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La nature de la conscience - par Stephen Batchelor |
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Retraite de Gumm, Suisse 1989. Transcription d'une cassette enrigistrée par Ann-Paule Kassis. Traduction française par Ann-Paule Kassis. |
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Selon l'information qui vous a été donnée je devrais vous parler de la psychologie bouddhiste. Or, je suis très réservé quant à l'utilisation du mot psychologie. Je me concentrerai dans les discussions que nous aurons ces quelques jours sur la notion de conscience. Je ne veux pas réduire toute notre recherche simplement à la nature de quelque chose que l'on appelle "conscience". Je veux avant tout écarter l'idée que la conscience est quelque chose, une entité que l'on va examiner. Alors que l'on approfondit l'interprétation bouddhiste de la conscience, on réalise que l'on ne peut séparer la conscience de tout le reste. La conscience est juste une prise que l'on a sur la vie, l'existence, l'être, la totalité de ce que l'on appréhende pendant notre vie. Je ne voudrais pas que l'on pense que le bouddhisme est une sorte de super psychologie qui s'accroche aux mécanismes de la conscience et, de quelque façon, élimine tout autre chose. Je voudrais commencer par une citation de Shantideva, qui est un auteur indien du 8ème siècle. Dans cette citation très poétiquement, il replace la conscience dans son contexte. Il dit :
Ces lignes contiennent énormément d'informations. Mais j'aimerais m'appesantir sur l'image : "c'est comme par une nuit sombre et nuageuse quand un bref instant un éclair illumine tout avec éclat." Peut-être certains d'entre vous observent l' affiche qui est sur le tableau et c'est pour moi comme une image de la conscience comme une île. C'est un moment où des trois cercles concentriques représentés, le cercle au centre est supposé représenter la conscience. Et la conscience est comme une île dans une mer d'obscurité. Et je pense que cela est aussi l'image de Shantideva : "un éclair par une nuit sombre". Ainsi nous avons à la base de l'interprétation bouddhiste de la conscience, l'idée que ce n'est pas quelque chose qui arrive souvent, étant donnée la nature de l'univers dans lequel nous vivons, pour cela même que la présence en soi de la conscience, en particulier ce type de conscience que l'on trouve dans l'existence humaine et qui est ce qui nous a tous amenés ici. Cette conscience avec laquelle ou dans laquelle nous passons notre temps. Nous n'avons pas vraiment de conscience mais nous sommes conscients ou autrement dit " la conscience nous a ". Et notre méditation, malgré toute la fierté que nous retirons à nous savoir si bons à nous concentrer sur notre respiration, reste, je pense la plupart du temps, un tâtonnement dans l'obscurité. Nous allons et venons dans tant de cours, nous lisons tant de bons livres et nous écoutons ces personnes dites " sages ", mais cependant à la fin de la journée, quelle part d'illumination y a-t-il dans notre conscience ? Je
voudrais comparer l'image de Shanti Deva avec un extrait d'un écrit
philosophique contemporain, d'un auteur philosophe japonais non connu,
juste une ligne sur laquelle je suis tombée qui dit : " Notre
existence est jetée dans la plus totale obscurité. Peu importe
combien notre perspicacité peut l'éclairer, l'obscurité
non seulement assombrit le chemin d'où nous venons et par lequel
nous allons, mais également jette des ombres sur nos vies quotidiennes.
