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Un
après-midi frais, humide, banal. Un soleil vague glisse sur les
branches nues. Assis à l'écart, au Jardin des Tuileries,
je dessine.
Dessiner entraîne, automatiquement une lente manducation du thème,
suivie d'une longue digestion. Durant le temps de ces opérations
je vois ma main, prolongée d'un pinceau, errer, s'élancer,
s'aventurer, se reprendre, repartir. Elle laisse les traces de ma présence
aux choses.
Comme tant d'autres fois les dessins se succèdent; chaque nouveau
dessin visant à plus de force, plus d'acuité, plus de synthèse,
Mais je constate, sans y attacher d'importance, que leur qualité
n'est pas en rapport avec ma relation réelle au thème, qu'ils
ne sont pas vraiment convaincants. Pourtant depuis plusieurs heures mes
regards et mon attention convergent vers ces arbres, devant moi, vers
les arabesques tracées, sur le papier, par le pinceau, Je suis
dans une concentration profonde mais étrangement distante, en arrière,
en deçà de mon activité.
La nuit tombe, je dessine encore. Les dernières touches d'encre
sur le dernier dessin soulignent la voûte fermée par les
branches des marronniers. Curieusement dans la pénombre, le cintre
sombre semble délimiter l'embrasure d'une porte, un passage vers
la lumière.
A regret, comme si je craignais de rompre cette heureuse disposition intérieure,
je range les dessins dans un carton et me dirige vers la sortie, Pendant
le trajet mes pieds, alternativement repoussent l'amas continu de feuilles
sèches en perpétuant un bruissement régulier.
Franchissant la grille, faisant mes premiers pas sur le quai, je sens
le changement: je suis pris d'une grande allégresse. La modification
s'avère radicale mais avec le temps elle se précise et s'approfondit.
Elle s'exprime, d'abord, par une sorte de frémissement de tout
l'être, Des talons jusqu'à la nuque je goûte le courant
d'une énergie légère. Tout en moi éprouve
la joie d'être, sans motif; la joie d'être, dans l'instant
; la joie d'être, marchant sans projet.
Je longe le Jardin des Tuileries, je longe le Musée du Louvre et
cette légèreté m'accompagne. Absolument présent,
serein, épanoui.
Et soudain, stupéfait, j'ai la révélation: je
n'ai envie de rien. Pas la moindre envie d'avoir, de connaître;
pas le moindre désir, le moindre souhait, le moindre espoir.
Je n'ai pas faim, je n'ai pas soif. Je n'ai besoin de rien, je suis plein.
Quel étonnement de vivre ce bonheur comme étant solidaire
du détachement.
Tout est là et j'ai tout. Quelle merveille!
En éprouvant cette liberté je prends conscience de la manière
dont je regarde les autres - ceux que je croise - et du sentiment irradiant
d'amour qui monte en moi.
Je regarde chaque passant sans aucune discrimination, sans aucune de ces
réactions affectives qui font accepter ou refuser les autres. Je
regarde du fond de l'âme. Alors je constate, avec ravissement,
que je suis l'autre et que l'autre est moi. Toute différence
sexuelle, tout sentiment de décalage avec l'autre ont disparu.
Plus de lui et moi, plus de moi ou lui mais lui - ou elle - est moi et
je suis elle - ou lui. Nous sommes mêmes, nous sommes UN. J'aime
tous ces visages et je m'aime en eux.
Je sens une formidable dilatation du sentiment et je découvre
que connaissance se confond avec Amour.
Mais avec les objets la sensation de dualité a cessé. Quand
je passe devant le café au coin de la rue Amiral Coligny et du
quai, je me perçois moi-même dans ces chaises métalliques
de la terrasse. Nous sommes, à l'évidence, de même
tabac.
Et je continue ma route les yeux grands ouverts pour voir, voir tous ces
'autres moi-même' que je croise - Je vais ainsi jusqu'à
l'immeuble où j'habite et m'engage dans l'escalier.
Pendant que je monte, l'intellect commence à se servir de l'événement
pour y trouver son miel. Je retombe alors dans l'ordinaire.
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