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Absolument pas ! - par Stephen Batchelor |
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Une
interview de Stephen Batchelor, auteur de "Le
bouddhisme libéré des croyances" par Andrew Cohen, directeur
de la revue What Is Enlightment ? Traduction
Christian Ousset. |
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Andrew Cohen : Après avoir lu votre livre, "le bouddhisme libéré des croyances", il m'apparaît clairement que l'on peut vous considérer comme un révolutionnaire dans le domaine du bouddhisme contemporain dans le sens où vous semblez essayer de présenter l'essence de ce que le Bouddha a enseigné, libérée de tout bagage culturel, y compris de toutes les formes de ce qui peut être considéré par l'esprit contemporain comme des croyances ou des superstitions. Stephen Batchelor : Oui, on peut dire çà. AC : Avant de commencer, toutefois, j'aimerais être certain d'avoir une compréhension aussi claire que possible de ce que vous voulez dire exactement par "Bouddhisme libéré des croyances". SB : L'expression "Bouddhisme libéré des croyances" ne signifie pas que l'on peut se passer des croyances, dans tous les sens du mot "croyance". On doit toujours croire - si l'on est engagé dans une pratique, par exemple - qu'elle a une valeur, qu'elle en vaut la peine, que cela vaut la peine de s'asseoir sur un coussin ; et cela c'est définitivement une forme de croyance. Mais j'ai surtout utilisé le mot "croyance", comme vous l'avez bien compris, de façon à exprimer l'idée que la pratique du bouddhisme est d'une certaine manière contingente de l'acceptation de certaines croyances métaphysiques. Nous pouvons penser ou non que de telles croyances sont de la superstition, mais ce sont habituellement des visions du monde que l'on s'attend à nous voir accepter sur la base d'une foi ou d'une dévotion aveugle, sans que nous ayons en réalité aucune expérience propre sur la base de laquelle les accepter ou les rejeter. "Bouddhisme sans dogmes" serait peut-être plus précis. Je ne pense pas que nos vues métaphysiques aient réellement de l'importance, car la pratique du bouddhisme, comme j'essaye de l'expliquer dans le livre, est à mon avis une pratique pour nous libérer de certaines illusions psychologiques. AC
: Puisque vous prônez ce que vous appelez un "bouddhisme agnostique"
et que vous consacrez un chapitre entier du livre à une discussion sur
l'agnosticisme, pouvez vous s'il-vous-plaît définir dans quel sens
vous utilisez ce terme ? AC : Même s'il est évident, comme vous l'avez dit auparavant, que pour commencer une pratique sérieuse il faut avoir une certaine foi, comme par exemple dans la possibilité de s'éveiller... SB
: Oui, bien sûr. Je fais la différence entre "croyance"
et "foi", même si cela n'apparaît pas clairement
dans le livre. La "croyance" consiste à considérer
certaines idées métaphysiques comme nécessairement vraies
- et cela pourrait également s'appliquer à une pratique si elle
avait pour seul but de confirmer la validité de ces vues - alors que la
"foi" n'est rien de plus que la confiance dans la capacité de
l'être humain à évoluer de l'illusion à moins d'illusion
ou même à l'éveil - l'éveil étant une
métaphore pour le renoncement à l'illusion. Comme je l'ai dit, il
doit y avoir une certaine foi dans la possibilité de se transformer ainsi
et dans cette ouverture de l'expérience. La différence, c'est que
d'un point de vue agnostique on ne doit pas avoir d'idées préconçues
sur ce vers quoi la transformation va nous conduire. La pratique est trop souvent
basée sur l'idée que si je médite je serai omniscient ou
quelque chose comme ça, ou j'arriverai aux niveaux mentaux qui ont été
décrits dans des textes religieux pour être comme A,B,C, D ou E. SB
: Certainement. Bien sûr toute l'idée d'un authentique éveil,
au moins tel que je le comprends, c'est qu'il doit être nécessairement
un voyage dans l'inconnu. Mais j'ai tendance à penser que beaucoup de gens
pratiquent une religion - le bouddhisme, le christianisme ou l'hindouisme, ...