Un ami a mentionné ce matin que dans toutes les traditions bouddhistes, on considère la vie humaine pleinement consciente, comme une occasion très précieuse, quelque chose qui nous accompagne un moment, pour quelque instant et disparaît ; quelque chose qui pourrait durer encore 10, 20, 50 ans mais qui de façon imprévisible s'arrêtera. Et non seulement nous nous trouvons projetés dans la conscience humaine mais également nous sommes projetés dans une société à un moment sur terre où il y a un degré suffisant de culture, religieuse, spirituelle, psychologique et cela peut nous faire réaliser que nous sommes conscients. Cela peut nous apporter des amis, une méthode, une technique de méditation, une psychothérapie ou tout autre chose qui nous permette de travailler à être encore plus conscient, à élever notre conscience, à augmenter notre conscience. Dans un sens le type de méditation que nous faisons ici, la méditation Vipassana, en dernière analyse est sûrement de devenir toujours plus pleinement conscient, moins inconscient en repoussant les voiles des ténèbres. Illumination : nous avons là toutes les images de la luminosité de la vie ; intériorisation, éveil tous transportant le sens d'un plus grand degré de conscience que ce que nous avons peut-être à l'instant. Et l'idée même d'une voie spirituelle implique que nous allions d'une situation à l'autre, que nous reconnaissions que notre vie est telle que nous pourrons diriger notre énergie vers une intériorisation, une compréhension, un but, un sens qui n'est pas là dans l'instant, que nous ne possédons pas à l'instant, que nous sommes prêts, nous nous engageons à révéler ce qui en ce moment est obscure, ce qui en ce moment est caché, ce qui en ce moment est dissimulé. Cela nous conduit ainsi à considérer la nature de l'obscurité de l'esprit. Dans le bouddhisme, cette obscurité est appelée " ignorance " et qu'est-ce que l'ignorance ? L'ignorance est symbolisée dans la roue de la vie des tibétains, comme un aveugle marchant vers la pointe extrême d'une falaise. Par cela nous avons une image de quelqu'un non conscient de ce qu'il fait de sa vie ; pas conscient de tout ce qu'il peut réaliser, ce qu'il peut faire. Et un tel manque de conscience, un tel aveuglement est ce qui nous met en danger, qui nous met dans la possibilité de perdre toute conscience, de tomber hors de toute conscience. Si nous regardons la littérature d'Abhidharma, on trouve la définition de l'ignorance par Buddhagosha qui dit que : " l'ignorance est la dissimulation " ; dissimuler quelque chose, cacher, masquer. Et je voudrais réfléchir sur ce que signifie " être conscient " et pourtant avoir des vérités qui nous sont cachées. Dire que nous sommes ignorants, que nous vivons dans ces ténèbres veut dire qu'il y certaines choses importantes qui ne sont pas de nous, que le type de conscience que nous possédons est de celle qui sont coupées de certaines vérités, que notre conscience d'une certaine façon dissimule, cache. Quand une chose est dissimulée et que nous n'avons aucune idée qu'elle puisse exister, cela ne nous gène par vraiment beaucoup. C'est seulement quand on commence à entrevoir un signe qu'il peut y avoir quelque chose de plus dans la vie que nous commençons à chercher ce qui est caché. Et de nouveau c'est une métaphore très utilisée dans les discussions d'ordre spirituel : on parle de recherche spirituelle ; on recherche quelque chose ; de quête spirituelle et nous avons dans nos mythologies beaucoup d'images : la quête du Saint Graal par exemple. Il existe ce doute humain profondément ancrée d'un manque, que quelque chose est caché à nos yeux ; et notre vie en un sens est une quête, un recherche de ce qui est caché. C'est peut-être là l'histoire de la conscience. La conscience est une recherche constante, une quête permanente pour une vision pénétrante, une compréhension, un but, un sens à la vie. Que dit le bouddhisme de ce qui est caché ? Buddhagosha continue en disant que " ce que l'ignorance masque, ce sont les quatre vérités " ; les quatre nobles vérités que vous connaissez tous et que je préfère appeler les quatre plus hautes