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Textes Choisis

L'essor du bouddhisme - par Perry Garfinkel

Article paru dans le numéro de décembre 2005 du National Geographic

Celui qui m'a le plus appris sur le bouddhisme n'était pas un moine au crâne rasé. Il ne parlait pas le sanskrit et ne vivait pas dans un monastère himalayen. Du reste, il n'était même pas bouddhiste. Il s'appelait Carl Taylor, avait toujours vécu à San Francisco, et semblait proche de la cinquantaine. Quand je l'ai rencontré, il avait l'air frigorifié, assis bien droit dans le lit roulant que l'on avait poussé dans le parc ensoleillé de l'hôpital public de Laguna Honda, qui dispose d'une unité de soins palliatifs. Carl était en train de mourir du cancer.

J'avais obtenu l'autorisation de passer une semaine dans cette unité, où des bénévoles d'une association bouddhiste zen prêtent assistance au personnel de l'hôpital. Cette initiative, qui a depuis essaimé dans le monde entier, s'appuie sur deux des enseignements essentiels du bouddhisme, la conscience de l'instant présent et la compassion, pour redonner un peu de dignité et d'humanité aux personnes en fin de vie. Des leçons qui ne sont pas si faciles à apprendre. Assis près de Carl, je l'aide à remettre en place la veste fatiguée qui lui sert de couverture. Il a accueilli le diagnostic fatal avec un courage résigné. J'essaie de lui faire la conversation, mais je m'y prends très mal. Quel réconfort peut-on apporter à quelqu'un qui n'a pas longtemps à vivre et qui le sait? «Alors qu'est-ce que vous faites... euh... faisiez comme métier?» Long silence. Il tire lentement sur sa cigarette. Un siècle semble s'écouler tandis qu'il regarde monter vers le ciel une volute de fumée blanche qui tranche sur l'uniformité du bleu. «Je n'aime pas beaucoup parler de mon passé.»

Compris! Pour tenter de poursuivre la conversation, je passe mentalement en revue ma liste de questions. Si je ne peux pas l'interroger sur son passé et que cela ne rime à rien de lui poser des questions sur son avenir, il ne reste que le présent. Et je suis en train de me rendre compte que, sur le présent, il n'y a pas de questions: il y a juste le fait d'exister. Je me sens tout d'abord gêné: privé de ses questions, un journaliste n'est plus rien. Mais Carl semble se contenter de m'avoir à ses côtés; ma seule présence soulage un peu ses souffrances. Quand je comprends que je n'ai rien à faire ni rien à dire, je me sens plus détendu. Carl m'observe en esquissant un sourire. Nous savons tous deux que je viens d'apprendre une petite leçon. Ensemble, nous regardons s'élever une autre volute blanche.

Au cours de la semaine, j'ai appris d'autres enseignements inspirés du bouddhisme: sur l'«impermanence» de la vie, sur notre tendance à vouloir que les choses soient conformes à nos désirs et notre déception lorsqu'elles ne le sont pas, sur la douleur physique et morale, et sur la valeur de ce que les bouddhistes appellent le sangha, autrement dit la «communauté». Mais, surtout, j'ai réalisé combien les leçons acquises il ya deux mille cinq cents ans par un homme, en Inde, étaient adaptées au monde moderne.

Aujourd'hui, une nouvelle forme de bouddhisme se répand dans le monde. Ses philosophies inspirent des thérapies destinées à apaiser certains maux physiques ou moraux, ou encore des réformes politiques et environnementales. Des sportifs l'utilisent pour améliorer leurs performances, des chefs d'entreprise pour mieux gérer leur stress, des policiers pour désamorcer des situations conflictuelles, des malades chroniques pour les aider à supporter leur état. C'est cette adéquation au monde contemporain qui a entraîné un réveil du bouddhisme, même dans des pays comme l'Inde, où il avait pratiquement disparu, et la Chine, où il a été persécuté.

L'association zen qui collabore avec l'unité de soins palliatifs est l'un des exemples du «bouddhisme socialement engagé», une expression que l'on doit au moine bouddhiste d'origine vietnamienne Thich Nhat Hanh, exilé dans les années 1960 à cause de son opposition non violente à la guerre du Viêt Nam. Toujours engagé à l'âge de 79 ans, il vient de séjourner trois mois dans son pays natal à l'occasion du trentième anniversaire de la prise du pouvoir par le parti communiste au Viêt Nam, dispensant les enseignements du bouddhisme dans le pays qui l'avait autrefois considéré comme un paria. En Dordogne, dans le centre de méditation du Village des Pruniers, des Palestiniens et des Israéliens -entre autres- participent régulièrement aux ateliers qu'il organise sur la résolution des conflits et les négociations de paix. Des séances qui débutent souvent dans l'hostilité, me raconte Thich Nhat Hanh, et se terminent tout aussi souvent par des embrassades.

