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La
naissance de "sectes" à l'intérieur du
bouddhisme s'explique aisément: d'une part, le Buddha n'avait pas
désigné de successeur pour diriger la communauté
après lui, et aucune autorité suprême n'avait été
instituée pour préserver l'unité doctrinale; d'autre
part, l'individualisme inné des Indiens les porte à rechercher
un salut personnel en suivant un sage renommé, d'où la multiplication
des maîtres et la prolifération des écoles, non seulement
dans le bouddhisme, mais aussi dans l'hindouisme et le jaïnisme.
Ainsi, durant les six premiers siècles de son histoire, le bouddhisme
ancien a vu se développer en son sein une trentaine de sectes différentes.
Or, de toutes ces écoles, une seule a subsisté jusqu'à
nos jours, et elle est encore florissante à Ceylan (Sri Lanka)
et dans plusieurs pays du Sud-Est asiatique: la Birmanie, la Thaïlande
(autrefois le Siam), le Laos et le Cambodge (aujourd'hui le Kampuchéa).
C'est pourquoi on l'appelle souvent l'École du Sud. Mais
son nom traditionnel est theravada, ou "Voie des Anciens";
ses adeptes, les theravadin, ont produit une littérature considérable
en langue palie ; leurs textes sacrés constituent le "canon
pali".
Les
deux formes de bouddhisme les plus connues en Occident depuis quelques
décennies sont le zen et le bouddhisme tibétain, chacune
comprenant à son tour plusieurs écoles. Mais ces formes
de bouddhisme ont tout de même quelque chose d'extrême, car
elles représentent l'aboutissement d'une longue évolution
au cours de laquelle des influences extra-indiennes ont fortement coloré
les doctrines et les pratiques. Alors que, paradoxalement, l'École
du Sud, qui est la plus proche du bouddhisme ancien, reste pratiquement
ignorée du plus grand nombre. Il convient donc, avant de décrire
les événements qui ont marqué son histoire, de commencer
par dire ce qu'est le bouddhisme theravada.
Un
bouddhisme de sagesse
La
sagesse consiste à voir les choses telles qu'elles sont, et à
les apprécier à leur juste valeur. Du point de vue bouddhiste,
l'idéal de la sagesse est de voir les choses telles que le Buddha
lui-même les a vues grâce à son illumination. Le rôle
de l'enseignement et de la pratique est justement de faire avancer sur
une "voie" qui conduit à cette expérience
suprême. Tant qu'il marche sur la voie, le disciple progresse dans
la sagesse: sa vision des choses se clarifie et se purifie dans la mesure
où la docilité à l'enseignement reçu et l'énergie
développée dans l'observance des préceptes et la
pratique des différentes formes de méditation transforment
et purifient sa vie.
Cette "voie de purification" comprend plusieurs étapes.
La place nous manque pour les décrire, mais il faut insister sur
l'étape ultime, car c'est elle qui constitue l'idéal du
theravadin: l'état d'arhat (en sanskrit) ou d'arahant (en pali).
L'arhat est celui qui a parcouru la voie bouddhique de façon tellement
parfaite, qu'il est dépouillé de tous les liens et de toutes
les passions: le karma en lui est éteint, il est libéré
du samsara : pour lui, il n'y aura plus de renaissance; il obtiendra l'Extinction
complète à la fin de cette dernière vie phénoménale.
Les tenants du mahayana opposent souvent cet idéal de l'arhat,
considéré par eux comme marqué par la recherche d'un
salut purement individuel, à l'idéal du bodhisattva:
cet "être promis à l'Éveil" qui a
mûri spirituellement au cours d'un grand nombre d'existences, et
qui, sur le point d'accéder à l'Éveil, y renonce
en faisant le vœu de demeurer dans le flot des renaissances - et donc
dans le monde de la souffrance - tant qu'il restera des êtres à
secourir et à aider sur la voie de la délivrance totale
et définitive. Le Theravada inclinerait donc vers la sagesse, et
le mahayana vers la compassion. Mais cette présentation est caricaturale,
car, dans le bouddhisme, quelle que soit l'école considérée,
il existe un lien essentiel entre la sagesse et la compassion: ces deux
aspects, vus dans leur complémentarité, constituent ensemble
la voie bouddhique. Sans la compassion, en effet, la sagesse ne serait
que vue intellectuelle froide et désabusée, et ne pousserait
pas l'adepte à vivre en solidarité avec tous ceux qui souffrent.