vérités. Nous avons là l'idée que ce qui est caché est La vérité. En un sens comprendre la vérité est comprendre ce qui est caché. Et de fait en grec, le mot exact pour " vérité " signifie " ce qui n'est pas caché ", " ce qui n'est pas dissimulé ". Le bouddhisme aussi parle de notre façon d'être dans un état de " non vérité "et lorsque nous reconnaissons que nous sommes ignorants, que nous ne connaissons pas quelque chose d' important, nous suggérons de la sorte que notre vie n'est pas vraie. C'est peut-être ce sens de non vérité, ce sens que notre vie n'est pas tout à fait honnête qui motive notre recherche, notre quête d'une certaine vérité dans notre vie ; une certaine expérience où nous ne sentons plus comment penser, comment être proche de la vérité. Nous ne pensons plus que nous nous trompons nous même ou sommes trompés. Quelles sont ces quatre vérités qui sont dissimulées à nos yeux. ? La première vérité est celle de la souffrance. Ce qui est dit c'est que cette obscurité de la conscience nous empêche de voir que nous souffrons. La souffrance est cachée, est dissimulée. On peut dire : " ce n'est pas vrai du tout ; je sais très bien que je souffre. J'ai souffert toute la journée ; j'ai eu mal de tête, j'ai mal au dos et maintenant je suis assis jambes croisées sur le sol et cela fait mal ; il n'y a rien là de caché ". Mais lorsqu'on parle ici de souffrance, on ne parle pas nécessairement de maux particuliers ou de malaises. On parle davantage d'une caractéristique fondamentale de l'être. Et c'est quelque chose que l'on va, j'espère, approfondir. On parle là de comment les choses sont inévitablement soumises au changement. Rien dans notre expérience, dans notre vie ne peut nous procurer une satisfaction permanente. Nous vivons dans un monde aux situations changeantes et pourtant une partie de notre non vérité, de notre erreur est que quelque part nous allons trouver quelque chose qui va résoudre tous nos problèmes. On peut en rire, mais je me surprends souvent moi même à le faire en méditation par exemple. Je pense que la plupart d'entre nous avons atteint un certain confort spirituel plutôt qu'un confort matériel. La deuxième vérité est celle de l'origine de la souffrance. Qu'est-ce qui fait que nous souffrons ? Pourquoi nous mettons- nous continuellement dans des difficultés ? Pourquoi nous retrouvons continuellement dans des états où nous sommes bloqués, perdus, dans la confusion, insatisfaits pour n'importe quelle raison. Que quoique nous fassions, au bout du compte, on se retrouve toujours au point de départ. Dans quelle mesure expérimentons-nous une boucle dans notre vie, pas nécessairement une boucle physique mais un cercle spirituel ou psychologique. Y a-t-il peut-être une possibilité de découvrir ce qui nous fait tourner en rond ? aller d'une situation insatisfaisante à une autre ? Peut-être est-ce simplement la question d'apprendre à accepter cette insatisfaction et alors peut-être ne sera-telle plus insatisfaisante ? Mais ce faisant, on reconnaît alors cette vérité de notre insatisfaction et dans ce cas elle n'est plus cachée. Quand on peut accepter profondément cette nature des choses, cette nature changeante, cette nature insatisfaisante, si l'on peut accepter cela non pas intellectuellement mais au plus profond de nous même, alors cette vérité n'est plus cachée ; elle n'est plus dissimulée. Nous avons en quelque sorte surmonté cette obscurité précise. Les origines de cette souffrance sont traditionnellement définies comme l'envie et l'ignorance et tous ces états d'âme qui perpétuent l'erreur et la confusion. Nous verrons cela plus tard de façon détaillée ; je ne vais pas l'aborder maintenant. La troisième vérité est celle de l'arrêt, de la cessation de la souffrance, selon laquelle existe la possibilité que ce cycle d'insatisfaction peut cesser. Et c'est bien cela que le bouddhisme revendique et c'est une revendication tout à fait significative : que cette souffrance aussi profonde soit-elle peut cesser. C'est là une de ces vérités qui est dissimulée, qui est cachée par l'ignorance. La quatrième vérité est celle des moyens de faire