«Tout commence avec ce vieil adage: Cesse de simplement agir et assieds-toi», poursuit le moine d'une voix chuchotante. Fluet, avec de grandes oreilles et des yeux très enfoncés, il est assis sur le perron de sa petite maison qui domine les vignobles du Bordelais. «Pour mener à bien ce travail d'engagement social, il faut d'abord apprendre ce que le Bouddha a appris: apaiser son esprit. Ensuite, on n'entre pas en action; c'est l'action qui entre en nous.»

SIDDHÂRTHA GAUTAMA, connu par la suite comme le Bouddha, est né vers 500 av. J.-c., près des contreforts de l'Himalaya. C'était le fils d'un roi local. Au cours des siècles qui ont suivi sa mort, alors que sa réputation grandissait, le mythe s'est confondu avec l'histoire - et un Bouddha légendaire est né. Selon l'une de ces légendes, le Bouddha aurait quitté le sein de sa mère à sa naissance et aurait fait sept pas en direction de chaque point cardinal, faisant apparaître des lotus sous ses pieds.

Toutefois, la plupart des récits s'accordent sur la version suivante: à l'âge de 29 ans, le prince, marié et las de vivre dans l'opulence, s'aventure hors de son palais et rencontre pour la première fois la vieillesse, la maladie et la mort. Cette brève confrontation avec les réalités de la vie le bouleverse à un point tel qu'il abandonne son confort pour chercher à mettre un terme aux souffrances humaines. Pendant six ans, il supporte toutes les privations que connaissent les autres ascètes - il jeûne, observe le silence et vit seul dans une grotte- jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il n'a pas trouvé ce qu'il recherchait. Il doit exister une autre voie, pense-t-il, une «voie médiane» entre la satisfaction des plaisirs et l'ascétisme. Il décide de s'asseoir pour méditer sous l'un des grands arbres bo (pipal) qui parsèment la plaine du Gange, jusqu'à ce qu'il trouve une réponse. Il analyse ses pensées pour découvrir comment et pourquoi les êtres humains s'infligent souvent leur propre souffrance morale. Lorsqu'il quitte l'ombrage de l'arbre, il est le Bouddha, ce qui signifie simplement l'« Éveillé ». (L'arbre, un Ficus religiosa, est aujourd'hui appelé arbre de la bodhi, ou « arbre de l'Éveil».) Jusqu'à sa mort, à l'âge de 80 ans, le Bouddha se déplacera dans les vallées correspondant aux États indiens actuels de Bihar et de l'Uttar Pradesh, partageant ses vérités avec tous ceux qui voulaient bien l'écouter. Ses idées ne reposent pas sur la foi, comme dans d'autres religions, mais sur l'observation empirique. Il est parvenu aux Quatre Nobles Vérités:

1. Toute forme d'existence est insatisfaisante et sujette à la souffrance ;
2. La cause de la souffrance est la soif du désir;
3. En éteignant la soif du désir, on éteint la souffrance ;
4. Il existe une méthode qui aide à supprimer la cause de la souffrance: c'est le Noble Chemin octuple, guide du comportement et des pensées «justes ».

Le Noble Chemin Octuple est une boussole morale qui mène à une vie de sagesse (compréhension et pensée justes), de discipline morale (paroles, action et moyens d'existence justes) et de discipline mentale (effort, vigilance, concentration justes). L'une des pratiques essentielles du Noble Chemin est la méditation. Bien que ces pratiques diffèrent d'une secte à l'autre -seul ou en groupe, face à un mur ou à d'autres adeptes, les yeux fermés ou légèrement ouverts, en silence ou en psalmodiant -, presque toutes prêtent une grande attention à la respiration. Rien de mystique ou de surnaturel dans cette
préoccupation, pas de lévitation ni d'expérience hors du corps à attendre! Simplement, àchaque inspiration et à chaque expiration, votre présence d'esprit s'intensifie.

L'inspiration permet de prendre conscience des sensations du corps et de l'organe responsable de la distraction: l'esprit. L'expiration permet au corps de relâcher ses tensions et aux pensées vagabondes de se concentrer sur le souffle. Inspiration... L'air chatouille le bout du nez. Expiration... Le genou est toujours douloureux, l'esprit toujours vagabonde. Inspiration... Ne devrais-je pas consacrer mon temps à quelque chose de plus utile? Expiration. .. Qui est le «je» de la pensée précédente? À force de concentration, on finit par comprendre cette parole du Bouddha: «Nous sommes ce que nous pensons.»

Le Bouddha ne cherchait pas à transformer ses idées en religion. Il déconseillait même de suivre une voie, ou une recommandation, sans l'avoir vérifiée par sa propre expérience. Sur son lit de mort, il aurait prononcé ces mots: «Soyez à vous-même votre propre lampe.» Quoi qu'il en soit, plusieurs centaines d'années après la mort du Bouddha, ses enseignements ont pris racine.

Certains pensent que le bouddhisme ne devrait pas être considéré comme une religion, mais plutôt comme une philosophie ou une forme de psychologie. Après tout, contrairement à ce qu'il en est pour les autres grandes religions, l'Être suprême n'existe pas dans le bouddhisme, qui nous encourage par ailleurs à contester l'autorité, et même à la défier.

