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La méditation et la vie. - par Stephen Batchelor |
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Cet
article fut à l'origine délivré comme discours à
un groupe d'étudiants participant à l''université
bouddhiste d'été du monastère de Song Kwang Sa, République
de Corée, en 1983.
Traduction française d'Olivier Dao.
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Je pense qu'on peut raisonnablement dire que lorsque la plupart des gens commencent la pratique de la méditation, ils le font avec un certain enthousiasme et même de l'excitation. On s'implique dans une activité qui est neuve et inexplorée, plein de curiosité pour la tournure qu'elle va prendre ; et on entretient toutes sortes d'attentes et d'espoirs à son sujet. Peut-être qu'à travers la méditation quelque chose d'extraordinaire et de miraculeux arrivera : "j'aurai des visions et vivrai une profonde paix de l'esprit ; des êtres divins m'apparaîtront ; mon instructeur reconnaîtra en moi quelqu'un de spécial et me transmettra ses enseignements et les visions pénétrantes les plus élevées." Mais après avoir pratiqué un moment - quelques jours, semaines, mois ou même des années -, il se peut que l'on remarque que notre enthousiasme initial pour la méditation n'est plus aussi fort. On ne s'assied plus avec la même ardeur qu'avant. La méditation ne devient qu'un autre élément répétitif de notre routine quotidienne. Au lieu que notre esprit devienne plus calme et paisible, il semble même devenir encore plus instable et distrait. Il se peut qu'on continue un certain temps à se convaincre de l'importance de méditer, mais même les mots commencent vite à perdre tout impact. On devient frustré par la difficulté de méditer et on se demande s'il n'y a pas un moyen plus facile. Enfin, il se peut qu'on perde tout à fait notre intérêt, et qu'on en arrive à la conclusion que cela n'en vaut tout simplement pas la peine. Malheureusement, je ne décris pas ce qui n'arrive qu'à quelques cas exceptionnels. Une telle expérience d'exaltation initiale suivie d'ennui et de déception est tout à fait courante parmi ceux qui développent un intérêt pour la méditation. Je serais surpris si même ceux qui continuent à pratiquer ne se sentaient pas déprimés ou découragés parfois, et ne remettaient pas en question la valeur de ce qu'ils font. Alors, où est la source du problème ? Est-ce notre approche qui est incorrecte ? D'abord, que cela soit clair, ce qu'on cherche à obtenir par la méditation n'existe pas en dehors de nous-mêmes. Ce n'est pas comme si les fruits de la méditation pouvaient simplement s'ajouter à ce que l'on est déjà. On tend souvent à baser notre idée d' "obtenir quelque chose" sur notre expérience quotidienne de l'acquisition. On travaille et, en conséquence, on acquiert quelque chose en retour. Cela peut prendre la forme de l'argent convertissable ensuite en biens matériels plus tangibles et d'autres acquisitions. Mais à travers ce processus, nous - ceux qui font le travail et en reçoivent les fruits -, restons essentiellement inchangés. La méditation, cependant, est assez différente. Car il n'y a rien que l'on puisse jamais espérer obtenir d'elle sans profondément nous changer nous-mêmes. Ainsi, le sujet de la méditation est d'abord celui de notre propre vie. Ceci inclut tout ce avec quoi l'on est intrinsèquement en contact : nos pensées, perceptions et sentiments, notre corps, nos relations avec les autres, notre dépendance à l'environnement extérieur, notre naissance, notre vieillissement, et enfin notre mort. C'est seulement ici, parmi ces choses, qu'on trouve le point de départ pour la pratique de la méditation. En perdant contact avec ce point de départ et en fondant à la place notre pratique sur l'attente de quelque chose de neuf et d'extraordinaire, nous sommes alors destinés à connaître la frustration et la déception. Ce n'est pas le but de la méditation de simplement satisfaire nos souhaits ou nos attentes. Son objectif n'est pas de centrer notre attention sur un idéal éloigné mais de la porter à nouveau sur la véritable réalité de notre existence. Où se situe exactement ce point de départ ? Il se trouve dans la reconnaissance claire du besoin de méditer. Car c'est seulement quand la méditation est ressentie comme une chose entièrement nécessaire, que l'on sera inspiré de la pratiquer avec une totale sincérité et engagement. D'ailleurs, le besoin de méditer n'est pas une chose qu'il suffit d'apprécier une fois ou deux. Pour soutenir notre pratique nous devons constamment nous en rappeler notre besoin fondamental. En fait, un aspect du processus même d'une pratique