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Textes Choisis

Au-delà des croyances - par John Horgan et Stephen Batchelor

John Horgan décrit sa rencontre avec Stephen Batchelor, auteur de The Faith to Doubt et Le Bouddhisme libéré des croyances. Article traduit de : http://www.johnhorgan.org/work6.htm par Christian Ousset.

Un de mes plus beaux souvenirs d'états mentaux altérés date de la fin de mon adolescence. J'étais assis seul, sous le porche de la maison de mes parents, par une chaude soirée d'été. Ma mère et mon père étaient sortis, et mon frère et mes trois sœurs regardaient la télévision dans une pièce à l'étage, juste au dessus de moi. Il y avait une sorte d'urgence dans l'air, les arbres se découpaient sur le ciel étoilé, frémissants comme de sombres flammes, et les crickets et les cigales grouillaient et palpitaient en crescendo. Cette symphonie d'insectes était si forte que j'entendais à peine le rire débile d'une sitcom télévisée, s'échappant de la fenêtre ouverte à l'étage au dessus. Je fus soudain submergé par la stupéfaction d'exister, que le monde existe, que quoi que ce soit existe. Je voulais courir à l'étage, attraper mes frères et sœurs, et leur dire d'arrêter de regarder ce stupide show télévisé et de prêter attention au miracle de ma présence ici même, en face d'eux. Heureusement, je me retins. Mais tout ce que j'ai appris et expérimenté depuis cet instant n'a cessé de renforcer mon sentiment de l'indicible mystère des choses.

Créatures contrariantes que nous sommes, nous voudrions croire que nos pensées les plus intimes nous sont uniques, et pourtant nous cherchons également, désespérément, le partage et la communion. C'est pourquoi il est à la fois énervant et excitant de découvrir nos rêveries intimes exprimées avec les mots de quelqu'un d'autre - peut-être plus clairement que nous ne l'aurions formulé nous-mêmes. J'eus cette sensation étrange en 1997 en feuilletant un numéro du journal Qu'est ce que l'illumination ? lorsque je tombai sur le passage suivant :

"Je traversais un bois de pin, m'en retournant à ma hutte en marchant le long d'un étroit sentier tracé dans le flanc en forte pente d'une colline. J'avançais péniblement, portant un seau en plastique bleu remplit d'eau fraîche que je venais juste de remplir à une source à l'autre bout de la vallée. Je fus soudain stoppé net, submergé par le pur mystère de tout. C'était comme si j'avais été hissé sur la crête d'une vague frémissante, se gonflant abruptement, de l'océan qu'est la vie même. Comment se fait-il que les gens passent à côté d'une question aussi évi-dente ? me demandais-je. Comment peut-on vivre sa vie sans y répondre ?"

Ce passage était tiré d'un livre intitulé The Faith to Doubt (Le courage de douter), écrit en 1990 par Stephen Batchelor. Son épiphanie avait eu lieu en 1980, alors qu'il étudiait le bouddhisme tibétain à Dharamsala, en Inde, le quartier général du Dalaï Lama. Cette expérience ne fut pas "une illumination pendant laquelle une sorte de vérité finale, mystique, devint momentanément très claire," continue Batchelor, en ajoutant "elle ne m'a pas donné de réponses. Elle a seulement révélé l'énormité de la question."

Le lieu mis à part, j'aurais pu écrire ce passage moi-même. Il décrit précisément la sensation qui m'envahit pour la première fois par cette chaude nuit d'été, alors que je n'étais encore qu'un adolescent. L'épiphanie de Batchelor devint la pierre angulaire de sa vie. Il finit par s'écarter du bouddhisme tibétain, qui n'offrait pas d'aide pour comprendre cette expérience, pour se rapprocher du bouddhisme Zen, qui était beaucoup plus proche de cette façon de voir. Les maîtres Zen aiment citer cet adage :

"Grand doute, grande illumination.
Petit doute, petite illumination.
Pas de doute, pas d'illumination."