Ce sont ces caractéristiques du bouddhisme qui ont séduit une partie de ma génération, celle qui a grandi dans la seconde moitié du xxe siècle. Ce n'était pas un bouddhisme dogmatique (nous nous méfiions de l'autorité); il reposait sur des faits que nous pouvions vérifier avec nos propres sens (c'est à cette époque que la science est devenue le nouveau dieu) ; il suggérait que nous, et non pas une force extérieure, détenions les réponses à notre propre bonheur (nous entrions dans la «décennie du moi» ) ; il considérait l'esprit à la fois comme l'obstacle à une véritable compréhension de soi et la clé de cette même compréhension (place au Dr Freud et à la psychanalyse !).

Si nombre d'Européens et d'Américains sont attirés par les rituels compliqués du bouddhisme tibétain et du bouddhisme zen japonais, d'autres, comme moi, leur préfèrent la simplicité du bouddhisme theravâda de l'Asie du Sud-Est. M'inspirant de cette tradition, je pratique la méditation vipassanâ, axée sur la vigilance ou l'attention. Je n'y ai pas - encore - gagné la «révélation », mais j'ai appris à mieux cerner certaines des questions qui se posent à moi: Qui suis-je? Pourquoi suis-je là? Comment puis-je parvenir à un bonheur durable?

SIGNE DE L'ADAPTABILITÉ du bouddhisme, la technique de méditation que j'utilise est devenue la clé de voûte d'un programme novateur de réforme pénitentiaire qui se répand à travers l'Inde. «Je ne fais pas de la prison, je fais du vipassanâ», me dit le détenu Hyginus Udegbe. Après avoir attendu quatre ans et demi d'être jugé pour détention de cocaïne, ce Nigérian est incarcéré à la prison de Tihar, près de New Delhi. Avec près de 13 000 détenus, soit plus de deux fois sa capacité, c'est l'une des plus grandes prisons d'Asie. La surpopulation, les mauvaises conditions sanitaires et un personnel qui a tendance à opprimer et à humilier les prisonniers en font un véritable enfer.

Mais, pour Hyginus Udegbe, comme pour des milliers d'autres détenus en Inde, la pratique du vipassanâ a transformé la prison en une oasis propice à la réflexion personnelle et à la réinsertion. Des retraites silencieuses de dix jours sont organisées deux fois par mois dans une section de la prison n° 4, et les prisonniers peuvent en bénéficier à raison d'une retraite par trimestre. Beaucoup se portent volontaires. «J'avais de l'hypertension et je n'arrivais pas à dormir», me raconte Hyginus Udegbe, dont la carrure fait davantage songer à un boxeur qu'à un adepte de la méditation. Derrière nous, une roue jaune, symbole de la doctrine du Bouddha (le dharma), a été peinte sur un mur. «Après ma première retraite ici, poursuit-il, ma tension a baissé et j'ai dormi dix heures. Avant, je m'emportais facilement mais, maintenant, je suis comme une colombe, très pacifique. Et je suis tellement plus heureux! »

Plus troublant encore a été mon entretien avec un homme qui est gardien de prison à Tihar depuis quatorze ans et qui, à sa demande, a suivi trois retraites. «Je voulais connaître par moimême ce vipassanâ dont j'avais entendu parler, m'explique-t-il. Avant le stage, je frappais les prisonniers. J'étais tellement angoissé que j'étais devenu un monstre. Après le stage, je me suis senti plus humain.» Aujourd'hui, les détenus viennent volontiers lui demander conseil.

«Puisque nous sommes tous prisonniers de notre esprit, où peut-on mieux s'en rendre compte que derrière les barreaux? », explique Satya Narayan Goenka, un ancien homme d'affaires birman de 80 ans, qui enseigne à présent la méditation à Bombay. C'est lui qui est à l'origine de la résurgence du vipassanâ en Inde. Aujourd'hui, dans le monde entier, des groupes de méditation se retrouvent régulièrement dans les établissements pénitentiaires. Des études ont montré qu'avec cette pratique, les prisonniers atténuent leurs propres souffrances et en infligent moins aux autres.

«Je n'enseigne pas le bouddhisme», se défend cet homme à la voix grave et forte, corpulent, mais non dépourvu d'une certaine grâce. «Je ne veux pas convertir les gens d'une religion à une autre. Je veux les convertir de la misère au bonheur, de l'asservissement à la libération, de la cruauté à la compassion. Il n'y rien de mystérieux là-dessous: vipassanâ signifie "voir les choses telles qu'elles sont vraiment".

Après s'être concentré sur sa respiration pendant quelques jours, on commence à faire attention à ses sensations. On prend vite conscience que l'on est obsédé par des besoins - nourriture, chaleur, toutes sortes de désirs- et par notre aversion des choses désagréables. Puis on réalise que tout cela est éphémère. Ces simples prises de conscience, que chacun peut expérimenter, finissent par constituer une doctrine. ».


Sommaire du numéro de décembre 2005 :

Impressions tibétaines, texte et photographies de Mathieu Ricard
L'essor du bouddhisme : enquête sur une religion qui séduit de plus en plus.
France, terre bouddhiste, de Céline Lison




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