cesser la souffrance. On l'appelle souvent le chemin aux octuple voies qui est cultiver la juste attitude, la pensée juste, la juste parole, l'action juste, les justes moyens de vivre, les efforts justes de pleine conscience, la juste concentration etc. Nous verrons également cela plus tard de façon détaillée au cours de la journée. Ainsi donc, quand le bouddhisme parle de la vérité qui est dissimulée par les voiles de l'ignorance, il ne s'agit pas d'une grande vérité cosmique La Vérité, mais il parle d'un ensemble complexe de vérités et de l'intérieur de cet ensemble complexe de vérités naît notre liberté. Ceci est tout à fait clair dans toutes les écoles bouddhistes. On ne singularise pas la vacuité ou la nature du Bouddha ou le nirvana ou quoi que ce soit. Mais c'est de l'intérieur de cet ensemble complexe des quatre vérités que se trouve l'instant de la libération. Donc ce qui est dissimulé n'est pas seulement une vérité ou autre mais bien plutôt une vision de ce que peut être la vie humaine. C'est une vision de ce qu'est le problème de la souffrance, des origines de la souffrance, et une vision de la fin de ce problème et la voie qui mène à cette fin. Maintenant la personne qui a une vue pénétrante directe - nous verrons plus tard ces degrés de perception pénétrante- dans cette vision des quatre vérités , on dit de cette personne qu'elle est sainte : un arya ; une personne d'un niveau supérieur littéralement. Ainsi lorsqu'on dit les quatre plus hautes vérités, les quatre nobles vérités, on parle des quatre vérités qui rendent noble la personne. Cela ne veut pas dire que les vérités sont de quelque façon nobles ou plus élevées, mais que celles-ci sont ce qu'expérimente une personne que l'on considère comme sainte. Un autre problème avec les quatre vérités est que l'on a tendance à les considérer comme des faits : la souffrance comme un fait, l'origine de la souffrance comme un fait, la fin de la souffrance comme un fait, et les moyens de faire cesser la souffrance comme un ensemble de faits. Mais je ne pense pas qu'il en soit vraiment ainsi. Ces quatre vérités, sont des tâches s'il en est ; ce sont des choses que nous pouvons faire. Et le Bouddha le dit clairement. Il dit que la souffrance est ce qui doit être reconnu, l'origine de la souffrance est ce qu'il faut lâcher, la cessation de la souffrance est ce qu'il faut réaliser, les moyens qui mènent à la fin de la souffrance est ce qu'il faut cultiver. C'est un peu comme- pour ceux d'entre vous qui connaissez " Alice au pays des merveilles ", elle tombe sur une bouteille à un endroit, et il y a une étiquette dessus qui dit " buvez-moi "…vous connaissez cette histoire ?
Et je pense que cette façon de considérer les vérités nous libère de cette tendance que l'on a en occident de toujours intellectualiser les choses, de penser aux vérités comme à des faits, comme à des données. Alors que le Bouddha dit clairement que ces vérités sont pour nous engager, sont des tâches à réaliser ; sont ce qui pourrait aider l'être humain à réaliser pas simplement à connaître intellectuellement ; avec lesquelles on s'engage vraiment. Et si l'on pense aux quatre vérités de cette façon, alors l'ignorance aussi n'est plus simplement une sorte d'écran sombre qui nous cache de nombre de choses, mais plus précisément l'ignorance nous dissimule ce que nous devrions faire ; que notre ignorance nous paralyse d'une certaine façon, paralyse au sens de nous arrêter, nous bloquer. L'ignorance nous maintient dans une sorte de prison, nous empêche de faire certaines choses. Et nous avons dans le bouddhisme l'image du " samsara " où ce cercle vicieux incessant est comparé à une prison : une place où nos actions, nos vies sont limités de toutes leurs possibilités, de ce que l'on peut faire. Donc lorsqu'on parle de bouddhisme, on met l'accent sur la pratique bouddhiste et l'on ne parle pas là de ce que l'on peut savoir, connaître, mais bien plus de ce que l'on peut faire. Et c'est la que les deux parties de notre équation se rejoignent : que toutes ces idées sur la conscience, l'ignorance etc ne sont significatives au sens bouddhiste si elles