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1.
- Koûtadanta, le chef des brâhmanes du village de Dânamati,
s'étant approché respectueusement du Bienheureux, le salua
et dit: « On m'a dit, ô Çramana, que tu es le Bouddha,
le Saint, l'Omniscient, le Seigneur du monde. Mais si tu étais
le Bouddha ne viendrais-tu pas comme un roi dans toute ta gloire et ta
puissance? »
2. - Le Bienheureux répondit: « Tes yeux sont fermés.
Si les yeux de ton esprit n'étaient point obscurcis tu verrais
la gloire et la puissance de la vérité. »
3. - Koûtadanta reprit: « Montre-moi la vérité
et je la verrai. Mais ta doctrine est sans consistance. Si elle était
consistante elle durerait: mais comme elle ne l'est point, elle disparaîtra.
»
4. - Le Bienheureux répliqua: « La vérité ne
passera jamais. »
5. - Koûtadanta dit: «J'ai entendu dire que tu enseignes la
loi, et cependant tu démolis la religion. Tes disciples méprisent
les rites et refusent de sacrifier, quoique la piété envers
les dieux ne puisse se manifester que par des sacrifices. La véritable
essence de la religion se compose du culte et du sacrifice. »
6. - Le Bouddha répondit:« Le sacrifice du moi est plus grand
que l'immolation de taureaux. Celui qui sacrifie aux dieux ses désirs
coupables comprendra l'inutilité de faire périr des animaux
devant l'autel. Le sang n'a aucune vertu purificatrice, mais le déracinement
de la luxure fera le cœur pur. Mieux vaut obéir aux lois de la
justice que d'adorer les dieux. »
7. - Koûtadanta étant pieux et inquiet du sort futur de son
âme avait sacrifié des victimes innombrables. Il comprenait
maintenant la folie de l'expiation par l'effusion du sang. Cependant,
n'étant pas encore satisfait des enseignements du Tathâgata,
Koûtadanta reprit: « Tu crois, Maître, que les êtres
renaissent: qu'il y a transmigration des êtres au cours de l'évolution
de la vie; et que soumis à la loi du Karma nous devons récolter
ce que nous semons. Cependant tu enseignes la non-existence de l'âme!
Tes disciples prônent l'extinction absolue du moi comme étant
la félicité suprême de Nirvâna. Si je suis simplement
une combinaison de Samskâras, mon existence doit cesser lorsque
je mourrai. Si je suis simplement un composé de sensations, d'idées
et de désirs, où pourrai-je aller lors de la dissolution
de mon corps? »
8. - Le Bienheureux dit:
9. -« 0 brâhmane, tu es religieux et zélé. Tu
es sérieusement inquiet au sujet de ton âme. Cependant tu
te tourmentes en vain, parce que tu manques de la seule chose qui soit
nécessaire. Il y a renaissance des tempéraments mais pas
transmigration du moi. Tes formes mentales réapparaissent mais
pas le moi. Les vers prononcés par le maître renaissent grâce
au disciple qui en répète les mots.
10. - « C'est seulement par ignorance et erreur que les hommes se
plaisent dans ce rêve que leurs âmes sont des entités
distinctes et existant par elles-mêmes.
11. - «Ton cœur, ô brahmane, est encore attaché au
moi; tu aspires au ciel, mais ce sont les plaisirs du moi que tu cherches
dans les cieux, et c'est pourquoi tu ne peux point voir la félicité
de la vérité et l'immortalité de la vérité.
12. -« En vérité, je te le dis: Le Bienheureux n'est
pas venu pour enseigner la mort, mais pour apprendre la vie, et tu ne
discernes pas ce que c'est que vivre et mourir.
13. - « Ce corps se décomposera et nulle somme de sacrifices
ne le sauvera. Cherche donc la vie de l'esprit. Où est le moi,
la vérité ne peut être; au contraire quand la vérité
apparaît, le moi disparaît. C'est pourquoi fais que ton esprit
repose dans la vérité; propage la vérité,
mets toute ton âme en elle et fais-la se répandre au loin.
Dans la vérité tu vivras éternellement.
14. - « Le moi est la mort et la vérité est la vie.
L'attachement au moi est une mort perpétuelle, tandis que se mouvoir
dans la vérité c'est avoir une part du Nirvâna, qui
est la vie éternelle. »
15. - Koûtadanta dit: « En quel lieu, ô vénérable
Maître, est le Nirvâna ? »
16. - « Le Nirvâna est partout où les préceptes
sont observés », répondit le Bienheureux.