méditative fructueuse, est qu'on devient de plus en plus conscient de la nécessité de méditer. Mais si, au contraire, nous n'avons pas une conscience immédiate de pourquoi nous méditons, ou si nos raisons sont confuses et mélangées avec des désirs vagues et des attentes irréalistes, alors il est assez probable que notre méditation dégénéra en une routine mécanique qui semble nous mener nulle part. Il faut dès lors se demander : pourquoi est-ce nécessaire de méditer ? La racine de cette nécessité repose sur le fait que la vie telle que nous la vivons présentement est insatisfaisante. Que cela nous plaise ou non, nous sommes toujours sujets aux déceptions, maladies, peur et angoisse, vieillissement, échec à obtenir ce que nous voulons, et d'un point de vue ultime, la menace constante de la mort. Où que nous allions sur cette terre, malgré toutes les précautions que nous prenons pour nous protéger, il est tout à fait impossible de s'extraire de ces dangers. Car ce ne sont pas des choses qui existent en dehors de nous-mêmes. Elles sont bâties en nous et nous les portons avec nous où que nous allions, à chaque moment de la journée et de la nuit. C'est la nature même de la condition humaine. Et tant que nous conservons le privilège de notre humanité, c'est notre responsabilité de faire face à ces réalités de la vie et d'apprendre à les accepter, au lieu d'essayer puérilement de prétendre qu'elles pourraient être évitées d'une façon ou d'une autre. Et pourtant, ce qui peut-être nous laisse le plus perplexe, est que nous ne comprenons pas vraiment pourquoi tout cela nous arrive. C'est comme si nous étions projetés dans ce dilemme appelé "la vie". Nous ne vivons pas ces choses de notre plein gré. Au contraire, nous sommes simplement conduits par la force aveugle de circonstances qui sont indifférentes à nos souhaits. Même le moindre degré de contrôle dont nous sommes capables d'exercer sur le cours de notre vie reste toujours sous la menace de notre inévitable mort. Mais bien qu'un peu de réflexion puisse éclaircir la nature de notre situation, nous semblons presque incapable de réaliser la gravité de notre détresse. Et lorsqu'à l'occasion nous comprenons le sérieux de la condition humaine, il se peut que nous nous sentions déroutés et impuissants, sans la moindre idée claire sur la façon d'y répondre. Plus on se débrouille pour détourner notre attention des simples distractions extérieures, et que nous tentons d'arriver à une certaine conscience de la "grande question de la naissance et de la mort", plus nous réalisons que notre vie en tant que telle, est un mystère. Elle se présente comme une question sans réponse, à laquelle il n'y a clairement aucune solution simple. Car ce n'est pas une question au sens habituel du mot ; c'est à dire, un problème abstrait duquel nous pouvons nous extraire afin d'y réfléchir calmement. C'est une question dans laquelle nous sommes intimement et inextricablement impliqués. Dans ces moments où nous sommes authentiquement confrontés avec cette grande question d'une gravité absolue, nous réalisons que toute distinction entre la question et celui qui la pose est purement hypothétique. Et si nous sommes vraiment honnêtes avec nous-mêmes, nous reconnaîtrons que cette question ne peut être rejetée sans bafouer notre intégrité la plus fondamentale. La question est telle qu'elle demande une réponse. C'est sur la base de cette question fondamentale et l'exigence qu'elle nous impose, que nous pouvons maintenant commencer à discerner plus clairement pourquoi la méditation est nécessaire. Car le processus de méditation est un moyen par lequel nous acceptons cette question et engagons un processus de réponse à son sujet. Le but de la méditation, alors, est de résoudre l'énigme de nos vies. A travers elle, nous aspirons à nous rapprocher de plus en plus du coeur du problème jusqu'à atteindre enfin une certaine clarté, qui soit à même de dissiper la confusion dans laquelle nous sommes actuellement plongés. Le besoin de méditation est, par conséquent, inséparable de la question fondamentale qu'implique notre existence même. Dès lors où cette question exige une réponse de notre part, nous sommes amenés à rechercher à l'intérieur de nous-mêmes pour trouver une réponse adéquate. Et s'embarquer dans une telle recherche revient à faire le premier pas vers une pratique systématique de la méditation. Mais plus important que toute forme spécifique de méditation que l'on pourrait alors apprendre, est la nécessité de maintenir l'urgence et l'immédiateté de cette recherche intérieure. Pour qu'une méthode de méditation réussisse, elle doit poursuivre le chemin de cette recherche