nous permettent de voir plus clairement afin d'agir différemment, afin de nous donner quelque chose à faire. Et la pratique de la méditation n'est pas simplement une observation passive des choses, mais c'est une forme d'engagement : on fait quelque chose. Nous reviendrons sur ce problème, commun à beaucoup de monde en occident, qui est ce sens profondément enraciné de la dualité entre un sujet et un objet. Je sais qu'il est facile pour nous de dire " oui je réalise que Descartes avait tort et je ne vais plus me fourvoyer sur cette voie de la dualité ". Mais comme pour beaucoup d'aspects de notre histoire, de notre histoire culturelle, de notre histoire religieuse, notre conditionnement depuis notre prime enfance, on ne peut pas simplement laisser tomber ces choses d'un haussement d 'épaules. Je pense qu'il y a un conditionnement très fort en nous pour assumer cette dualité et quand on parle de conscience-et je développerai cela demain- il nous est très difficile de ne pas y penser comme de quelque chose de subjectif. Cependant la question se pose fortement de savoir si le Bouddha vit la conscience en terme de " sujet " opposé à " objet ". Il semblerait que ce soit un développement bien plus tardif. On doit donc être très prudent lorsqu'on considère ces idées bouddhistes que l'on assume pas immédiatement, certaines de nos idées occidentales modernes sur leur signification. Je crois qu'on va droit dans des impasses si l'on ne reconsidère pas avec attention nos propres préjugés, nos pré-supposés. Et ceci est très difficile. Cela prend énormément de temps et d'efforts. Ainsi
la pratique bouddhiste est très ancrée dans la situation
présente et lorsqu'on parle de psychologie bouddhiste on ne parle
pas d'un système abstrait qui peut être utilisé pour
soigner les schizophrènes. Je ne sais pas d'ailleurs si elle le
peut ou non, mais le point de départ de tous ces enseignements,
de toutes ces pratiques a à quelque chose à voir avec comment
nous nous sentons dans le présent. C 'est l'objet même de
la pratique. Et c'est tout à fait crucial et de nouveau nous avons notre tendance occidentale à intellectualiser dont je suis un pur exemple, qui nous suggère que nous pouvons d'une certaine manière comprendre tout cela dans l'abstrait : que ce n'est pas quelque chose qu'il nous faut vraiment inclure dans cette expérience même que nous sommes précisément entrain de traverser. C'est bien là le point de départ sur lequel je voudrais revenir encore et encore : c'est que nous ne parlons de rien d'autre que de ce que nous expérimentons en ce moment que nous vivons. Quand nous parlons de l'ignorance, de l'obscurité, conscience, illumination, dissimulation, il s'agit là d'une tentative, peut-être pas une tentative très satisfaisante pour nous tous, mais c'est une tentative, c'est une lutte pour essayer de saisir la nature de notre expérience. Et les pratiques bouddhistes que nous faisons sort de cette façon de comprendre la vie humaine. Le Bouddha dit une fois : " Ce que j'enseigne c'est la naissance de la souffrance et sa disparition ". Je suis sur que vous avez entendu cela ; cela a l'air très direct : " j'enseigne l'origine de la souffrance et sa cessation ". Ce que cela indique c'est que la sorte de pénétration que nous obtenons à connaître et expérimenter ces quatre vérités, n'est pas quelque chose qui va nous dire comment fonctionne l'univers ; que la sorte d'ignorance dont le Bouddha avant tout se préoccupe est l'ignorance qui nous empêche d'être libres, qui nous maintient dans cette prison de la répétition en boucles, de la frustration. En voyant les quatre nobles vérités, en atteignant l'illumination - pour utiliser un mot plutôt risqué- qu'il n'y a pas un moyen pour chacun de comprendre ce qu'est la vie ; on ne comprend pas pourquoi il y a des arbres, des fleurs, des montagnes des nuages etc ; on comprend par la connaissance des quatre vérités exactement ce que le Bouddha entendait enseigner : " la naissance de la souffrance et la disparition de la souffrance ". C'est là ce qui est essentiel dans la pratique. Maintenant, comme le bouddhisme développe sa propre compréhension, comme