En relisant les enseignements originaux du Bouddha, Batchelor s'est rendu compte que le Bouddha se refusait absolument à toute spéculation sur des questions métaphysiques comme :" Dieu existe-t-il ", " pourquoi l'univers a-t-il été créé ", " pourquoi le mal existe-t-il ", et " la conscience individuelle persiste-t-elle après la mort ? ". Ce sont les disciples du Bouddha qui ont transformé ses enseignements simples en une religion, complétée de dogmes, de restrictions morales et de rituels. Dans "Le bouddhisme libéré des croyances", Batchelor se fait l'avocat d'un bouddhisme qui revient à l'essentiel, qui "ôte, couche après couche, les vues qui cachent le mystère de notre présence ici-bas" et nous laisse dans un état de conscience existentielle aiguë. Il insiste sur le fait que cet état n'est pas toujours plaisant. Quand nous faisons vraiment face à la réalité, nous "tremblons sur cette fine démarcation entre allégresse et épouvante." En fait, il soutient qu'il n'est pas de meilleur moyen d'affronter "l'énormité du fait d'être né," que de réfléchir à notre propre mortalité. Batchelor recommande de s'asseoir en silence tout en se concentrant sur cette question :

"Puisque seule la mort est certaine et son heure incertaine, que dois je faire?"

Idéalement, cette méditation sur la mort nous secoura, nous réveillant à la sensualité de l'existence."

Les écrits de Batchelor contiennent ce que je comprends comme de subtils reproches à d'autres autorités spirituelles. Il a quelques gurus en vu quand il prévient que certains mystiques peuvent succomber au "danger de l'inflation messianique et narcissique" (ce que j'appelle le problème de " Je suis éveillé et vous pas ").
"Nous nous retrouvons à assumer humblement l'identité de quelqu'un qui a été choisi par la destinée pour guérir les malheurs du monde et montrer la voie de la réconciliation, de la paix, et de l'illumination."

Batchelor recommande une "auto observation ironique" comme moyen d'éviter cette auto infatuation.
Nous pensons au technocrate mystique Ken Wilber quand Batchelor nous met en garde contre le fait de considérer le mystère de l'existence avec une "approche de calcul". Ainsi que le démontre le succès de la science, nous pouvons résoudre de nombreux problèmes grâce aux calculs - c'est-à-dire à l'analyse soigneuse, la déduction et l'induction, essai et erreur. L'existence n'est pas un problème mais un mystère, dit Batchelor, que même le plus puissant calcul ne peut résoudre. Batchelor nous met aussi en garde contre le fait de voir la méditation comme une technique ou une procédure qui, quand elle est bien menée, amène divers bénéfices. "Méditation et mystère sont inséparables. Tout comme ce qui est mystérieux ne peut être démêlé par le calcul, une attitude méditative ne peut être acquise comme s'il s'agissait d'un savoir faire technique."

Batchelor se décrit lui même comme un "bouddhiste agnostique". Le terme agnostique a été créé en 1869 par le scientifique britannique T.H. Huxley, mieux connu comme le "bulldog de Darwin." Huxley a résumé la "foi agnostique" en deux principes :
1: Suivez votre raisonnement aussi loin qu'il vous amènera.
2: Ne prétendez pas que des conclusions son certaines quand elles ne sont ni démontrées ni démontrables.
L'agnosticisme est souvent dénigré comme une façon de voir passive, l'équivalent philosophique d'un haussement d'épaule. Mais le vrai agnosticisme, conteste Batchelor, consiste en une culture active du doute et de l'incertitude face au mystère de l'existence. Une position agnostique "n'est pas basé sur le désintérêt. Il est fondé sur la reconnaissance passionnée que je ne sais pas." L'agnosticisme consiste en "une intense perplexité qui vibre par tout le corps et laisse à l'esprit qui cherche la certitude aucun endroit où se reposer."

En lisant Batchelor, je continuais à trouver des passages faisant écho à mes propres pensées, d'une façon parfois étrange. Un matin, je confessais à mon journal qu'en dépit de l'intérêt que je professe pour la culture de l'émerveillement mystique, je suis en fait assez content de rester dans mon état d'esprit quotidien, un peu dur à la détente. Au fond de moi, je crains la confrontation avec la réalité. Je la garde à distance en en faisant un puzzle intellectuel. Je posai alors mon journal et pris The Faith to Doubt, que j'avais commencé à lire seulement un jour ou deux plus tôt, et tombai sur un passage dans lequel Batchelor mettait en question son propre engagement pour l'éveil :

"Car en dépit du noble débat sur la transformation et 'l"éveil' , est-ce que je veux vraiment changer ? Est-ce que je ne veux pas simplement un appendice d'éveil à coller sur ce que je suis déjà ? Je compris que tant de mes visions du futur n'étaient que des extensions de mon moi médiocre, recouvert d'un vernis de notions de sagesse mal interprétées."