En retour, c'est le non-attachement aux réalités transitoires
et relatives - intérieures ou extérieures - procuré
par la sagesse qui garantit l'authenticité de la compassion: car
c'est grâce à elle que la compassion est libérée
de tout mouvement passionnel égocentrique.
Il faut ajouter encore que l'on trouve une grande dévotion à
certains bodhisattva dans le bouddhisme ancien (par exemple, Maitreya,
qui est le prochain Buddha à venir). En outre, Buddhaghosa
consacre tout un chapitre du Visuddhimagga à la description
des Brahma-vihara, les "états sublimes" au nombre de
quatre:
-metta, la bonté toute d'amour: il s'agit de vouloir du
bien à tous les êtres, affectivement et effectivement;
-karuna, la compassion, la prise de conscience de la solidarité
dans la souffrance avec tous les êtres, et la conviction que le
moyen le plus efficace pour se libérer de la souffrance est de
travailler à en libérer les autres;
-mudita, le fait de trouver sa joie dans la joie des autres: moyen
très efficace pour sortir de la préoccupation de soi-même
et pour s'entraîner à l'oubli de soi;
-upekkha, l'égalité d'âme, qui consiste à
ne pas faire de différences entre les êtres, agréables
ou désagréables, et à les traiter tous avec une égale
bienveillance et un égal dévouement; l'attitude intérieure
qui en résulte n'est pas l'indifférence, mais l'imperturbabilité.
La
conception du monde et l'idéal monastique
Pour les theravadin, "sabbe dhamma anatta": "toutes
les réalités sont sans Soi ", sans atman; on retrouve
ici la doctrine fondamentale de l'anatta. Toutes les réalités
phénoménales, fluentes et interdépendantes, se combinent
en groupes d'éléments ou d'énergies, et ces agrégats
contribuent à former les êtres. C'est à tort qu'on
attribue à ces êtres purement phénoménaux une
réalité substantielle, existant en soi. Pourtant les éléments
dont ils sont constitués ont bien une réalité extramentale,
objective, du point de vue du bouddhisme ancien: celui-ci n'est pas idéaliste
(au contraire du Grand Véhicule), mais réaliste.
Il en résulte que ce monde phénoménal - qui est identiquement
le monde de la souffrance (dukkha) - auquel l'homme est enchaîné
par la transmigration, existe bien: s'il veut échapper à
la souffrance, tout le problème pour lui est donc d'en sortir!
C'est bien ainsi que le theravadin se représente le salut: être
sauvé signifie être libéré totalement et définitivement
du monde phénoménal; pour ne plus mourir, il faut ne plus
renaître. D'où le développement d'une spiritualité
du non-attachement, qui n'est accessible qu'aux moines les plus avancés.
C'est pourquoi aussi le Theravada apparaît comme une religion essentiellement
monastique: le moine y est considéré comme le disciple parfait
du Buddha; lui seul peut accéder au nirvana. Encore aujourd'hui,
dans les pays du bouddhisme theravada, l'institution monastique est un
élément constitutif de la société bouddhiste,
à tel point que le développement - ou même la survie
- du bouddhisme semble impossible sans l'existence en son sein d'une communauté
de moines.
Il convient de dire un mot des deux formes distinctes que la vie monastique
a prises dans les pays du Theravada : celle des moines qui vivent dans
les villes et les villages, et celle des moines en forêt. Les premiers
mènent une vie mitigée, partagée entre le souci du
développement de la vie intérieure et les préoccupations
qui découlent de leur insertion dans la société:
prédication, enseignement et autres activités. L'osmose
entre les laïcs et la communauté des moines est très
grande, spécialement dans les pays où le monachisme temporaire
est pratiqué: tous les hommes ont été moines pendant
un temps plus ou moins long - de quelques semaines à quelques années
- et connaissent donc la vie monastique de l'intérieur; cette coutume
contribue à imprégner toute la population de l'esprit bouddhique.