il explore les implications de ce que le Bouddha enseignait. Nous trouvons alors une extension du concept de l'ignorance pour suggérer que l'on peut ouvrir sa conscience et comprendre la manière dont fonctionnent les choses, la manière dont fonctionne l'univers mais nous reviendrons sur cela plus tard. Le problème avec l'ignorance c'est qu'elle nous conduit à nous comporter d'une certaine façon. Tant que nous sommes dans la confusion sur la nature de ces vérités ou disons de notre vie, nous sommes enclins à nous mettre dans certains schémas de comportements qui ne sont pas fondés sur la vérité mais qui sont fondés sur l'illusion. C'est ce type d'activité que l'on pourrait appeler " karma "ou " samskara ". Karma est un mot qui littéralement signifie activité et en lui même n'a aucune connotation avec ce qui lui est souvent attaché de nos jours. Et nous trouvons donc cette doctrine si éloignée selon laquelle l'indépendance de l'ignorance engendre l'activité conditionnée ou engendre l'activité et si nous regardons notre tableau, le cercle du milieu symbolise l'activité conditionnée ou " karma ", le cercle extérieur, l'ignorance. Et la conscience est en quelque sorte entrelacée dans ce système de l'ignorance qui a alors engendré cette activité déroutante, cette activité conditionnée. Cela renvoie non seulement à notre propre activité spirituelle, nos pensées et nos sentiments, nos émotions, ce que nous avons appris et ce que nous avons fait, cela renvoie au cœur même de l'activité sur lequel toute notre vie est fondée. Cela renvoie aux types d'activités que notre société a faites, dans lesquelles nous sommes nés, dont nous avons hérité ; cela renvoie à toutes ces activités par lesquelles, enfant, nous avons été élevés. Et dans la pensée bouddhiste cela renvoie à toutes les activités qui nous ont précédées dans nos vies antérieures qui remontent à l'infini. Ainsi,
pour comprendre la conscience, il n'est pas suffisant de simplement reconnaître
que nous existons dans l'obscurité, ou la dissimulation, ou l'ignorance,
mais également que nous existons dans l'habitude, dans des schémas
de comportement, de réponses, de réactions, de tendances
et ces tendance, ces activités, ces habitudes sont une sorte de
dynamique de notre conscience, de que ce qui la maintient " en ébullition
". Qu'est-ce donc qui nous pousse toujours, nous entraîne sans cesse ? Je pense que lorsqu'on médite, on doit aussi aller voir, rechercher la nature de ce qui nous empêche de méditer. Pourquoi est-il si terriblement difficile parfois ? Pourquoi, après vingt ans de méditation,suis-je toujours distrait par quelque chose ? Ainsi, ce que nous rencontrons tout le temps dans notre méditation et dans notre vie est cette activité permanente, incessante et lorsqu'on se trouve dans des situations nous trouvons que nous réagissons et répondons dans des façons que nous préfèrerions éviter. Nous trouvons que nous cédons à nos habitudes bien trop facilement, que quelque soient nos meilleures intentions, il y a souvent un " sous-texte " qui nous pousse à agir différemment. Donc d'un point de vue personnel, cette sorte d'activité est sous tendue par l'ignorance de la conscience, l'absence de savoir, la dissimulation. Tant que nous ne sommes pas capables de voir et de connaître ces vérités libératrices, alors nous agirons, nous comporterons et nous penserons de telle façon que nous reproduisons et perpétuons cette activité en spirale. Et en gros, le " karma ", c'est tout simplement cela. Nous considèrerons ultérieurement, plus en profondeur ce qu'est le " karma , comment il fonctionne d'un moment à l'autre. Mais pour l'instant, nous pouvons simplement considérer comment cette ignorance de ce que sont les choses, stimule et entretient ces comportements qui nous maintiennent dans une sorte de frénésie, une certaine forme d'activité, de bavardage. Ainsi
lorsqu'on parle de la conscience telle qu'on la connaît à
présent, et je répète que je ne veux pas que l'on
pense à la conscience comme à quelque chose d'abstrait,
un terme pur et vague- j'ai du mal à croire à la "
conscience pure " par exemple-. Donc, la conscience telle qu'on la