17. -« Si je te comprends bien, répliqua le brâhmane,
Nirvâna n'est pas un lieu et n'étant nulle part il est sans
réalité ? »
18. - « Tu ne me comprends pas bien, dit le Bienheureux ; écoute
donc, et réponds à ces questions: Où habite le vent?
»
19. - « Nulle part », fut la réponse.
20. - Le Bouddha répliqua: « Alors le vent n'existe pas.
»
21. - Koûtadanta demeura sans répondre, et le Bienheureux
lui demanda encore: «Réponds-moi, ô brâhmane,
ou réside la sagesse? La sagesse est-elle un lieu?
22. - « La sagesse n'a point de résidence assignée
»,répondit Koûtadanta.
23. - Bhagavat dit: « Prétends-tu dire qu'il n'y a ni sagesse,
ni illumination, ni justice, ni salut parce que le Nirvâna n'est
pas un lieu? Ainsi qu'un vent grand et puissant qui passe sur le monde
pendant la chaleur du jour, ainsi le Tathâgata vient souffler sur
les esprits de l'humanité avec le souffle de son amour, si frais,
si doux, si calme, si délicat; et ceux qui sont tourmentés
par la fièvre sentent s'apaiser leurs souffrances et se réjouissent
de la brise rafraÎchissante. »
24. - Koûtadanta dit: «Je sens, ô Seigneur, que tu prêches
une grande doctrine, mais je ne puis la saisir. Permets-moi de t'interroger
encore: Dis-moi, Seigneur, s'il n'existe pas d'âtman, comment l'immortalité
peut-elle exister? L'activité de l'esprit s'éteint et nos
pensées n'existent plus quand nous avons fini de penser. »
25. - Le Bouddha répondit: « Notre faculté de penser
est détruite; mais nos pensées demeurent. Le raisonnement
cesse; mais la connaissance demeure. »
26. - Koûtadanta dit: « Comment cela se peut-il? Le raisonnement
et la connaissance ne sont-ils pas une même chose? »
27. - Le Bienheureux expliqua la distinction par un exemple: « C'est
comme si, pendant la nuit, un homme a besoin d'envoyer une lettre, et
qu'après avoir appelé son secrétaire, et fait allumer
une lampe, il fasse écrire la lettre. Ensuite, quand cela a été
fait, il éteint la lampe. Quand même la lampe est éteinte
l'écriture est toujours là. De même le raisonnement
cesse et la connaissance persiste; et de même l'activité
mentale cesse, mais l'expérience, la sagesse, et tous les fruits
de nos actes continuent à exister. »
28. - Koûtadanta reprit: « Dis-moi, ô Seigneur, dis-moi,
je t'en conjure, que devient l'identité de mon moi lorsque les
samskâras ont disparu? Si mes idées sont répandues
et si mon âme émigre, mes pensées cessent d'être
mes pensées et mon âme cesse d'être mon âme.
Donne-moi un exemple, mais je t'en prie, Seigneur, dis-moi que devient
l'identité de mon moi? »
29. - Le Bienheureux dit: « Suppose un homme qui allume une lampe;
brûlera-t-elle la nuit entière ?"
30. -« Oui, cela peut être ainsi ». répondit
Koûtadanta.
31. - Maintenant, est-ce la même flamme qui brûle pendant
la première veille de la nuit et pendant la seconde ?»
32. - Koûtadanta hésita. Il pensait « oui, c'est la
même flamme» ; mais redoutant le piège d'un sens caché,
et s'cfforçant d'être exact, il dit: « Non, ce n'est
pas la même. »
33. - « Alors, reprit Bhagavat, il y a deux flammes ; l'une pendant
la première veille et l'autre pendant la seconde. »
34. - « Non, Seigneur, dit Koûtadanta ; en un sens ce n'est
pas la même flamme, mais dans un autre sens c'est la même.
Elle est produite par la même sorte de matière, elle émet
la même sorte de lumière, et elle sert au même but.
»
35. -« Très bien, continua le Bouddha; et dirais-tu que c'est
la même flamme qui a brûlé hier et qui brûle
aujourd'hui dans la même lampe, remplie de la même huile.
éclairant la même chambre? »
36. - « Elle peut s'être éteinte pendant le jour ».
suggéra Koûtadanta.