Je sentais qu'en Batchelor j'avais trouvé une sorte d'alter ego, voir même une âme soeur. Je m'arrangeais pour le rencontrer un après midi d'hiver à Greenwich Village dans l'appartement d'Hélène Tworkov, éditeur du journal Tricycle, et admiratrice des œuvres de Batchelor.

C'était un homme à la voix douce, de taille et corpulence moyennes. Il avait des cheveux gris, s'éclaircissant au sommet de la tête et brossés en arrière, et il portait des lunettes cerclées de vert. Il était né en 1953, la même année que moi. Nous nous assîmes à une table sur laquelle il y avait un vase contenant trois branches semées de fleurs de cerisier. Alors que nous parlions, le regard de Batchelor se glissait à l'occasion vers la fenêtre à côté de nous, qui donnait sur les maisons de grès brun du West Village. Son attitude était à la fois timide et ferme. Quand je le questionnais sur son histoire, il m'averti qu'il se soupçonnait d'avoir reconstruit ses états d'esprits d'enfance. Mais il pouvait me donner quelques faits. Il était né en Ecosse. Ses parents se séparèrent alors qu'il était encore jeune, et il grandit avec sa mère dans une ville au nord de Londres. Pendant son adolescence, il prit du LSD, de la marijuana et d'autres drogues, et lu des classiques de la contre-culture comme BE HERE NOW.

Batchelor pensait que le livre de Ram Dass "montrait, dans ce qui parait aujourd'hui un langage simpliste et naïf, une passerelle entre l'expérience psychédélique et une sorte de spiritualité et de mysticisme occidental. Et je pense qu'à cette époque, ce fut un pont très important."

En 1972, las de son éducation et de l'Angleterre, il voyagea en Orient. Finalement il arriva à Dharamsala, en Inde, où le Dalaï Lama vivait en exil, loin de son Tibet natal. Les tibétains enchantèrent le jeune anglais. "C'étaient des gens qui avaient été dépossédés," expliqua Batchelor,"et pourtant au milieu de tout cela, ils gardaient cette espèce d'intelligence chaude et presque lumineuse." Il commença à apprendre le tibétain et à suivre une formation de moine. Peu à peu, en dépit de son admiration pour ses maîtres tibétains, il devint insatisfait de leur forme de bouddhisme. "Ce qu'ils enseignaient était tellement marqué par l'histoire et la culture tibétaine que je trouvais de plus en plus que les pratiques et tout le reste n'allaient pas avec mes envies, mes attentes, mes besoins d'occidental."

Sa frustration arriva à son point culminant lors de son épiphanie de 1980, lorsqu'il ressenti le mystère de l'existence d'un façon si intense. Aucunes de ses expériences psychédéliques ou méditatives ne l'avaient préparé à cette sensation. "C'était une de ces expériences surgies de nulle part qui me bouleversa profondément. L'expérience ne dura sans doute pas plus de quelques minutes de façon intense, mais elle ne m'a jamais quitté non plus," dit Batchelor. "Et le travail que j'ai fait depuis a été une façon d'essayer de l'articuler d'une façon ou d'une autre."

Batchelor crut au début que ses maîtres tibétains seraient familiers de son expérience et pourraient l'aider à la comprendre, mais ils furent déconcertés. Il réalisa que le tibétain n'avait pas vraiment les mots et les expressions dont il avait besoin pour communiquer l'essentiel de sa révélation. Par exemple, il ne pouvait pas traduire la phrase apparemment simple : "Le monde m'apparu comme une question," en tibétain. "Je peux le dire, mais cela n'a aucun sens, c'est du charabia." Il en résulta qu'il devint "extrêmement conscient des limites de la culture bouddhiste tibétaine".

Batchelor fut un peu mal à l'aise quand je lui demandai si son expérience pouvait être qualifiée de mystique. Il n'aimait pas le terme, ou tout du moins il était ambivalent à son sujet. Il suggère "une sorte d'aperçu visionnaire de la nature de la réalité qui, d'une certaine manière, perce au travers du voile des apparences jusqu'à quelque chose de transcendent, au-delà, qui est complètement autre." Pour Batchelor, la spiritualité consiste à voir cette réalité ici et maintenant, en face de nous. "Je suppose que si j'étais un théologien, je serais un théologien de l'immanence plutôt que de la transcendance".