intérieure. Car dès que ce sens du questionnement fondamental est perdu, notre méditation se coupe de sa connexion essentielle à notre vie. Il y a le danger constant, cela dit, d'en arriver à centrer son attention seulement sur la méthode de méditation elle-même. Notre attention s'éloigne de la question fondamentale de la vie humaine qui l'a initiée, et acquiert à la place un caractère technique : comment médite t-on? Comment ça marche? Quels effets produit elle? Quelles sont les étapes que l'on traverse? C'est, bien sûr, nécessaire d'avoir une base de connaissance de ces points. Mais le besoin d'une telle connaissance est strictement limité, et doit toujours rester subordonné à la nécessité bien plus grande de résoudre la question de la vie et de la mort. Cela peut se comparer au besoin d'un artiste de bien connaître et contrôler les outils de son métier. Mais pour qu'il crée une vraie oeuvre artistique, de telles qualités ne sont pas en elles-mêmes suffisantes. De même, le but de la méditation ne peut jamais être réalisé seulement en possédant une connaissance étendue de ses méthodes. Et même si l'on s'employait à toutes les appliquer de la manière qui convient, on pourrait quand même ne pas parvenir à comprendre l'esprit de la pratique. Car le sens de celle-ci ne se trouve pas que dans l'application de ses techniques, mais dans le besoin de résoudre la question de la vie et de la mort. De la même façon, nous échouerons à saisir l'importance de la méditation si nous considérons seulement son but comme étant de produire un état mental paisible et calme. Cela ne veut pas dire qu'un tel état de paix ne soit bon ni désirable. C'est évidemment une qualité positive et qui importe. Mais elle ne devrait être traitée que comme un effet secondaire de la pratique méditative et non comme son but premier. Il est possible que certaines techniques de méditation puissent être utilisées efficacement pour atteindre un état de paix mentale. Mais, seule, la simple tranquillité mentale n'est pas une réponse adéquate à la question fondamentale de la vie et de la mort. Bien que cela puisse sembler très attirant de pouvoir demeurer dans un état si calme et paisible, on s'empêche ainsi de résoudre sincèrement la confusion et le mystère au coeur de l'existence humaine. Parce qu'elle laisse la plupart des questions fondamentales sans réponse, la tranquillité mentale seule ne peut jamais vraiment être satisfaisante. Elle peut fournir une sensation temporaire de soulagement, mais à la fin - et peut-être seule la mort peut nous en convaincre -, elle se révèlera comme un traitement capable d'effacer les symptômes du mal, mais impuissant à nous guérir. La même chose peut être dite pour bien d'autres phénomènes communément associés à la pratique de la méditation : certains changements spectaculaires du caractère et de la personnalité, la survenue d'évènements extraordinaires et miraculeux, l'apparition de visions et ainsi de suite. Là encore, il ne s'agit pas de nier que de telles choses se produisent par le résultat de la méditation. Ce que je veux mettre en avant, c'est qu'elles ne sont pas d'une importance primordiale et que nous devrions résister à la tentation d'être fascinés par elles. Car aussitôt que nous les élevons au rang de préoccupation centrale, nous pouvons perdre de vue le but ultime de la pratique. Ainsi, il est de la plus grande importance d'examiner constamment notre motif pour pratiquer la méditation. Est-on vraiment concerné par la résolution des questions fondamentales de notre existence, ou est-on plus intéressé par la simple expérience de quelque chose d'extraordinaire et nouveau? Sommes nous véritablement conscients du besoin de dissiper la perplexité et la confusion la plus intime de nos vies, ou sommes nous juste après un état d'esprit plus tranquille? Pourtant, même en comprenant clairement le besoin de diriger notre pratique vers la résolution de cette question fondamentale de la vie et de la mort, nous nous retrouverons encore sujets à une puissante tendance en nous-mêmes nous écartant de cette préoccupation. Nos propres bonnes intentions sont rarement assez fortes pour soutenir une conscience constante de notre condition fondamentale d'être humain. Car il y a nombre d'éléments dans nos esprits qui tendent naturellement à résister à une telle conscience. Le sérieux absolu de la grande question de la vie et de la mort peut nous rendre mal à l'aise et peu sûrs de nous. Ainsi, quand nous tentons de nous confronter délibérément à cette condition fondamentale dans notre méditation, nous voyons notre attention fréquemment distraite ailleurs. Et cela exige une grande dose d'efforts pour gagner