- avec une attente inconsciente ou peut-être même consciente, de ce
que sera le résultat de leur pratique , alors que si quelqu'un a un point
de départ réellement agnostique, une acceptation profonde du "je
ne sais pas", alors il a libéré de l'espace pour la possibilité
d'un questionnement profond. Y penser vraiment, s'interroger vraiment - se dire
"Qu'est ce que c'est ? Qui suis-je ?" - c'est une reconnaissance,
à l'instant même de ce questionnement, de la non connaissance. Nous
n'aurions pas besoin de poser de question si nous connaissions déjà
une quelconque réponse. Clarté ou perplexité ? AC
: Puisque nous parlons d'illumination, ce processus d'enquête et de questionnement
que vous avez si éloquemment décrit nous mènera-t-il à
la découverte d'une réponse qui a le potentiel de finalement nous
libérer ? Ou va-t-elle simplement nous conduire à une position intérieure
à partir de laquelle on va simplement reconnaître que l'on ne pourra
jamais trouver de réponse ? SB : Je pense que l'on doit laisser en suspens ces deux possibilités et commencer à questionner sans espérer l'une ou l'autre. AC : D'accord. La raison pour laquelle je pose cette question, c'est que dans votre livre vous laisser entendre qu'il n'est pas possible de trouver une réponse finale ou absolue. Est-ce là votre point de vue ? SB : Comme je l'ai dit, ce n'est pas un point sur lequel il me parait salutaire de spéculer. AC : Je comprends, mais je voulais le clarifier car l'utilisation fréquente et apparemment positive dans votre livre du terme "perplexité" semble impliquer que la "non-connaissance" est l'attitude ou la relation appropriée à notre expérience si l'on veut s'éveiller, si l'on veut être libre. Alors je continue à me demander si cette perplexité ou non connaissance est le point d'arrivée final, ou s'il s'agit juste d'un moyen pour atteindre un but. SB
: C'est une bonne question. Je préfère l'expression "processus
de réponse" à "réponse". C'est
peut-être faire une différence sémantique assez mineure, mais
le processus de questionnement, le processus d'éveil qui m'intéresse,
c'est celui qui mène à une réponse à la question de
la naissance et la mort, par exemple. Mon expérience me dit que la perplexité
est une chose avec laquelle non seulement nous commençons mais avec laquelle
nous restons. Cela n'exclut pas la possibilité d'un processus de réponse
profond et authentique à ce qui nous rend perplexe. Le terme "réponse",
particulièrement s'il est précédé d'un adjectif comme
"absolue", introduit un élément de finalité
avec lequel je suis mal à l'aise, car je suis assez profondément
soucieux de toute suggestion d'une sorte de stase, d'état ou de position
fixe qui se présente, en fait, comme une réponse finale à
cette perplexité. Je suis plutôt enclin à penser que la perplexité
est en fait le déclencheur clé du processus de réponse authentiques
à la vie, la mort, à notre présence ici - à l'expérience,
l'existence. SB : Je ne vois pas de contradiction. AC : C'est que la relation entre perplexité et un processus de réponse ne semble pas très claire dans votre livre. SB
: Nous pouvons dire que nous commençons avec la perplexité, et que
la perplexité nous amène à un processus de réponse
à notre expérience, et que la clarté qui émerge de
ce processus ne rend pas le monde moins déconcertant. De façon étrange
- et pour moi c'est vraiment essentiel - ce genre de clarté de l'esprit
nous révèle que le monde est encore plus mystérieux que nous
ne pouvions le croire au début. L'éveil ne vise pas à rendre
le monde sans mystères. Il vise à pénétrer le mystère
de la vie, pas à le supprimer comme si c'était un problème
que nous avions résolu. La clarté et la perspicacité enrichissent
et approfondissent notre perception du mystère profond que nous sommes.
Et du point de vue de nos capacités rationnelles, de nos capacités
intellectuelles, je pense qu'il est assez légitime et que cela a un sens
de dire que nous n'arrivons pas à une réponse. Mais cela ne veut
pas dire que nous n'arrivions pas à un processus de réponse authentique
qui transforme radicalement notre sentiment d'être dans le monde et notre
capacité à être avec nous-mêmes, avec les autres, avec
la société. Nous y parvenons, mais pas d'une façon fixement
établie sur une position ou une posture. AC : Je me rends compte que ce dont nous parlons est très subtil et délicat, et je suis conscient des dangers inhérents à tous points de vue quand nous parlons en termes de relatif et d'absolu, mais - SB : C'est juste que je ne suis pas satisfait de cette distinction entre absolu et relatif. Je trouve cela dualiste. Je sais que le bouddhisme a utilisé ce langage - même s'il semble que le Bouddha n'a jamais vraiment utilisé ces termes (du moins dans les premiers discours) - mais une fois de plus je suis inquiet par la possibilité de voir un terme comme "illumination" défini de façon absolue. Je trouve cela un peu trop simpliste, car je sens que ces types de distinctions semblent s'effacer. AC : Que voulez vous dire ? SB
: Je ne prétends pas comprendre pleinement tout cela, mais mon intuition
et mon expérience me conduisent beaucoup plus vers le sentiment que l'on
doit abandonner la dichotomie absolu/relatif, et que l'éveil, d'une certaine
façon, est un éveil au lâcher prise, justement, de cette division
de la réalité entre ces deux pôles. Et c'est pour cela que
je préfère l'idée de processus de réponse.
