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Textes
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Vers une culture de l'Eveil. - par Stephen Batchelor |
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Wes Nisker s'entretient avec Stephen Batchelor pour Inquiring Mind (1995).
Traduction par Ba-khai Dao.
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IM : A la fin de votre livre "The Awakening of the West" (L'Eveil de l'Occident), vous citez Thich Nhat Hanh déclarant que «les formes du Bouddhisme doivent changer pour que son essence reste la même». Après avoir retracé le chemin du Bouddha Dharma à travers autant de pays et d'incarnations, quelle en est son essence d'après vous ? SB : C'est une question que je me suis longtemps posée, et franchement je ne puis affirmer en connaître la réponse. Une des choses qui me soient arrivées en écrivant ce livre, c'est que j'ai dû étendre les limites de ce que je considérais comme «bouddhiste». Au résultat, je trouve encore plus difficile de définir le «bouddhisme». En un sens, la question relève d'une approche très rationaliste et occidentale. «Qu'est-ce que le bouddhisme ?» La question elle-même est un sujet d'interrogation. Cela étant, je me risquerais à dire que l'essence qui unit toutes les traditions bouddhiques est l'idée de liberté. Spécialement la liberté à l'égard des causes de la souffrance : l'avidité, la haine et l'ignorance. Bien que ceci soit souvent défini comme une liberté «intérieure» ou spirituelle, cela forme aussi le fondement d'une liberté «extérieure» ou liberté culturelle. De plus en plus, je vois le bouddhisme comme une culture, c'est à dire un système complexe de valeurs et de pratiques corrélées, qui informe chaque aspect de la vie humaine. Par exemple, les premiers Theravadins décrivaient le monde comme une vallée du malheur, depuis une perspective du monde qui est celle de l'angoisse, alors que les Vajrayanistes décrivent le monde comme beau et radieux, comme il est vu depuis une perspective de liberté. Ensemble, toutes ces perspectives différentes donnent naissance à ce qu'on peut appeler une «culture». Puisque chacune des écoles asiatiques du bouddhisme tend à voir sa perspective du Dharma comme étant la vraie, on se retrouve avec beaucoup de chamailleries à propos de ce que serait l'enseignement le plus grand, le plus pur, etc. Je ne crois pas que cela se produira autant en occident, parce que nous rencontrons toutes les traditions d'un coup : Theravada, tibétain, Zen, Terre Pure, Nichiren. La perspective de chacune de ces traditions est, à mon avis, toujours partielle parce qu'elle regarde le monde d'un seul point de vue. Le défi en Occident, il me semble, est de trouver une façon d'incorporer toutes ces perspectives. Le faire impliquera que l'on s'ouvre en direction d'une définition de la culture bouddhiste qui respectera, et même célèbrera, les différences, tout en fournissant une vue générale qui soit cohérente. IM : Votre livre décrit clairement que le bouddhisme a pris sa forme sous l'influence des différentes cultures nationales qui ont émergé à des moments particuliers de son histoire. SB : C'est assez vrai. Chaque forme de bouddhisme est un exemple d'émergence historique co-dépendante. Malheureusement, la plupart des centres bouddhistes et des retraites méditatives n'enseignent pas l'Histoire bouddhiste. Les diverses traditions sont souvent aveugles à l'égard de leur propre développement historique, et par conséquent inconsciente de la façon dont leurs différentes cultures nationales ont aidé à donner forme à leur compréhension et à leur pratique courante du Bouddha dharma. J'espère que le bouddhisme du monde moderne émergera avec davantage de conscience historique, et par conséquent plus de tolérance pour les différences. IM : Dans les textes palis, le Bouddha historique semble souvent s'adresser à une classe particulière de gens, notamment les «fils et filles bien-nés». Peut-être que ces premiers disciples du Bouddha étaient l'équivalent social de ces gens généralement de la classe moyenne, ayant fait des études avancées, et qui ont aujourd'hui adopté le bouddhisme en Occident. SB : Oui, je crois que c'est juste. On peut imaginer le Bouddha, au cours de sa vie, comme ayant joui des mêmes statut et autorité qu'aurait un Prix Nobel de physique dans notre culture d'aujourd'hui. C'était quelqu'un qui, en vertu de ce qu'il avait accompli, devint digne du plus grand respect. Il nous faut nous souvenir que le Bouddha s'exprimait dans le contexte d'une culture qui défendait et valorisait la réalisation spirituelle comme la plus haute forme de réussite. En Occident, les valeurs culturelles qui suscitent le respect sont plutôt différentes. Comme
cela a toujours été le cas historiquement, le Dharma a intégré
la société d'abord en obtenant l'acceptation d'une minorité
éclairée, par laquelle il s'est ensuite répandu dans
le reste de la société. A l'époque du Bouddha, cette