37. - Bhagavat dit: « Suppose que la flamme de la première
veille ait été éteinte pendant la seconde; diras-tu
que c'est la même si elle brûle de nouveau pendant la troisième
veille? »
38. - Koûtadanta répliqua: «En un sens c'est une flamme
différente; en un autre c'est la même. »
39. - Le Tathâgata demanda encore: « Le temps qui s'est écoulé
durant l'extinction de la flamme a-t-il quelque chose à voir avec
son identité ou sa non-identité? »
40. - « Non, Seigneur, répondit le Brâhmane, le temps
écoulé n'y fait rien. Il y a différence et identité,
que plusieurs années ou seulement une seconde se soient écoulées,
et également que la lampe ait été éteinte
pendant ce temps ou qu'elle ne l'ait point été. »
41. - « Bien, alors nous admettons que la flamme d'aujourd'hui est
dans un certain sens la même que la flamme d'hier, et que dans un
autre sens elle change à chaque instant. De plus, des flammes de
même nature, éclairant avec une puissance égale les
mêmes sortes de chambres, sont en un certain sens les mêmes.
»
42. -« Oui, Seigneur. »
43. - Le Bienheureux reprit: « Maintenant supposons qu'il existe
un homme qui sente comme toi, qui pense comme toi, qui agisse comme toi;
cet homme n'est-il point le même que toi? »
44. - « Non, Seigneur. »
45. - Le Bouddha dit: « Nies-tu que la même logique qui est
bonne en ce qui te regarde soit bonne appliquée aux choses du monde?
»
46. - Après avoir réfléchi, Koûtadanta répondit
lentement: « Non, je ne le nie point. La même logique règne
universellement; mais il y a une particularité en ce qui concerne
mon moi qui le rend absolument distinct de toutes les autres choses et
aussi du moi d'autrui. Il peut exister un autre homme qui sente exactement
comme moi, qui pense comme moi et qui agisse comme moi, et, en supposant
même qu'il ait le même nom et les mêmes biens que moi,
ce ne sera point moi. »
47. --« C'est vrai, Koûtadanta, répondit le Bouddha,
ce ne serait point toi. Maintenant, dis-moi, l'individu qui va à
l'école est-il la même personne lorsqu'il a terminé
ses études? Celui qui a commis un crime est-il une autre personne
que celui que l'on punit en lui coupant les pieds et les mains? »
48. - « Ce sont les mêmes. »
49. - « Alors l'identité est constituée par la continuité
seulement? » demanda le Tathâgata.
50. -« Non seulement par la continuité, dit Koûtadanta,
mais encore et surtout par l'identité de nature. »
51. -« Très bien. reprit le Boudha ; alors tu admets que
des personnes peuvent être les mêmes, dans le même sens
que l'on peut dire que deux flammes de même nature sont les mêmes;
et tu dois reconnaître que, dans ce sens, un autre homme de même
nature produit par le même Karma est le même que toi. »
52. - « Oui, je le reconnais », dit le Brâhmane.
53. - Le Bouddha continua: « Et, dans ce même sens seulement,
tu es le même aujourd'hui qu'hier. Ta nature ne consiste point dans
la matière dont ton corps est formé, mais dans les formes
de ton corps, de tes sensations, de tes pensées. Ta personne est
une combinaison des samskâras. Partout où ils sont, tu es.
Donc dans un certain sens tu reconnais une identité de ton moi,
et point dans un autre sens. Mais si l'on ne reconnaît point l'identité,
il faut nier toute identité et dire que celui qui fait une question
n'est plus la même personne que celui qui, une minute après,
reçoit la réponse. Maintenant envisage la continuation de
ta personnalité qui se conserve dans ton Karma. L'appelleras-tu
mort et anéantissement, ou vie et continuation de vie ?»
54. - « Je l'appelle vie et continuation de vie, répondit
Koûtadanta, car c'est la continuation de mon existence, mais je
ne me préoccupe point de ce genre de continuation. Ce dont je me
soucie seulement c'est de la continuation de la personnalité dans
l'autre sens, qui fait que tout autre homme, qu'il soit identique à
moi ou non, est une personne absolument différente. »
55. -- « Très bien, dit le Bouddha. C'est là ce que
tu désires, et ceci est l'attachement au moi. C'est là ton
erreur. Toutes les choses composées sont transitoires: elles croissent
puis dépérissent. Toutes les choses composées sont
sujettes à la souffrance: elIes seront séparées de
ce qu'elles aiment et reliées à ce qu'elles détestent.