Le processus de réponse à l'expérience lors de l'éveil
ou d'une intuition, par exemple, peut nous ouvrir la profondeur de la réalité,
le profond mystère de la réalité, mais pas d'une façon
qui nous rende étranger aux imprévus et aux exigences du monde relatif,
ambigu que nous habitons. Mais peut-être cela signifie t-il simplement
que nous n'avons pas les capacités, au sein des catégories du langage
conventionnel, de parler de façon vraiment cohérente de ce qui est
essentiellement mystérieux. Cela a-t-il un sens ? SB : D'accord. Relatif ou absolu ? AC : Dans le chapitre sur l' Eveil, vous écrivez :
Pourriez
vous expliquer ce que vous voulez dire ? AC
: Que voulez vous dire par des "limitations inhérentes"
? SB : Que voulez vous dire par "absolu" ? J'ai du mal à comprendre ce que vous voulez dire. AC : Ce qui serait final, sans équivoque, quelque chose comme cela. SB : Transcendant ? AC : Transcendant, oui, mais pas au sens d'être séparé. SB : Séparé du monde ? AC : Exact - pas du tout dans ce sens. SB
: D'accord. Alors revenons au passage que vous avez cité. La référence
au "récit succinct fait par le Bouddha de son propre éveil"
est dans le Dhammacakkappavatana Sutta, qui veut dire "tourner
la roue du dharma". On présume que c'est le premier discours donné
par le Bouddha, et il contient une déclaration très claire dans
lequel le Bouddha déclare que jusqu'à ce qu'il soit arrivé
à une pleine conscience et compréhension des Quatre Nobles Vérités
de trois façons particulières, il ne pouvait pas prétendre
avoir réalisé un éveil complet. En d'autres termes, c'est
un point de départ très basique, d'où commencer toute tentative
de comprendre une perspective bouddhiste de l'éveil ou de l'illumination
; en fait, cette expérience des Quatre Nobles Vérités est
la caractéristique définissant ce que le Bouddha veut dire par éveil. AC : vous voulez dire se libérer du désir ? SB : Oui, je veux dire la liberté dont le Bouddha parle - libérer le cœur et l'esprit du désir - qu'il décrit comme la démolition de la poutre maîtresse d'une maison, qui ensuite ne peut plus être reconstruite. Il y a là certainement quelque chose de très définitif. AC : Oui. SB : Très définitif - mais il n'en fait pas l'élément définissant de ce qu'il appelle l'éveil. L'éveil comprend beaucoup plus que cela. Son processus de l'éveil embrasse aussi bien le dilemme de la vie que la résolution de ce dilemme. En d'autres termes, c'est un sentiment holistique du monde, le sentiment de notre place dans le monde qui inclut les compréhensions et les intuitions qui sont toutes deux relatives et aussi, comme vous le dites, d'une certaine façon plus fondamentales, ainsi qu'un mode de vie. AC : Une relation claire et juste avec le monde du temps et de l'espace. SB : Oui, exactement. Existentiel ou Transcendant ? AC
: Un peu plus loin dans le même chapitre vous dites : SB : C'est exact, oui. AC : Alors ma question est : étant donné que la reconnaissance expérimentale des Quatre Nobles Vérités est, comme vous venez de le dire, l'élément le plus important de l'éveil dans le chemin bouddhiste, il devrait être plus qu'une stricte révélation intellectuelle - d'accord ? SB : Oui, bien sûr. AC : Alors quel serait le composant qui, dans la révélation des Quatre Nobles Vérités, en ferait plus qu'une simple intuition ou reconnaissance intellectuelle ? SB
: Le composant qui en ferait plus qu'une simple reconnaissance intellectuelle
serait le fait que le mouvement, disons, ou la force motrice qui faisait avancer
le Bouddha vers son éveil était la question de la vie et de la mort.
En d'autres mots, les problèmes qui ont été résolus
lors de son éveil n'étaient pas des questions philosophiques, et
n'étaient pas des questions psychologiques, religieuses ou spirituelles.