Les moines en forêt, de leur côté, qu'ils vivent seuls
ou en groupe, mènent une vie que l'on pourrait qualifier de strictement
contemplative. Retirés de la société, ils ne poursuivent
qu'un seul but: pratiquer le Noble Octuple Chemin d'une manière
radicale, pour développer une attitude intérieure de non-attachement
vis-à-vis des réalités impermanentes qui composent
ce monde, condition nécessaire pour que surgisse la lumière
intérieure qui fait voir les choses telles qu'elles sont. Leur
mode de vie est plus simple et plus austère: ils ne font, par exemple,
qu'un repas par jour, alors qu'on en fait deux dans les monastères
des villes et des villages. Quant à l'horaire de la journée,
il est disposé de telle manière que le moine puisse vaquer
à la méditation le plus souvent et le plus longtemps possible.
Un
bouddhisme religieux
Le bouddhisme theravada ne se réduit pourtant pas à une
spiritualité du non-attachement: il a une dimension proprement
religieuse. Il serait intéressant de développer longuement
ce thème, mais il faut signaler au moins l'importance de la foi
et de la dévotion dans le bouddhisme vécu.
Comment parler de foi, alors que le Buddha a expressément rejeté
la notion hindoue de révélation -la Sruti - et que lui-même
ne s'est jamais considéré comme le bénéficiaire
d'une révélation qu'il aurait reçue? Et pourtant,
le Buddha joue un rôle de "révélateur" envers
ses disciples qu'il tire de l'ignorance - l'avidya, état d'obscurité
et d'illusion qui rend l'homme prisonnier de la souffrance - en leur dévoilant
le sens de la vie. Seule la réalité absolue, permanente
et non composée, peut combler l'aspiration au bonheur du cœur humain
et par conséquent seul le fait de rejoindre l'absolu, de coïncider
pour ainsi dire avec lui, peut sauver l'homme, c'est-à-dire le
délivrer de toute souffrance. La révélation qu'il
apporte est celle de la voie qui mène à la délivrance
totale et définitive: le "Noble Octuple Chemin"
qu'il avait découvert lors de son Éveil, et "qui conduit
à la paix, à la sagesse, à l'Éveil et au nirvana
".
La foi - Sraddha (en pali: saddha) signifie donc la confiance avec laquelle
le bouddhiste s'en remet au Buddha et à son enseignement (dharma),
en raison de l'autorité qui lui vient de son Éveil (bodhi).
La première qualité du disciple sera donc la docilité.
Mais celui-ci est invité à vérifier par son expérience
personnelle ce qui lui est enseigné; et progressivement la connaissance
directe que procure l'expérience spirituelle remplacera la connaissance
indirecte que donne la foi, qui fait encore confiance à un témoignage,
à la connaissance directe d'un autre. Un texte du bouddhisme ancien
éclaire bien ce processus:
"Celui, ô moines, qui a foi et confiance en cette doctrine
de l'impermanence s'appelle un marcheur dans la foi... Celui, ô
moines, chez qui, par sa pénétration, cette doctrine est
modérément approuvée, s'appelle un marcheur dans
la foi. Celui qui connaît vraiment, qui voit ces doctrines, est
appelé "un homme qui a passé le fleuve" :
il est destiné à l'illumination".
Le comportement religieux des bouddhistes se manifeste aussi par la dévotion,
qui s'exprime tant personnellement que communautairement dans les offices
célébrés dans tous les monastères du theravada.
L'office du matin commence toujours par une louange des "Trois
Joyaux", ces trois trésors précieux en lesquels
le cœur du bouddhiste se confie, et qui sont le Buddha, modèle
parfait de l'homme spirituellement éveillé, le dharma, l'enseignement
religieux qui favorise l'accès à la réalité
ultime, et enfin le sangha, la communauté des moines et des disciples
véritables qui sont en marche vers l'Éveil.
Mais les "Trois Joyaux" ne sont pas seulement objet de louange
et de vénération: en eux le bouddhiste "prend refuge".
La prise du Triple Refuge, formule d'engagement utilisée pour recevoir
la profession de foi d'un nouveau bouddhiste, est aussi répétée
solennellement au cours de certains offices:
"Je vais au Buddha comme Refuge
Je vais au dharma comme Refuge
Je vais au sangha comme Refuge."
Chaque phrase est d'abord prononcée par le moine prédicateur
assis sur la "chaire", puis reprise par l'assemblée,
lentement et avec recueillement.
Tout cela met en lumière la dimension communautaire, élément
constitutif du bouddhisme, comme d'ailleurs de toute religion.
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