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Le bouddhisme libéré des croyances (extrait du chapître 3) - par Stephen Batchelor |
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Comment
revenir à l'expérience originelle du bouddhisme tel que
la vivait le Bouddha ? "L'expérience du Bouddha a été
si bouleversante et si inattendue que dans un premier temps il a a pensé
que s'il venait à parler, personne ne le comprendrait." Stephen
Batchelor, dans ce petit livre simple et éclairant, retrouve la
signification entière de l'éveil du Bouddha qu'il veut débarrasser
des interprétations traditionnelles. En libérant le bouddhisme
des croyances et des enseignements institutionnels, on découvre
un Bouddha plus homme d'action et de compassion que mystique. Son éveil
est un accès bouleversant à la vérité et à
la dignité de l'existence. Il n'est pas réservé à
quelques initiés mais il concerne aujourd'hui encore tous ceux
qui veulent changer leur vie, éprouver une plus grande compassion
et atteindre la tranquillité et la liberté. (Quatrième
de couverture de "Le
bouddhisme libéré des croyances" paru chez Bayard
en avril 2004).
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On raconte que Siddharta Gautama fut gardé enfermé dans l'enceinte du palais par son père, le roi Suddhodana, jusqu'à près de vingt-quatre ans. Suddhodana ne voulait pas que l'agitation qui régnait à l'extérieur des murs du palais détournât son fils de son devoir. L'enfermement rendait le jeune homme agité et il rêvait de sortir. Suddhodana organisa donc des visites de la ville et de la campagne, en s'assurant que tout était parfaitement en ordre et que rien de traumatisant ne serait offert à la vue du jeune homme. Malgré ces précautions, Siddharta rencontra par hasard une personne défigurée par la maladie, une autre diminuée par l'âge, un cadavre, et finalement un moine itinérant. L'idée de retrouver le confort de sa maison le mit mal à l'aise. Une nuit, il prit la fuite. Pendant six ans, il voyagea dans tout le pays, étudiant, méditant, se livrant à des pratiques ascétiques de mortification. Les réponses conventionnelles épuisées, il s'assit au pied d'un arbre. Sept jours plus tard, il eut une expérience d'éveil par laquelle il comprit la nature de l'angoisse, il renonça à ses origines, il réalisa sa cessation, et il donna naissance à un nouveau chemin de vie. Aujourd'hui encore, nous sommes confrontés au dilemme du prince Siddharta. Nous aussi, nous nous emmurons dans les " palais" d'un monde familier et sécurisant. Nous aussi, nous sentons bien que la vie ne consiste pas simplement à céder aux envies et à éviter les peurs. Nous aussi, nous ressentons l'angoisse plus intensément dès que nous rompons avec nos habitudes et que nous nous voyons suspendus entre naissance et mort - notre naissance et notre mort. Nous découvrons que nous avons été jetés, apparemment sans l'avoir voulu, dans un monde dont nous ne sommes pas les auteurs. Mais en accédant à la conscience, nous réalisons que la seule certitude dans la vie est que celle-ci prendra fin. Nous n'aimons pas cette idée et nous cherchons à l'oublier. Chacun
participe à l'oubli d'autrui. Les parents cherchent à préparer
leur progéniture à la vie. Les institutions sociales et
politiques sont là pour profiter aux vivants et non aux morts.