C'étaient des questions existentielles profondes, qui sont sans doute mieux
illustrées par la légende de sa rencontre avec les quatre visions
: le cadavre, le vieillard, le malade et le moine. En d'autres termes, la quête
du Bouddha était une quête existentielle et, de mon point de vue,
nous ne pouvons comprendre l'éveil que comme quelque chose qui est la résolution
du dilemme existentiel premier auquel chaque être humain est confronté
: le fait de la naissance et le fait de la mort. AC
: Mais dans ce que nous pourrions appeler cette héroïque ou, même
si je sais que je ne devrais pas le dire, absolue confrontation avec ces questions
existentielles - dans lesquelles visiblement peu d'êtres humains ont vraiment
le courage de s'engager - ne devrait-il pas y avoir un élément transcendant
du type de ceux auxquels vous faites allusion dans votre livre, comme l'immortalité,
ou l'Inconditionné, dont la décou-verte crée, dirons
nous, un contexte d'expérience qui transcende un simple sentiment tridimensionnel
de ce qu'est la vie ? Est-ce que ce ne serait pas l'expérience directe
de cette quatrième dimension, à laquelle certains se réfèrent
comme "le supra mondain" qui permettrait la découverte
de ces Quatre Nobles Vérités - qui leur donnerait leur pouvoir libérateur
- et nous permettrait de reconnaître le vrai pouvoir libérateur qui
leur est inhérent ? N'y a-t-il pas en d'autres mots - et c'est juste une
question - un autre élément qui permette cette profonde enquête
existentielle ? SB : Je ne pense pas, en fait. Je ne suis pas totalement sûr de comprendre ce que vous voulez dire, mais je pense que ma réponse serait vraiment non. AC : Bon, admettons. Mais pour poursuivre ce point un peu plus loin, il y a plusieurs passages dans les Nikayas (le recueil le plus ancien des enseignements du Bouddha), avec lesquels vous êtes sans aucun doute très familier, dans lesquels le Bouddha décrit ce qu'il appelle lui-même "le Non mourant" :
Visiblement, le Bouddha ici montre très directement et clairement l'importance et la signification profondes de la découverte par l'expérience d'un mystère qui, au moins dans ces formulations, rend à lui seul la libération possible. SB
: Je sais où vous voulez en venir, mais ce passage - le second - est cité
en permanence, et ce qui est intéressant c'est qu'il n'apparaît qu'une
seule fois, dans un texte relativement mineur que l'on trouve dans une sous section
du Khuddaka Nikaya. Je considère donc de tels passages comme étant
avant tout une source d'inspiration plutôt qu'à prendre au sens littéral. SB
: Cela veut dire que si vous lisez les soutras bouddhistes, dont il y a un si
grand nombre qu'il y a peu de chance que personne les ait tous lus, vous trouverez
des passages de tous types qui semblent, en fait, en contradiction avec d'autres
passages. Et je trouve particulièrement frappant que les interprètes
occidentaux du bouddhisme se soient verrouillés sur le dernier passage
que vous avez cité. Il est répété sans fin alors que,
comme je l'ai dit, il n'apparaît qu'une seule fois dans tout le canon. C'est
un passage dont je pense qu'il est attirant précisément parce qu'il
donne du crédit à une sorte d'interprétation mystique absolutiste
de la doctrine bouddhiste que l'on ne retrouve en fait pas si largement ailleurs
dans les textes. Si on lit le Majjhila Nikaya, par exemple, vous ne trouverez
pas ce type de langage très répandu. Je ne dis pas que vous ne pourrez
pas trouver ailleurs des passages qui utilisent ce type de langage, mais même
en laissant de côté les vues contemporaines du bouddhisme, il y a
eu des commentateurs depuis deux mille ans qui ont exprimé leurs doutes
sur la légitimité de tels passages et les ont considérés
comme source d'inspiration plutôt que source d'interprétation littérale.
En d'autres termes, pour beaucoup de gens ce genre de langage les pousse à
aller au-delà d'eux-mêmes. Cela les pousse à croire dans la
possibilité de quelque chose de différent du type d'expérience
dans laquelle ils se sentent actuellement piégés et bloqués.