Toutes les choses composées sont dépourvues de moi, d'âtman,
d'ego. Et elle t'entraîne à des anxiétés inutiles
et à de mauvaises actions, dans des chagrins et des soucis de toute
sorte. Celui qui s'attache au moi doit passer par les migrations sans
fin de la mort; il meurt continuellement. Car la nature du moi est une
mort perpétuelle. »
56. - « Comment cela? » demanda Koûtadanta.
57. - « Où est ton moi? » demanda le Bienheureux. Et
comme Koûtadanta ne répondait pas, il continua: « Ce
moi auquel tu tiens tant est un changement perpétuel. Il y a quelques
années tu étais un petit enfant; puis un jeune garçon
; puis tu es devenu un jeune homme, et maintenant tu es un homme fait.
Y a-t-il une quelconque identité entre le petit enfant et l'homme?
Il n'y a identité que dans un sens seulement. En vérité,
il y a plus d'identité entre la flamme de la première veille
et celle de la troisième, alors même que la lampe aurait
été éteinte pendant la seconde veille.
Et maintenant quel est le vrai moi dont tu réclames à grands
cris la préservation? Celui d'hier, celui d'aujourd'hui, ou celui
de demain? »
58. - Koûtadanta fut embarrassé. « Seigneur du monde,
s'écria-t-il, je vois mon erreur, mais je suis encore dans la confusion.
»
59. - Le Tathâgata continua: « C'est par un procédé
d'évolution que les samskâras viennent à l'existence.
Aucun samskâra ne naît sans un commencement graduel. Tes samskâras
sont les résultats de tes actes dans des existences antérieures.
La combinaison de tes samskâras constitue ton moi. Tu continueras
à vivre dans tes samskâras et tu récolteras dans de
futures existences la moisson que tu sèmes maintenant et que tu
as semée dans les temps passés. »
60. - « En vérité, Seigneur, » répondit
Koûtadanta, « ce n'est point une juste rétribution.
Je ne puis admettre comme juste que d'autres récoltent après
moi ce que je sème maintenant. »
61. - Le Bienheureux se tut un moment, puis reprit: « Tout enseignement
sera-t-il donc inutile? Ne comprends-tu pas que ces autres personnes sont
toi-même? Toi-même, et non d'autres, tu récolteras
ce que tu sèmes.
62. -« Suppose un homme mal élevé et misérable,
souffrant de la bassesse de sa condition. Enfant, il fut paresseux et
indolent, et devenu grand il n'avait appris aucun métier pour gagner
sa vie. Diras-tu que sa misère n'est pas le résultat de
ses propres actions parce que l'homme adulte n'est plus la même
personne que fut le jeune garçon?
63. -« En vérité, je te le dis, ni dans les cieux,
ni dans les profondeurs de la mer, ni si tu te caches dans les cavernes
des montagnes, tu ne trouveras un lieu où tu puisses échapper
au résultat de tes mauvaises actions. »
64. - « De même tu recevras sûrement les récompenses
de tes bonnes actions.
65. - « Celui qui après un long voyage revient sain et sauf
dans sa maison reçoit la bienvenue de ses parents, de ses amis
et de ses connaissances. De même les résultats de ses bonnes
œuvres accueillent l'homme qui a marché dans le chemin de la justice,
lorsqu'il passe de la vie présente dans la vie d'au-delà.
»
66. - Koûtadanta dit: « J'ai foi dans la gloire et l'excellence
de tes doctrines. Mon œil ne peut pas encore supporter l'éclat
de la lumière; cependant je comprends maintenant que le moi n'existe
pas et la vérité point pour moi. Les sacrifices ne peuvent
rien pour le salut, et les invocations sont paroles oiseuses. Mais comment
trouverai-je le chemin de la vie éternelle? J'ai appris tous les
Védas par cœur et n'ai point trouvé la vérité»
67. - Le Bouddha dit: «Le savoir est une bonne chose; mais il ne
sert de rien. La véritable science ne peut s'acquérir que
par la pratique. Pratique cette vérité que ton frère
est semblable à toi. Marche dans l'excellent chemin de la vérité
et tu comprendras que le moi c'est la mort et la vérité
l'immortalité.»
68. - Koûtadanta s'écria: « Puissé-je prendre
refuge dans le Bouddha, dans le Dharma et dans la fraternité! Accepte-moi
pour disciple et fais-moi prendre part au bonheur de l'immortalité!
»
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