Les religions offrent largement une consolation: après tout, il
y a peut-être une chance pour que nous ne mourions pas vraiment
? La vie devient un exercice de gestion des détails. Nous cherchons à agencer les détails de notre monde de façon à nous sentir en sécurité, entourés de ce que nous aimons et protégés de ce que nous n'aimons pas. Une fois notre vie matérielle plus ou moins en ordre, nous pouvons porter notre attention sur la gestion psychique de nos névroses, et, si nous n'y arrivons pas, les pires anxiétés peuvent être neutralisées par une utilisation judicieuse de médicaments. Cette approche fonctionne plutôt bien, jusqu'à ce que l'ingérable fasse à nouveau irruption sous la forme de la maladie, de la vieillesse, du chagrin, de la douleur, de la peine ou du désespoir. Même si nous menons nos vies avec habileté, et même si nous renvoyons une image convaincante de bien-être, nous nous retrouvons toujours au milieu de ce que nous détestons et éloignés de ce que nous aimons. Nous n'avons toujours pas ce que nous voulons et nous avons une fois encore ce que nous ne voulons pas. C'est vrai, nous faisons l'expérience de la joie, du succès, de l'amour, du bonheur, mais au final nous sommes à nouveau sujet à l'angoisse. Nous le savons peut-être, mais le comprenons-nous? Nous le voyons et nous en sommes même étonnés, mais l'habitude nous pousse à oublier cela, à le masquer, et à nous réfugier dans le leurre d'un monde attrayant. Car si nous le comprenions, même pour un seul instant, cela pourrait tout changer. Essayez cet exercice. Trouvez un endroit calme et confortable. Le coin d'une chambre ou d'un bureau fera l'affaire. Installez-vous sur une chaise, ou, si vous préférez, asseyez-vous sur un coussin posé au sol, les jambes croisées. Assurez-vous que votre dos ne s'appuie sur rien et qu'il est droit sans être tendu. Inclinez votre tête en direction du sol, de sorte que votre regard se pose naturellement à environ un mètre devant vous. Fermez les yeux. Posez vos mains sur vos cuisses ou sur vos genoux. Vérifiez qu'il n' y a pas de point de tension dans le corps: les épaules, le cou, le pourtour des yeux. Détendez-les. Prenez conscience du contact corporel avec le sol. Assurez-vous que vous êtes bien sur vos appuis et en équilibre. Observez la subtile polyphonie de sons autour de vous, faites attention à la moindre sensation dans le corps, soyez conscients de votre humeur du moment. Ne jugez pas et ne cherchez pas à changer les choses: acceptez-les pour ce qu'elles sont. Prenez trois longues, lentes et profondes inspirations. Ne vous représentez pas le souffle comme une chose invisible qui entre et qui sort de vos narines. Observez les sensations physiques propres à la respiration (même les plus triviales, comme le contact furtif de la peau avec le tee-shirt), puis, laissez la respiration retrouver son propre rythme, sans interférer avec elle ou chercher à la contrôler. Simplement, suivez-la et laissez l'esprit s'habituer à l'onde du souffle, tel un petit bateau à l'ancre, qui se lève et se baisse doucement au gré de la houle. Faites ceci pendant dix minutes. Cet exercice n'est peut-être pas aussi évident qu'il y paraît. Même si vous êtes fermement résolus à être présents et concentrés, il est difficile d'empêcher l'esprit de s'évader dans les souvenirs, les projets ou les fantasmes. Plusieurs minutes peuvent s'écouler avant que vous ne vous rendiez compte de votre distraction. En temps normal, nous n'avons pas conscience de l'étendue de notre distraction, pour la bonne et simple raison que la distraction est un état d'inconscience. Ce genre d'exercice peut nous forcer à reconnaître que, la plupart du temps, nous ne sommes pas réceptifs à ce qui se passe ici et maintenant. Nous sommes en train de revivre une version corrigée du passé, de prévoir un futur incertain, de nous complaire à être ailleurs. Ou encore de fonctionner en pilote automatique, sans être conscients le moins du monde. Et, à la place d'une personne cohérente et linéaire, nous découvrons un soi constellé d'interstices et d'ambiguïtés. Qui "je suis" semble être cohérent seulement en raison du monologue que nous n'avons de cesse de répéter, de modifier, de censurer et d'embellir dans nos têtes. Le moment présent est suspendu entre le passé et le futur, tout comme la vie est suspendue entre la naissance et la mort. Nous répondons aux deux de façon analogue: tout comme nous fuyons le terrifiant face-à-face avec la naissance et la mort pour nous réfugier dans la sécurité d'un monde contrôlable, nous fuyons l'immédiateté du présent pour un monde fantasmatique. La fuite est un moyen de résister à la confrontation au changement et à l'angoisse que celui-ci implique. Quelque chose en nous exige un soi statique - une image figée, imperméable à l'angoisse - qui survivra intact à la mort ou sera annihilé sans douleur. Cette dérobade devant la stricte immédiateté de la vie est aussi profondément ancrée en nous qu'elle est implacable. Même si nous désirons ardemment être conscients et alertes dans le moment présent, l'esprit nous plonge dans de vaines