connaît à présent, est déterminée, est
conditionnée, est très fortement influencée par la
dissimulation ou la pénombre, l'ignorance, l'activité, l'habitude
etc. Ainsi le type de conscience que l'on connaît est ce type de
conscience. Nous n'expérimentons pas " la pure conscience
".On peut éventuellement avoir une idée de la conscience
comme quelque chose de léger, d'éclairant ou autre, mais
on ne l'expérimente quasiment jamais ainsi. Ainsi dans ce sens, cette ignorance et cette activité conditionnée ou " karma " ne sont pas tellement des fonctions de la conscience ; elles sous-tendent plutôt la conscience. Car la conscience n'existe que dans ce contexte. Le type de conscience que nous connaissons maintenant procède de la dépendance à l'activité conditionnée et l'habitude qui procèdent de la dépendance à l'ignorance. Ces choses sont en un sens plus vastes que la conscience. Cela revient encore à la conception occidentale de personnes comme Freud et Jung. Pour lesquels la conscience est juste vue comme une sorte d'îlot dans une mer d'inconscience. Il y a là, me semble-t-il une ressemblance que peut-être indique l'affiche : car il y a une plus grande zone dont nous sommes ignorants. Nous ne connaissons pas ce qui vraiment fait sens dans notre vie et c'est bien pour cela que nous sommes ici. Si nous savions, nous ne prendrions pas la peine de venir à des retraites de méditation. Il est donc important de reconnaître ceci de ne considérer l'ignorance pas seulement comme un facteur mental, une fonction de l'esprit mais plutôt comme le cadre dans lequel se déroule la plupart de notre vie. Cela
nous ramène à la conscience elle même. Je vais compléter
mon propos sur ce point. Je voudrais travailler sur une définition
bouddhiste tibétaine de la conscience. Une définition dit
que la nature de la conscience est celle de la clarté et du savoir.
Cela est dit de plusieurs façons différentes, mais cela
signifie c'est que la nature de la conscience a simultanément un
aspect positif et un aspect négatif. Par positif et négatif
je ne dis pas bien et mal. Négatif signifie que dans un sens, dans
un sens fondamental, la conscience est une absence ; c'est un manque,
c'est une négation. On peut illustrer cela clairement : quand je
dis : " je suis conscient de ce verre " est-ce différent
de : " ce verre est présent " ou pas ? La conscience
permet la présence de tout autre chose ; la conscience n'est pas
présente quand je dis : " Je suis conscient d'un verre ",
ce qui est présent c'est ce dont je suis conscient. Et il n'est
pas vraiment possible, en tous cas pas dans mon expérience, de
concevoir la conscience de quelque chose qui est présente en soi,
en tant qu'objet. Et de nouveau, quand on médite c'est quelque
chose que l'on peut explorer. Quand nous sommes assis sur notre coussin,
nous pouvons alors nous enquérir de ce qu'est la nature de ce qui
est conscient : voyons-nous vraiment quelque chose ? Peut-on vraiment
dire " ah ! C'est ça, la conscience " ? Jusqu'où
avons nous une sorte de représentation mentale de ce qu'est la
conscience ? Un truc quelque peu éthéré ? une substance
immatérielle que nous visualisons comme une chose vaporeuse, invisible
? Mais dans l'expérience elle-même reconnaissons-nous jamais,
réellement la conscience ? Cela directement, de la même manière
que par exemple je reconnais un son ou une sensation dans mon corps ou
que je vois une couleur ou une forme. Quand je regarde le paysage là-dehors,
je suis capable de dire que je suis conscient du paysage parce que la
