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Réincarnation : elle n'est pas ce que vous croyez - par Nicolas Revise |
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En
Thaïlande, la croyance populaire en la réincarnation est assez
proche de celle qu'on rencontre en Occident. Mais elle n'est guère
conforme à la doctrine bouddhique authentique. Un reportage à
Bangkok de Nicolas Revise. Article paru dans Actualité des Religions
en avril 1999 sous le titre : A la prochaine vie !
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"Chat naa." Littéralement "la prochaine vie". Une petite expression de tous les jours dont la langue thaïe est truffée, prononcée à l'envi avec un sourire entendu. " Tu n 'y es pas arrivé cette fois, ce n'est pas grave, tu réussiras dans une existence ultérieure ", entend-on dans les conversations courantes. " Cette femme me plaît, mais je ne parviens pas à la séduire. Peut-être dans une vie prochaine ", confie même un fidèle, pénétré de l'idée qu'il renaîtra après sa mort. Surasak en est lui aussi convaincu. A force de méditation, ce romancier au regard et à la poigne d'acier jure avoir eu des réminiscences de vies antérieures, en "gentilhomme allemand du XVIIIesiècle" ou en "lapin" ... "Ce sont des flashs, comme vos souvenirs d'enfance, qui vous reviennent, arrêtés dans le temps, sans trop savoir s'il s'agit de vous-même ou d'une autre personne." Les séries télévisées, ces soap opéras dont les Thaïlandais sont si friands, bâtis sur le trio infernal amour-argent-jalousie, font la part belle aux allusions à la renaissance. Les fantômes y sont omniprésents, bons ou mauvais et sous des apparences bien humaines. Dans les temples, les peintures murales représentent les enfers: des diablotins affairés autour de chaudrons bouillonnants. Apparaissent parfois des petits personnages étranges à la bouche minuscule - ce qui les empêche de trop se nourrir : ce sont des fantômes, punis dans une vie antérieure. "Cette théorie de la renaissance reste une croyance très ancrée dans la société thaïlandaise, même si certains bouddhistes la balaient d'un revers de main au nom de la doctrine authentique ", estime le bonze Vénérable Phra Ajahn Vipassi. La plupart des sermons parlent de renaissance, de telle façon qu'un bouddhiste thaïlandais peut effectivement croire qu'il existait dans une vie antérieure et existera dans une vie future. "Un langage anthropomorphique toléré par le commun des fidèles, mais refusé par les doctes", précise Louis Gabaude, de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Car
aussi imprégné qu'il soit dans la société,
le concept bouddhique de renaissance n'en demeure pas moins ambigu, "si
souvent mal interprété et mal compris", déplorait
en 1959 le Vénérable Nyanatiloka Mahathera dans l'Essence
de l'enseignement du Bouddha, publié par la revue France-Asie.
"La doctrine bouddhique de la renaissance n'a rien de commun avec
la doctrine brahmanique de la réincarnation ou de la transmigration",
affirmait l'auteur. Selon le brahmanisme hindou, après le décès,
une âme indépendante du corps quitte la dépouille
mortelle pour pénétrer dans une nouvelle enveloppe. Comme
l'on passe d'une vieille chemise à une autre. Rien de tel pour
la doctrine bouddhique de la renaissance. L'esprit sans matière
n'a pas de sens. Il n'existe pas d'élément persistant, permanent,
éternel d'un être qui se réincarnerait. Si l'on s'en
tient à la doctrine bouddhiste, il n'y a ni moi, ni âme qui
migrerait d'un corps à l'autre. "Comment la renaissance
est-elle alors possible sans ego, sans âme?", s'interrogeait
Nyanatiloka Mahathera. "Le bouddhisme enseigne en réalité
la loi de la cause et de l'effet. L'apparition d'un état physique
résulte d'un état précédent." Dans
les monastères de Bangkok, les bonzes, pressés de questions
sur le cycle de l'existence par leurs fidèles, usent de métaphores
parlantes: la vague sur l'océan, qui n'est qu'un mouvement continu
de masses d'eau, ou la pluie, qui produit de l'évaporation et de
la condensation. "Pour l'Occidental, hermétique à
cette notion de renaissance, je compare sa vie à une boule de billard
lancée à pleine vitesse vers une autre. Au moment du choc,
donc de la mort, la première transmet son mouvement et son énergie
à la seconde, qui prend de la vitesse, pendant que la première
ralentit", raconte un moine. La théorie de la renaissance affleure même dans les débats nés de la crise économique qui frappe la Thaïlande. "En tant que bouddhiste, je crois qu'un pauvre d'aujourd'hui a, en quelque sorte, mérité son sort. Il n'a peut-être rien semé, rien donné dans une existence antérieure", estime Surasak. A l'Occidental étonné que l'on puisse justifier de la sorte les inégalités sociales, certains commentateurs de textes sacrés apportent une réponse: "La doctrine bouddhique n'expose pas de vues ridiculement fatalistes telles que celles-ci:" Vous êtes né pauvre à cause de votre mauvais karma; il est né riche à cause de son bon karma". Certes, nous sommes nés dans un état provoqué par nous-mêmes. Mais la doctrine bouddhiste reconnaît pour chaque être la possibilité de créer un nouvel environnement favorable." Depuis le déclenchement de la crise, en juillet 1997, beaucoup d'observateurs s'interrogent sur l'absence de manifestations sociales en Thaïlande, contrairement à ce qui se passe chez son voisin indonésien. "Certes, croire au karma ou à la renaissance permet de justifier des situations difficiles. On peut considérer cela comme un certain fatalisme, puisque tout ce qui arrive a été mérité, constate Louis Gabaude. Mais cela n'inhibe pas nécessairement toute volonté de changement ou de révolte. Car l'explication par la loi du karma n'est sûre que a posteriori. Si une révolte marche, c'est qu'on l'avait méritée. Si elle échoue, pareillement. En pratique, dans l'Histoire, cette doctrine, en justifiant les inégalités sociales par les actes passés, a joué, et joue toujours un rôle inhibiteur de révolte. Mais elle a l'avantage de permettre de vivre des situations dures avec plus de philosophie." En attendant peut-être une vie prochaine... |