Mais penser que ces injonctions inspiratrices du Bouddha doivent être prises
littéralement, personnellement je trouve cela problématique. AC : Votre sentiment personnel, cependant, c'est que vous mettez en doute l'idée que le Bouddha ait insisté sur l'importance d'une dimension absolue ou transcendante. SB : Oui, ma propre lecture du texte - et je sais qu'il y a des passages comme ceux que vous mentionnez - c'est que ce sont en comparaison des commentaires assez marginaux qui sont en fait en contradiction avec la dynamique du message du Bouddha, le message qui me parle. Alors que je considère ces passages, comme je l'ai dit, comme ayant une valeur d'inspiration, je ne peux personnellement les prendre littéralement car je sens que cela remettrait le bouddhisme dans le contexte d'expérience religieuse que l'on trouve, disons, dans les Upanishads (écrits hindous ésotériques), qui en dépit de leur beauté, ne sont pas à mon avis quelque chose que le Bouddha aurait approuvé. * * * * * * * * * * * * Le Chemin révélé. AC : Dans le chapitre sur l'Imagination, vous écrivez que l'éveil est
Ma
question ici est la suivante : Le véritable éveil ne révèle-t-il
pas clairement et sans ambiguïté le lieu central parfait entre toutes
les paires d'opposés, en d'autres termes, le chemin révélé
dont la connaissance est la source de toute doctrine authentique ? SB : Oui, d'accord, je peux accepter cela d'une certaine façon, et je pense, dans ce cas, que nous ne disons pas vraiment des choses totalement différentes. Quand je dis qu'il ne donne pas de réponses, seulement de nouveaux débuts ou la possibilité de nouveaux débuts, je pense que ce que vous venez de décrire est en fait la même chose que ce que je décris. AC
: D'accord, mais la raison pour laquelle j'insiste c'est que quand vous dites
qu'il "n'offre pas de réponses", une fois encore - et
je peux déformer ou mal comprendre ce que vous dites - cela semble impliquer
qu'il n'a en fait aucune Réponse avec un grand R. AC : Alors que ce que je voudrais dire c'est que ce que j'appelle ce "le lieu central parfait entre toutes les paires d'opposés" serait la réponse. En d'autres termes, on ne serait jamais capable de savoir au préalable spécifiquement ce que serait la réponse appropriée, mais on découvrirait que cet endroit d'où elle est révélée à un moment donné ou à un autre sera toujours un et identique. SB : Eh bien, je ne sais pas, peut-être. Une fois de plus, voyez vous, je pense que le langage ne nous aide pas vraiment. Quand je dis, par exemple, que l'éveil ne donne pas de réponses, uniquement la possibilité de nouveaux commencements, là où je veux en arriver c'est que toute espèce d'expérience d'aperçu authentique - que vous l'appeliez éveil ou autrement - est quelque chose qui ne trouvera jamais d'expression qu'en réponse à la demande spécifique et unique de la situation dans laquelle on se trouve. La forme qu'elle prend sera toujours différente car nos situations sont toujours en changement du fait qu'elles sont fluides, qu'elles sont contingentes à différents facteurs, qu'il y a différentes demandes et ainsi de suite. Mais je pense toujours que nous sommes en train de chicaner sur les mots. AC : Eh bien non, car une fois de plus, ce que je suggère c'est que cet aperçu lui-même - cette profondeur d'aperçu qui est libre de toutes idées fixes - est la réponse. Mais j'ai le sentiment en lisant votre livre - et je pense que c'est parce que vous tenez absolument, et pour beaucoup de bonnes raisons, à rester loin de quoi que ce soit d'absolu - que vous croyez qu'il est tout simplement impossible qu'il n'y en ait qu'une. Je veux bien, mais c'est mon expérience personnelle qui me fait dire qu'il y a en fait une réponse, et cette réponse c'est la découverte de cet endroit - que, de façon assez intéressante, vous décrivez sans doute, j'en conviens - où il n'y a pas d'idées fixes. Mon point, cependant, est que quand nous sommes capable de découvrir cet endroit, il devient possible pour nous de toujours savoir, ou de toujours découvrir, ce que la bonne réponse est vraiment. SB
: Eh bien je peux accepter cela aussi longtemps que nous ne prenions pas cet endroit
au sens littéral, comme quelque chose que nous pouvons fixer, d'une certaine
manière. Je veux dire que je suis assez à l'aise avec la notion
du Zen qu'un des constituants de l'esprit éveillé est celui dans
lequel il n'y a pas d'endroit pour se reposer. Et je pense que là où
j'essaye d'arriver c'est que je sens que le Bouddha reculait toujours devant l'idée
qu'il y ait une sorte d'endroit de repos absolu, final - et que bien qu'il ait
reconnu que par diverses disciplines, pratiques et styles de vie vous pouvez vous
libérer des contraintes qui vous retiennent dans des endroits particuliers
et vous bloquent dans des positions, des fixations et ainsi de suite, de fait,
ce processus de libération n'est pas en lui-même un endroit mais
une possibilité. C'est une ouverture vers une réponse nouvelle et
sans précédent aux contingences du monde. En d'autres termes, je
vois le bouddhisme et la pratique bouddhiste comme opérant au sein d'un
contexte très dynamique, qui n'est pas concerné par, et même
très méfiant envers, la rhétorique et le langage d'un lieu,
de finitudes, d'absolus, de positions de toutes sortes. Ré-inventer le Soi. AC : Dans le même chapitre, "Imagination", vous continuez en disant que la "notion d'un soi statique est le premier obstacle à la réalisation de notre potentiel unique en tant qu'être individuel". Ce n'était pas très clair quand je l'ai lu si par "soi statique" vous vous référiez aux notions sur l'ego/personnalité ou sur le Soi absolu. Mais dans tous les cas, bien que je puisse comprendre pourquoi cette notion d'un soi statique puisse aisément être "le premier obstacle à la réalisation de notre potentiel unique en tant qu'être individuel", ce n'est pas très clair pour moi en quoi la réalisation de notre "potentiel unique en tant qu'être individuel" serait si importante pour débuter, particulièrement dans le contexte de l'illumination. SB
: Dans ce passage précis, je me réfère surtout à une
notion de l'ego. Mais en même temps, j'y inclurais aussi les idées
métaphysiques et religieuses sur une sorte de Soi absolu, avec simplement
davantage de précautions car je sais que ce concept peut être compris
de nombreuses façons qui ne sont pas du tout similaires à la façon
dont je considère l'ego. Je crois vraiment, cependant, que pour beaucoup
de gens la notion de Soi avec un S majuscule, quelle que soit la façon
dont on le définit, est de bien des façons une sorte d'expédient
consolateur qui nous donne quelque chose à quoi nous accrocher, quelque
chose à quoi nous pouvons nous identifier comme étant "moi".