et pénibles élucubrations sur le passé et le futur. Ce désir d'être autrement, d'être ailleurs, pénètre le corps, les sentiments, les perceptions, la volonté - la conscience elle-même. Si vous continuez à observer votre respiration, vous allez peut-être constater que, au bout d'un certain temps, votre esprit se calme. Vous faites l'expérience de périodes de concentration plus longues, avant qu'une pensée distrayante ne vous emporte. Vous vous souvenez avec plus de facilité de revenir au présent Vous êtes détendus et vous découvrez une émouvant tranquillité. C'est un calme équilibré, à partir duquel vous pouvez vous engager dans le monde avec sollicitude et bienveillance. La vie entière est en perpétuelle transformation émergeant, se modifiant et disparaissant. La relative constance de l'attention calme et centrée est simplement un ajustement continu au flux de ce qui est observé. Nous ne pouvons compter sur rien pour nous offrir de la sécurité. Dès que nous saisissons quelque chose, ce quelque chose a disparu. L'angoisse naît du désir que la vie soit autrement que ce qu'elle est. C'e le symptôme de la fuite devant la naissance et la mort devant l'immédiateté du présent. C'est l'impression étouffante de malaise qui hante l'attachement au " moi " et au " mien ". Ce serait peut-être mieux si la vie ne changeait pas si on pouvait compter sur elle pour garantir le bonheur durable, mais dans la mesure où ce n'est pas le cas, une compréhension calme et claire de ce qui est vrai - le fait qu'aucune condition ne soit permanente ou fiable - permet d'affaiblir l'emprise sous laquelle le désir nous tient. Le désir peut disparaître quand on s'éveille à l'absurdité des suppositions qui lui sont sous-jacentes. Sans être étouffé ou nié, le désir peut être l'objet d'un renoncement, comme un enfant renonce aux châteaux de sable, non pas en réprimant le désir de les faire, mais en se détournant d'une démarche qui ne présente plus aucun intérêt. Quand l'esprit agité est apaisé, nous apercevons ce qui se produit sous nos yeux. C'est à la fois ordinaire et mystérieux. En un sens, ce monde nous est déjà connu dans de rares moments, dans la nature, en compagnie d'une personne aimée ou devant une œuvre d'art. Néanmoins, il apparaît aussi subrepticement: lorsque l'on se promène dans une rue animée, que l'on regarde une feuille de papier posée sur le bureau, que l'on façonne une poterie sur un tour. Cette impression du monde disparaît aussi brusquement qu'elle est apparue. C'est quelque chose que l'on ne peut ni maîtriser ni contrôler. Lorsque nous cessons de fuir la naissance et la mort, l'emprise de l'angoisse se fait moins pressante et l'existence se révèle elle-même être une question. Quand Siddharta croisa sur son chemin une personne défigurée par la maladie, une autre diminuée par l'âge, un cadavre, et finalement un moine itinérant, il ne fut pas seulement frappé par la tragédie de l'angoisse, il fut aussi plongé dans une interrogation. Cependant, les questions qu'il se posait n'étaient pas de celles qui permettaient de prendre du recul ou auxquelles il pouvait réfléchir et apporter une réponse rationne1le. Il réalisa que lui-même était sujet à la maladie, à la vieillesse et à la mort. Le questionneur n'était pas autre chose que la question elle-même. En cet instant, la conscience humaine bascule: e1le devient elle-même question. Une telle question est un mystère, non un problème. Elle ne peut être "résolue" par des techniques méditatives, en se référant à un texte ou en se soumettant à la volonté d'un maître. Ces stratégies n'ont pour conséquence que de remplacer la question par des croyances en une réponse. Plus une question de ce type devient claire, plus elle devient déconcertante. La compréhension qui en découle n'apporte pas d'élément consolateur quant la nature de la vie. Ce questionnement sonde toujours plus avant ce qui est encore inconnu. Extrait du chapître 3 de "Le bouddhisme libéré des croyances" |
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Stephen
Batchelor
Né
à Dundee, en Ecosse, en 1953, Stephen Batchelor n'a que 19 ans
lorsqu'en 1972 il arrive à Dharamsala, lieu de résidence
du Dalaï-Lama, en Inde, pour y étudier le bouddhisme à
la Tibetan
Library of Works and Archives, auprès de Geshe
Ngawang Dhargyey. C'est l'année suivante qu'il rencontrera
S.N.
Goenka au cours d'une retraite de dix jours à Bodh Gaya qui
laissera une forte impression dans son esprit. Ordonné moine en
1974, il poursuit ses études bouddhiques à l'Institut Tibétain
de Rikkon, en Suisse, sous la direction du Vénérable Geshe
Rapten. En 1977 il continue ses études au monastère
nouvellement ouvert de Tharpa Choeling (aujourd'hui Rapten Choeling),
toujours sous la direction de Geshé Rapten. En 1979 il se rend
à Hamburg pour travailler comme traducteur au Tibetisches Institut
auprès de Geshé Thubten Ngawang. En
août 2000, il s'établit en Aquitaine avec sa femme Martine.
Il se consacre maintenant à l'écriture et à la photographie,
tout en continuant à diriger des retraites de méditation
et à enseigner le bouddhisme dans le monde entier. |