein: D'une certaine façon, il y a une réponse très
simple à cette question, qui est : je n'en ai vraiment pas la moindre idée! Andrew
Cohen: Très bien! Joseph
Goldstein: Mais une fois encore, on en revient à ce que renoncement
veut dire. Lorsque vous résumez l'enseignement de Ramana encourageant ses
disciples à regarder en eux et à voir où se trouvaient les
attachements et à les abandonner, je m'aperçois que ce n'est pas
très différent ce qu'a fait le Bouddha. Il voyait le renoncement
comme une façon de créer des conditions habiles pour faire exactement
ce que Ramana disait de faire. Donc, encore une fois, je ne ferais pas cette énorme
division. Andrew
Cohen: C'est une question importante, cependant, car bien des gens ont des
idées bien arrêtées sur ce qu'est l'illumination. Au moins
avec ces deux hommes, la plupart des gens sont d'accord que, quoi qu'il en soit,
ces deux gars en sont de bons exemples. Alors même si le Bouddha avait des
disciples laïcs illuminés, il mettait à l'évidence l'emphase
sur le fait de quitter le monde alors que Ramana ne le faisait pas. Et le Bouddha
a eu de nombreux problèmes du fait de ces gens qui partaient en courant
et qui quittaient leur famille, fuyant les responsabilités de la vie dans
le monde pour vivre la vie sainte. Il a créé beaucoup d'agitation
et beaucoup de gens étaient en colère. Pourquoi l'a-t-il fait ? Joseph
Goldstein: Il s'agit de quitter la vie laïque pour une vie d'une grande
simplicité, non pour quelque motif égoïste; mais pour la plupart,
c'est pour développer une sagesse et une compassion plus profondes qui
peuvent réellement aider le monde. Je pense qu'il y a aussi une appréciation
croissante dans notre propre culture de la valeur de la simplicité et pour
se désengager de la routine, même pour de courtes périodes.
Vivre dans l'Inde de Ramana Maharsi, et je le sais grâce au temps que j'ai
passé en Inde, c'était une vie assez simple, tranquille. Et même
si je ne vis pas complètement de cette façon aujourd'hui, cela m'attire
beaucoup. Alors quand je pense à la vie simple des moines et des nonnes,
telle que l'enseignait le Bouddha, elle me semble délicieuse.
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