Autrement, je ne vois vraiment pas pourquoi quelqu'un ressentirait un besoin quelconque
de perpétuer l'utilisation du " mot S ". Pour moi, voyez vous,
un des éléments d'attraction du bouddhisme c'est que le Bouddha
est assez impitoyable dans son refus de toute légitimité du terme
"soi", et je pense que, que nous parlions en termes d'expérience
psychologique contemporaine dans laquelle nous sommes piégés dans
une sorte d'auto préoccupation égoïste, narcissique ou en termes
de position plus mystique de repos dans notre vrai Soi avec un S majuscule, le
problème est toujours le même. Il est que nous sommes encore piégés
dans un langage de choses, de points, de lieux, au lieu de nous autoriser à
devenir ouverts à la possibilité d'imaginer les choses autrement.
Vous avez mentionné que le passage dont nous parlons vient du chapitre
sur l'imagination, et j'aimerais poursuivre sur ce sujet car pour moi, l'imagination
est ici la question clé. AC : C'est très beau ; c'est vraiment ce que j'appellerais une vraie vue non duelle. Ce que vous décrivez est vraiment holistique en ce qu'il est inclusif plutôt qu'exclusif. SB : Oui, exactement. AC : En même temps, je trouve intéressant que vous mettiez autant d'emphase sur la liberté de l'individu autonome de réaliser sa ou son unique capacité à s'accomplir personnellement et socialement. Bien sur, d'un certain point de vue cela a vraiment du sens ; la seule question que j'ai là dessus concerne le fait qu'à un certain point, si quelqu'un est vraiment intéressé à devenir une personne libérée, même les notions d'autonomie, de liberté individuelle et d'accomplissement personnel vont devoir être mises de côté pour découvrir ce que veut vraiment dire être dans l'inconnu - n'êtes vous pas d'accord ? SB
: Je suis d'accord, mais je ne dirais pas "mettre de côté".
C'est une question importante. Je ne crois pas que le statut de l'individu et
son autonomie personnelle soient des notions qui aient besoin d'être abandonnées,
mais bien plutôt radicalement reconstruites. En d'autres termes, nous devons
reconnaître que notre sentiment d'autonomie personnelle ou d'individualité,
dans un état erroné ou non éveillé, est un sentiment
fondé sur l'idée que notre sens de qui nous sommes est étayé
par une sorte de substance ésotérique appelée "moi",
une espèce de point fixe, statique au sein de mon expérience qui
représente le fondement de mon être. Maintenant, en explorant et
en enquêtant dans la nature du soi, dans la nature de ce que ou de qui nous
sommes, cette image explose au sens où on commence de plus en plus à
reconnaître que qui je suis, qui est unique et individuel jusqu'à
un certain point, n'est pas ce qu'il est à cause d'un quelconque point
fixe en moi, mais à cause de la matrice, qui ne se répète
jamais, de conditions, de causes, de contingences et ainsi de suite qui différencient
cet être ici de cet être là. En d'autres termes, c'est la reconnaissance
du fait que ce que je suis, et qui je suis, sont l'unique reflet de l'ensemble,
un unique reflet de tout ce qui est. Qu'est ce qui définit une "culture d'éveil" ? AC : De façon évidente, il est vrai que dans un certain sens un être humain libéré serait, et devrait être, l'exemple très clair d'une personne qui a réalisé son autonomie créative. Ce sur quoi je veux insister, c'est que si un individu est vraiment intéressé par l'éveil, alors pour faire ce saut dans l'inconnu - qui, comme nous le savons tous, n'est pas nécessairement quelque chose de facile à faire car il y a une peur profonde à ne pas savoir - il doit trouver un moyen d'éviter la tentation de chercher une consolation dans la croyance que quoi qu'il arrive, il ne doit pas s'en faire car il restera toujours tout à fait unique. Assez souvent ce dont nous autres êtres humains avons le plus peur, c'est de perdre notre caractère unique, précisément parce que, comme vous le soulignez, c'est ce à quoi nous nous accrochons de façon à pouvoir nous reconnaître nous-mêmes. Alors, pour devenir libres, nous devons arriver au point où nous ne cherchons plus de façon aussi compulsive à nous retrouver. SB : C'est un point important, et il nous ramène à la notion de ce que veut vraiment dire la poursuite de questions existentielles dans un sens radical. Ce que cela veut dire, bien sûr, c'est de tout soumettre au questionnement. Et si vous n'êtes pas préparé à le faire, alors vous n'êtes pas vraiment préparé à vous ouvrir à une autre réponse à la vie. AC : C'est absolument vrai. SB