un quelconque degré de contrôle sur cette tendance forte à la distraction.Au lieu de se concentrer sur la préoccupation centrale de la méditation, on découvre soudain qu'on rêvasse ou qu'on s'endort vraiment. On se retrouve absorbé par des fantasmes sexuels, des spéculations sur notre potentiel de célébrité, des rêves de gagner de grandes sommes d'argent et de devenir riche, ou des envies de certaines nourritures ou boissons. Dans chacun de ces cas, on se sépare, sans pouvoir le contrôler, du but de notre pratique et, souvent sans choix conscient de notre part, on est projeté dans une activité qui est complètement l'opposé de ce à quoi nous aspirons. Bien qu'il y puisse y avoir des causes différentes à cette distraction, je pense que l'une des raisons les plus profondes est notre aversion innée et même notre peur, à effectivement affronter la gravité d'une vie qui balance dangereusement entre la naissance et la mort. Ainsi, pour contrecarrer efficacement cette tendance forte à la distraction, il n'est pas suffisant de simplement appliquer des solutions "techniques". Une telle solution inclurait des techniques pour rendre l'esprit moins ensommeillé ou moins agité, aussi bien que des exercices divers, tels que concentrer l'attention sur le souffle ou certain points du corps, dans le but de renforcer la force de sa concentration. C'est vrai que parfois ces techniques et exercices peuvent être assez utiles. Mais, puisque la première cause de distraction repose non pas tant sur un quelconque aspect de notre agitation mentale de tous les jours, mais sur une aversion à faire face à certaines réalités écrasantes de la vie, de telles techniques sont incapables de pénétrer à la source du problème. C'est pour ça que la seule façon de surmonter cette tendance à la distraction est de nous rappeler constamment du besoin de la méditation. Ce moyen de réfléchir à maintes reprises sur la gravité de la grande question de la naissance et de la mort, et de cultiver une conscience claire des questions fondamentales que nous pose le fait même de vivre. De cette manière, nous pourrons développer graduellement une motivation sincère et une préoccupation capable de nous pousser spontanément vers la pratique de la méditation. Et à travers la force d'un tel intérêt, qui est intimement lié à ce que nous ressentons comme le but le plus important de nos vies, la tendance à être distrait par les affaires triviales extérieures diminuera naturellement. Ce serait induire en erreur que de dire qu'une pratique fructueuse de la méditation ne requiert pas une grande dose de persévérance, d'indulgence et de courage. Car il faut être prêt à y accorder un temps considérable et subir les quelconques épreuves et difficultés qu'elle entraîne. Mais plus on reconnaît la profonde nécessité intérieure de méditer, moins on sera découragé par les épreuves que cela implique. Quand on devient vraiment convaincu du besoin de méditer, alors tout obstacle qui pourrait apparaître sur notre chemin semblera relativement insignifiant. Notre situation peut être comparée à celle d'une personne dont la vie dépendrait de la procuration d'un médicament, sans lequel elle mourrait sous peu. Peu importe les difficultés qu'elle rencontre dans sa quête du médicament, elles ne seront assez grandes pour l'empêcher de continuer à le rechercher. De la même manière, quand nous reconnaissons l'importance de la méditation comme moyen de nous mener à répondre à la question centrale de nos vies, alors il n'y aura pas de difficulté que nous ne soyions préparés à surmonter. |
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Stephen
Batchelor
Né
à Dundee, en Ecosse, en 1953, Stephen Batchelor n'a que 19 ans
lorsqu'en 1972 il arrive à Dharamsala, lieu de résidence
du Dalaï-Lama, en Inde, pour y étudier le bouddhisme à
la Tibetan
Library of Works and Archives, auprès de Geshe Ngawang
Dhargyey. C'est l'année suivante qu'il rencontrera S.N. Goenka
au cours d'une retraite de dix jours à Bodh Gaya qui laissera
une forte impression dans son esprit. Ordonné moine en 1974,
il poursuit ses études bouddhiques à l'Institut Tibétain
de Rikkon, en Suisse, sous la direction du Vénérable Geshe
Rapten. En 1977 il continue ses études au monastère nouvellement
ouvert de Tharpa Choeling (aujourd'hui Rapten Choeling), toujours sous
la direction de Geshé Rapten. En 1979 il se rend à Hamburg
pour travailler comme traducteur au Tibetisches Institut.. En
août 2000, il s'établit en Aquitaine avec sa femme Martine.
Il se consacre maintenant à l'écriture et à la
photographie, tout en continuant à diriger des retraites de méditation
et à enseigner le bouddhisme dans le monde entier. |