Batchelor commença à lire avec voracité, cherchant des éclaircissements sur son expérience. Il trouva des échos de sa révélation dans des œuvres de penseurs aussi disparates que le théologien Paul Tillich, le théologien juif Martin Buber, le philosophe allemand Martin Heidegger, et les existentialistes Jean Paul Sartre et Albert Camus. Mais la tradition qui répondait le mieux à son expérience était le bouddhisme Zen.

Je demandais à Batchelor pourquoi il se désignait lui-même comme un bouddhiste agnostique plutôt que comme simplement agnostique. Il admit se poser parfois lui-même la question. "Spécialement quand je me frotte aux formes plus rigides, dogmatiques du bouddhisme, je pense : Pourquoi est ce que je m'embête encore avec ce truc ?". Mais il se sentait toujours chez lui dans le bouddhisme. "Cela ne veut pas dire que j'y suis à l'aise. Peut-être cela veut-il dire que je suis comme les catholiques qui passent tout leur temps à faire des reproches au Vatican." Il sourit. "Je compare parfois le bouddhisme au grattoir sur les boites d'allumettes. Si je ne l'avais pas là, je serais incapable d'obtenir la moindre étincelle."

Batchelor rejette les doctrines bouddhistes telles que la réincarnation. L'idée que l'âme humaine individuelle persiste sous une forme désincarnée après la mort du corps est "très difficile à faire cadrer avec le monde tel que nous le connaissons grâce à la science." Il n'écarta pas la possibilité d'une vie après la mort. Il croyait simplement que nous ne pouvons le savoir ni d'une façon ni d'une autre. "'Je ne trouve pas ces questions terriblement intéressantes, pour être honnête. Je ne pense certainement pas qu'elles aient beaucoup à voir avec ce que je considère comme le cœur de ma pratique bouddhiste ou spirituelle. Je suis indifférent. Je pourrais vivre avec d'une façon ou d'une autre."

La croyance en la réincarnation ou dans une vie après la mort, bien que sans doute consolatrice, nous écarte d'une honnête confrontation avec la mort. "Considérer la mort comme une question, une fois de plus, est essentiel pour moi. Je pense que cela remonte également à cette expérience. Je ne dis pas que cela soit facile ou confortable, mais c'est fidèle à ce que je peux comprendre."

Il acceptait la notion de karma, si elle est simplement définie comme le fait que nos actions dans ce monde ont des conséquences dans ce monde, et non dans quelque vie post mortem éthérée. Batchelor partage avec son amie et camarade bouddhiste zen Susan Blackmore un dégoût pour les croyances occultes, surnaturelles. Une obsession pour le surnaturel "nous empêche d'expérimenter le merveilleux qui est juste devant nos yeux et nos oreilles, en permanence", dit Batchelor. Le monde révélé par la science est beaucoup plus fantastique, anti- intuitif et merveilleux que le monde tel qu'il est décrit par le bouddhisme tibétain, le christianisme ou les pseudo prophètes New Age. "Les descriptions scientifiques du monde génère en moi un sens de crainte et d'émerveillement beaucoup plus profond que ces fantaisies bouddhistes et religieuses." Batchelor n'est pas impressionné par la plupart des tentatives de fusionner le mysticisme oriental et la science. "L'expression classique en est Le Tao de la Physique, qui de nos jours apparaît terriblement daté", dit-il. "Pour l'essentiel il pêche des idées dans la physique quantique et la relativité, dans le bouddhisme, l'hindouisme, et relève tout parallèle ostensible, confirmant la thèse qu'ils parlent de la même chose. C'est une façon de faire très légère."

Batchelor croit encore en l'illumination, ou "éveil". Tel qu'il l'entend, l'illumination n'est pas un état de félicité et de béatitude permanents. Il commence comme une expérience passagère qui s'efface mais vous laisse changé de façon permanente. "Vous avez une sorte d'aperçu du monde depuis une autre perspective. Mais le vrai sentier commence à ce moment là. Il ne se termine pas là." Les questions posées par la vie et la mort demandent "une réponse", dit Batchelor, "à la fois intellectuelle, éthique, sociale, politique. Mais cette réponse est toujours provisoire, partielle et incomplète. Et dans un sens elle stimule une appréciation toujours plus grande de, à peu près, l'infini de la question. Donc je vois bien plus le chemin comme une trajectoire -- une trajectoire continue, ouverte vers le futur - que comme quelque chose qui peut être finalisé par un système de croyances, ou quelque découverte scientifique, ou les prétentions d'un quelconque guru, ou quoi que ce soit d'autre."