: Mais en même temps je pense qu'il est important de se souvenir qu'il s'agit
ici d'une séquence d'étapes, et au départ la possibilité
même de commencer ces étapes dépend du fait que la personne
se sent capable d'agir, de faire ce pas. Ensuite il se peut que le pas suivant
soit un de ceux dans lesquels vous commencez à remettre en cause chacune
des suppositions que vous faisiez à votre sujet, au sujet de votre individualité,
de votre personnalité, et clairement je suis d'accord que c'est une partie
vraiment essentielle du processus, et que c'est quelque chose de très radical,
dérangeant et effrayant à faire. Mais comme je l'ai dit au début,
on ne va faire ce pas, d'une certaine manière, que si l'on a confiance
en notre capacité et notre pouvoir à le faire. Alors ces deux éléments
- autonomie et questionnement radical - vont de pair, et pour cette raison je
suis réticent à accepter qu'il y ait un type quelconque de langage
suffisant pour toutes les circonstances et toutes les phases du processus lui-même.
On doit en quelque sorte valoriser et identifier les différents vocabulaires
aux différentes étapes de notre engagement dans ce processus. AC
: On peut penser qu'ils iront de pair. Mais à moins que quelques uns au
moins aient la volonté d'être assez héroïques pour aller
complètement au delà du connu, ce que serait la vision de ces nouvelles
structures ne pourrait pas devenir très clair - n'est pas ? Autonomie ou Autorité ? AC : J'apprécie le modèle que vous avez présenté. Mon opinion cependant, est que n'importe quelle véritable "culture de l'éveil" va à l'évidence être définie par la réalisation et les aperçus les plus profonds des individus impliqués, et ces aperçus qui en font une "culture de l'éveil" - si c'en est réellement une - ont le plus de chance de venir des individus qui sont allés le plus loin. Mais ce que vous avez dit m'aide à donner un peu plus de sens au fait qu'en dépit de votre apparente aversion pour la notion de "quête solitaire", vous considérez comme un développement positif que la pratique contemporaine du dharma, comme vous l'écrivez dans votre livre, "devienne individualisée" et que "en valorisant l'imagination et la diversité, une telle vision individualisée donnera finalement à chaque pratiquant le pouvoir de créer sa trace distinctive au sein de la pratique du dharma". SB : c'est exact. AC : Ce que vous décrivez là est une vue qui semble très populaire ces jours ci, particulièrement dans les cercles bouddhistes. Ma question est la suivante : Comment un pratiquant du dharma qui cherche sincèrement l'illumination peut-il être capable de créer son propre chemin distinctif ? Le mouvement évolutif vers l'éveil n'est-il pas un mouvement du grossier vers le subtil, du connu à l'inconnu ? A moins qu'il n'y ait une volonté profonde et sincère de ne pas savoir, comment quelqu'un pourrait-il bien être illuminé ? Même dans la relation avec un mentor spirituel - en supposant bien sûr, que le mentor soit éclairé - n'est-il pas essentiel que l'étudiant veuille se soumettre à la direction du mentor de façon à trouver sa voie vers l'inconnu - autrement dit , la libération ? Autrement, nous nous retrouvons avec quelque chose du style "Maître, mon Bouddha intérieur me dit que ce qui convient à mon éveil aujourd'hui c'est de dormir". SB : Je citerais, dans ce cas, le fameux passage de la fin de la vie du Bouddha, quand il refuse de nommer un successeur et exprime toute l'idée d'être "une lampe pour soi même", de prendre le dharma pour guide - qui est ce qui parle à mon cœur, en fait. Mais à vrai dire cette discussion reflète assez précisément toute la tradition bouddhiste si nous regardons comment elle a fait son chemin historiquement, car elle a toujours été précisément dans cette tension entre la valorisation de la responsabilité individuelle et l'auto dépendance d'un côté, et la reconnaissance, d'un autre côté, de la valeur de la discipline - en vous abandonnant à des ordres monastiques, par exemple, ou en suivant