conscience lui permet d'être présent. Shanti Deva dans son livre dit que : " Ceux qui veulent trouver du sens à la vie, sans comprendre le mystère de la conscience, erreront sans but ". Il est intéressant qu'il utilise le mot mystère ou le secret de la conscience. La conscience à la fin est, je pense, mystérieuse. Et cette nature mystérieuse de la conscience est peut-être suggérée dans cette définition plutôt contradictoire en ce qu'elle est absente, libre de tout contenu, libre de toute détermination positive. Cependant la seconde moitié de la définition dit que c'est La connaissance, Illumination, c'est Agir quelque chose. Ainsi nous avons là quelque chose qui est absent et présent tout à la fois. Quand nous sommes conscients de quelque chose, nous devons être absent et cependant il y a aussi une réelle qualité de présence. Et je pense que ce type de définition atteint en quelque sorte les limites du savoir intellectuel. On peut utiliser, on peut dire ces mots mais de là à être en prise avec la conscience, de là à être conscient, c'est là quelque chose que nous devons faire, quelque chose dans laquelle je pense que toute notre vie lutte, travaille, dans la tentative de comprendre ce que cela signifie que " d'être conscient ".Il n'y aurait pas la conscience, le monde n'existerait pas. Tout ce que nous savons n'est possible que parce que nous disons " je suis conscient, en pleine conscience de ceci". Et pourtant nous savons sûrement que le monde existe même si notre petite pointe de conscience devait cesser. Ainsi vous êtes confrontés à un dilemme très embarrassant quand il s'agit de conscience. Mais une chose que la conscience n'est en aucun cas, c'est bien une chose, que l'on peut attraper et épingler en se disant négligemment " voilà, c'est ça ". Je voudrais m'arrêter là pour aujourd'hui, mais avant je voudrais vous proposer un exercice : Ramenons notre attention à notre respiration, et retournons à cet état de méditation dans lequel nous essayons de nous établir aujourd'hui. Certains se sentiront ensommeillés, d'autres seront excités ou distraits, mais quoique vous ayez traversé aujourd'hui, essayez de revenir à nouveau dans cet état. Installez-vous dans ce que nous tous identifions comme " étant conscient de quelque chose ". Et si vous pensez comme moi qu'il serait juste de vous dire " je suis conscient ", alors répétez vous le. Puis demandez vous ce que vous voulez dire. Ne vous demandez pas ce qu'est la conscience, car vous conditionneriez déjà l'évolution de votre question, en suggérant de la sorte que c'est quelque chose. Mais que signifie de dire " je suis conscient " ? La conscience est-elle quelque chose que vous pouvez éprouver avec votre corps ? Avec votre esprit ? Ainsi lorsque nous disons " je suis conscient " y a-t-il quoique ce soit, à part ce dont vous êtes conscient - les sons, les sensations, les émotions, couleurs, formes, clarté, obscurité- à part cela, y a-t-il quoique ce soit à propos de quoi vous pouvez dire " c'est cela, la conscience ". Soyez totalement sincère envers vous même. Soyez vigilant à repérer si vous introduisez un concept de la conscience, une image mentale de la conscience. Il est très facile de glisser la réponse comme une idée. Donc qu'est-ce que cela signifie de dire " je suis conscient " ? Essayez de poursuivre plus avant dans cette question en y mettant tout de vous même. Demain nous continuerons cette recherche de la conscience et considèrerons les fonctions principales de la conscience. Ne laissons pas de côté, pendant la pratique, les questions que nous avons soulevées aujourd'hui. N'essayons pas non plus de les résoudre intellectuellement comme s'il s'agissait d'une recherche théorique. Tentons de poser ces questions de l'intérieur même de la méditation. Car ce ne sont peut-être pas tant des questions que des finalités de la méditation. Si nous trouvons qu'elles n'apportent rien à notre pratique, nous pouvons alors les mettre de coté. Nous n'avons pas besoin de tomber dans l'autre extrême de rejeter ou réfuter certaines idées que nous n'aimons pas. On peut aller voir pourquoi on ne les aime pas. Essayer de transformer les questions soulevées dans des finalités qui nous concerne de façon méditative, plutôt qu'intellectuellement. Et tout au long de cette retraite, essayez de poursuivre ce questionnement en vous plaçant du coté de la pratique, de là où vous marchez, où vous êtes assis et considérez avec attention votre expérience. Si des questions ou de la confusion peut jaillir de là, alors je pense que notre étude sera probablement plus bénéfique. Merci. |
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Stephen Batchelor
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