Batchelor et son épouse, une française ancienne nonne bouddhiste, enseigne la méditation et conduit des retraites de méditation, mais Batchelor ne médite plus chaque jour. "Je suis un enseignant de méditation qui ne médite plus," dit-il, en souriant d'un air penaud. Bien qu'il ait trouvé à un moment la méditation extraordinairement précieuse, au fil du temps il finit par apparaître comme "une sorte d'évasion, en réalité. C'était un moyen de se couper de l'expérience plutôt qu'en engagement plein de vie avec toutes ses ambiguïtés et ses embrouillaminis". Il essaye maintenant de cultiver sa conscience de l'existence par l'écriture plutôt que par la méditation. "J'écris et pense et lutte avec les questions. C'est ma pratique." Batchelor a réalisé que son point de vue anti-croyance pouvait se rigidifier en une autre croyance. "Toute déclaration que vous faites, pour aussi sceptique qu'elle puisse apparaître, peut servir de base à encore un autre type de vue arrêtée. "Doute de tout" peut devenir un dogme". Il a essayé d'appliquer le doute à ses propres opinions aussi bien qu'à celles des autres? Il a essayé de garder son point de vue intact dans ses écrits en introduisant volontairement des discontinuités dans sa narration. Il espérait ainsi "refléter un peu l'idée Zen de soudaineté, d'aperçu et de compréhension abrupts, quelque chose qui surgit dans la vie."

C'était maintenant la fin d'après midi. Le soleil avait disparu derrière un château d'eau couvert de suie de l'autre côté de la rue. Regardant par la fenêtre, Batchelor murmura, plus pour lui-même que pour moi, "C'est beau." Et ça l'était. Le paysage urbain crasseux, désordonné était compensé par le ciel au dessus - violet pale et sans nuage, avec cette transparence propre aux ciels d'hiver.

Batchelor fit une grimace quand je lui demandais s'il pensait que la vie était fondamentalement bonne. "Le bien est une idée tellement anthropocentrique; anthropomorphique. Caractériser la réalité comme bonne c'est caractériser la réalité comme ayant un but," répondit-il. "C'est un autre expédient pour se consoler." Il fit une pause. "Je veux dire que je suis heureux que tout cela soit là," continua-t-il, "mais de là à lui coller l'étiquette de bon, c'est..." En fronçant les sourcils regarda à nouveau par la fenêtre. Il continua, "La bonté de la vie est inséparable de ses aspects sombres, de la douleur et de la cruauté et de l'injustice. Le Bien et le Mal vont nécessairement de pair. Indépendantes l'une de l'autre, ce sont des polarités dénuées de sens."

Alors que je rangeais mon bloc note et mon magnétophone et mettais mon manteau, Batchelor continuai à songer à sa relation délicate avec le bouddhisme. Peut être qu'à un moment donné il couperait sa relation avec le bouddhisme, me dit-il. Surtout dans sa version américaine, le bouddhisme peut-être terriblement vieux jeu, conservateur et dogmatique. Il craignait que son annonce qu'il n'était plus bouddhiste apparaisse comme un truc promotionnel. Il craignait également de paraître ingrat et hypocrite, après tout ce que le bouddhisme avait fait pour lui. Mais quand même, à un moment… Batchelor se tenait au milieu de la pièce, dans la pénombre, apparemment plongé dans ses pensées. Nous nous serrâmes la main et prîmes congé.

Un métro m'amena à la gare de Grand Central juste à temps pour que j'attrape le train qui me ramenait à la maison. Fonçant en pleine nuit vers le nord le long du fleuve Hudson, je pris mon bloc note et écrivis quelques idées qui me venaient à l'esprit sur Batchelor. Ce qui m'impressionnait le plus en lui c'était qu'il semblait vraiment être dans un état de doute et d'incertitude, ce n'était pas que de la rhétorique. Il y avait un côté troublé et agité en lui. Mais était-ce cultivé ou de naissance ? Comme nous tous, peut-être Batchelor se faisait-il l'avocat d'une spiritualité qui va bien à son tempérament - et le justifie. Et la raison pour laquelle il m'attire tellement c'est que mon tempérament ressemble au sien.