sans esprit critique un maître ou un guru ou un guide, qu'il s'agisse d'un maître Zen, ou d'un lama tibétain ou de qui que ce soit. Chaque phase historique du bouddhisme a dû se charger de faire face au passé, à la tradition qui lui a été transmise et cette tension sera toujours là, et chaque réponse va être, dans une certaine mesure, un nouveau commencement. Alors bien que personnellement je sois plus en harmonie, et plus à l'aise, avec le chemin de l'auto dépendance, je ne suggérerais certainement jamais qu'à lui seul il est suffisant. Et j'accorde beaucoup de valeur à l'importance de s'abandonner à la direction de ceux qui sont plus sages, plus éveillés et plus éclairés que nous-mêmes. C'est, je pense, un composant inévitable, et si vous l'enlevez, tout l'ensemble devient seulement ce que vous voulez bien en faire. AC : Exactement. Et c'est la question que j'ai au sujet de la dynamique qui imprègne votre livre. J'ai l'impression que si cet élan devient une poussée trop forte, il pourrait trop facilement n'être plus que cela, car comme vous le savez, beaucoup de gens pensent qu'ils veulent être libres, mais quand ils commencent à découvrir ce que cela implique vraiment, ils commencent souvent à faire marche arrière. C'est dans ces moments les plus critiques que l'on a souvent besoin de vouloir prendre de grands risques de façon à faire ce saut inimaginable dans une relation à la vie complètement différente. SB
: Je pense que c'est aussi une question de tempérament. Je veux dire que
certaines personnes semblent avoir une telle capacité pour l'isolement
et l'auto dépendance qu'elles ont assez peu à voir avec les communautés
et les enseignants, etc, et d'autres ont exactement le tempérament opposé
et demandent ce type de soutien comme un pré requis pour quelque progrès
que ce soit tout au long du chemin. Mais une fois de plus, je ne voudrais pas
réduire le processus à un extrême ou un autre. Nous devons
reconnaître qu'en pratique c'est une question d'accepter et de reconnaître
les défauts et les avantages des deux. Et tout comme vous pouvez suivre
un maître très sage et en devenir dépendant, abandonnant en
quelque sorte votre pouvoir, et tombant dans une confiance assez malsaine envers
une figure autoritaire, suivre uniquement votre propre intuition, vos instincts
et vos impulsions peut vous conduire vers une espèce d'absorption narcissique
dans vos propres fantasmes. SB
: Alors la question est en fait de trouver un équilibre. Je pense encore,
néanmoins, que le but de la pratique c'est la liberté, et qu'elle
comprend celle d'être libre de tomber dans les tourments, d'une certaine
façon, d'une figure autoritaire à laquelle on se soumet indéfiniment. SB : Oui, même le Bouddha. AC : Mais si le Bouddha était réellement le Bouddha, serait-il possible d'être dans ce type de relation avec lui, s'il était qui il était supposé être ? Une telle chose serait-elle possible ?
AC : Perdre tout pouvoir de la façon que vous décrivez ? SB
: Eh bien oui, en fait je pense vraiment que c'est possible, et une fois de plus,
je ne veux pas élever le Bouddha au rang d'une sorte de personne surhumaine.
C'était certainement un très bon organisateur, et il a dû
gouverner au plus près, mais ce qui m'a toujours parlé ce sont les
injonctions qu'il a données à la fin de sa vie, quand il disait,
en un sens, "Bon, j'ai fait mon boulot. A vous de continuer". A ce moment
il semble insister sur l'auto dépendance plutôt que sur autre chose.
Mais je pense aussi que nous devons voir cela en prenant compte du fait qu'il
est assez dangereux d'essayer de définir ce qu'est le vrai bouddhisme,
par exemple en le situant dans un certain ensemble d'anciens textes. Je vois le
bouddhisme comme une expérimentation de l'éveil, en cours depuis
2 500 ans, qui continue en permanence à essayer de nouvelles choses. Il
s'ajuste continuellement, changeant, modifiant, questionnant ce qu'il fait, et
c'est pour moi précisément là que gît la richesse de
cette tradition : que vous puissiez avoir le bouddhisme Zen et le bouddhisme tibétain
et le bouddhisme Theravada, qui sont tous incroyablement différents et
qui conservent cependant le cœur, les fils essentiels, de ce qui a été
mis en route par le Bouddha historique. |