Et c'est ce qui me tracassait. Batchelor me rappelait l'anthropologiste Stuart Guthrie, l'athée qui attendait désespérément une expérience mystique qui l'aurait aidé à transcender sa vision pessimiste du monde. Comme Guthrie, Batchelor semblait piégé dans son propre scepticisme. Sa philosophie anti-croyance ne lui autorisait même pas la consolation de dire que la vie est bonne. Avais-je le courage de soutenir une telle vision ? Avais je un choix ? J'aime à penser que mon scepticisme - mon absence de foi - est une position à laquelle je suis librement arrivé. Mais peut-être est ce inscrit en moi, comme la myopie, le daltonisme, le manque d'oreille. Peut-être Susan Blackmore a-t-elle raison : le libre arbitre n'est qu'une illusion; notre destin est affaire de gènes, de mémoire, et non des choix que nous pensons faire. Le mieux que nous puissions faire c'est de faire contre mauvaise fortune bon cœur au fur et à mesure que notre sort se dévoile.

John Horgan est un journaliste indépendant et un écrivain. Ancien collaborateur du Scientific American (1986-1997), il a écrit aussi pour le New York Times, Time, Newsweek, le Washington Post, le Los Angeles Times, la New Republic, Slate, Discover, le London Times, le supplément littéraire du Times, New Scientist, et d'autres publications du monde entier.

Son livre le plus récent est Mysticisme Rationnel : Dépêches de la frontière entre science et spiritualité, publié par Houghton Mifflin en janvier 2003. Ses deux premiers livres sont : La fin de la science : face aux limites de la science au crépuscule de l'age scientifique et sa suite : L'esprit inexploré : Comment le cerveau humain défie la reproduction, la médication et l'explication. http://www.johnhorgan.org/


Stephen Batchelor

Né à Dundee, en Ecosse, en 1953, Stephen Batchelor n'a que 19 ans lorsqu'en 1972 il arrive à Dharamsala, lieu de résidence du Dalaï-Lama, en Inde, pour y étudier le bouddhisme à la Tibetan Library of Works and Archives, auprès de Geshe Ngawang Dhargyey. C'est l'année suivante qu'il rencontrera S.N. Goenka au cours d'une retraite de dix jours à Bodh Gaya qui laissera une forte impression dans son esprit. Ordonné moine en 1974, il poursuit ses études bouddhiques à l'Institut Tibétain de Rikkon, en Suisse, sous la direction du Vénérable Geshe Rapten. En 1977 il continue ses études au monastère nouvellement ouvert de Tharpa Choeling (aujourd'hui Rapten Choeling), toujours sous la direction de Geshé Rapten. En 1979 il se rend à Hamburg pour travailler comme traducteur au Tibetisches Institut auprès de Geshé Thubten Ngawang.

En 1981 il se rend en Corée pour étudier auprès de Maître Kusan Sunim, un maître zen renommé. Il y restera jusqu'à la mort du maître en 1984. A cette date il se rend en pélerinage au Japon, en Chine et au Tibet.

En 1985, il rend ses vœux et épouse Martine à Hong Kong avant d'intégrer la communauté bouddhiste Sharpham, dans le Devon, en Angleterre. Son activité se déploie alors dans plusieurs directions : il est aumônier des prisons, co-fondateur du Sharpham College for Buddhist Studies and Contemporary inquiry, en même temps qu'il dirige des retraites au centre vipassana de Gaia House et un peu partout dans le monde. C'est dans le cadre de ses activités à Gaia House que son style d'enseignement prend une tournure délibérément "occidentale", tirant son inspiration des trois grandes traditions bouddhistes présentes en Occident : bouddhisme tibétain, bouddhisme zen et Theravada / Vipassana.

En août 2000, il s'établit en Aquitaine avec sa femme Martine. Il se consacre maintenant à l'écriture et à la photographie, tout en continuant à diriger des retraites de méditation et à enseigner le bouddhisme dans le monde entier.

Stephen est un traducteur (du Tibétain) et un écrivain renommé pour ses ouvrages sur le bouddhisme. Il a plus de dix d'ouvrages à son actif. Il est aussi "contributing editor" au magazine américain Tricycle. Son livre "Le bouddhisme libéré des croyances" est un best-seller qui a suscité de vives controverses Outre-Atlantique.


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