minorité était constituée des samanas - ceux
qui se retirent -, des gens qui recherchaient un autre mode de vie que
celui offert alors. Ce fut la même chose en Chine : ceux initialement
attiré par le bouddhisme étaient des intellectuels en révolte
et des ermites IM : Ne trouvez-vous pas curieux que la plupart des grands penseurs et philosophes du monde occidental ont soit ignoré ou dénigré la pensée et la pratique bouddhistes ? SB
: La plupart des penseurs occidentaux sont encore bloqués dans
leur propre Eurocentrisme. Ils semblent convaincus que la philosophie
a ses origines chez Platon, et demeure un exercice exclusif de
l'Occident. Même quelqu'un comme Nietzsche, qui commence
à remettre en question les hypothèses de la philosophie
occidentale, ne regarde nullement vers l'Orient pour d'autres sources
d'investigation philosophique, mais à la place, revient plus loin
en arrière dans l'Histoire occidentale, vers les pre- Cela me sidère que même aujourd'hui, le bouddhisme n'a pas réussi à obtenir l'attention des milieux de la philosophie occidentale. L'un des penseurs modernes les plus célèbres, Michel Foucault, rentre directement en territoire bouddhiste avec nombre des ses idées, et pourtant il ne fait jamais de référence au bouddhisme. Même chose avec Richard Rorty, l'un des philosophes américains contemporains les plus importants, dont le livre "Contingence, Ironie et Solidarité" se lit en partie presque comme un texte bouddhiste. Son analyse de la contingence du soi, par exemple, est une pure analyse bouddhiste, mais il ne mentionne jamais le bouddhisme. Ce qui manque à la philosophie occidentale mais que fournit le bouddhisme, c'est un système de praxis. Dans le bouddhisme, il ne s'agit pas seulement d'idées philosophiques, d'informations et de théories. Il offre des façons de réaliser et d'intégrer des idées et des idéaux à l'intérieur de notre propre vie, en transformant réellement la façon dont nous faisons l'expérience du monde. C'est vraiment ce qui distingue la philosophie bouddhiste de celle pratiquée en Occident. IM : En Occident, la seule praxis semble de se livrer à encore plus de pensée. Réféchissons sur ce problème que nous pose notre réflexion. SB : Oui, c'est un exercice en futilité. Je trouve ça aussi plutôt bizarre, lorsque je rencontre des universitaires occidentaux, et que je découvre que leurs vies semble d'une certaine manière déconnectées de leur travail en tant que philosophes. D'une manière générale, on ne trouve pas un fossé aussi large lorsqu'on rencontre des lamas tibétains ou des maîtres zen. D'un autre côté, je pense qu'il y a en Occident une tendance erronée à voir le bouddhisme comme anti-intellectuel. Le dharma y est vu comme une condamnation de la raison à la manière de Rousseau, et une élévation du sentiment et de l'intuition vers une sorte d'état idéal. Les gens abordent le dharma comme une résurgence du romantisme, une façon de revenir en contact avec ses sentiments. Ils comprennent à tort l'idée d'aller au delà des limitations de la pensée comme un abandon de la pensée, et aboutissent simplement avec une pensée à l'eau de rose. En fait, le bouddhisme a une culture très rigoureuse de la raison. Vous n'avez qu'à lire les dialogues du Canon pali - le bouddha n'était certainement pas du genre new-age épris d'affection. Il faut se souvenir que le Noble Sentier Octuple commence avec la notion de compréhension juste, c'est à dire d'une vue soigneusement raisonnée de la réalité. Le Bouddha ne commençait pas avec la méditation et la pratique de la pleine conscience ; le premier pas est de trouver une compréhension intellectuelle cohérente des causes de la souffrance et du chemin de la liberté. IM : Le bouddhisme pourrait ne pas pénétrer la philosophie occidentale, mais il semble vraiment avoir un impact sur la psychologie occidentale. Peut-être que la psychologie est le lieu de rencontre dans lequel les idées et les pratiques bouddhistes trouveront leur place dans le courant principal de la culture occidentale. SB : Oui, çà pourrait être le cas. Aujourd'hui, nous sommes certainement plus érudits psychologiquement que philosophiquement. Avec son emphase sur les origines de l'angoisse et sa provision d'une méthodologie pour les mettre en évidence, c'est clair, le bouddhisme a beaucoup en commun avec la pratique contemporaine de la psychologie. Ce n'est pas une coincidence si un grand nombre de ceux attirés vers le bouddhisme ont soit suivi une psychothérapie ou sont des thérapeutes eux-mêmes. De tels gens sembleraient être de ces minorités éclairées, par lesquelles le dharma pourrait se répandre à l'intérieur de la culture dominante. Il y a cependant le danger que le bouddhisme soit réduit à une psychothérapie, tout comme, par exemple, le yoga a été réduit à un exercice de routine. Le Hatha Yoga de Patanjali fait partie d'un système spirituel intégral, mais s'enseigne souvent en dehors de ce contexte, réduisant ainsi sa signification plus large. Je suis soucieux que le bouddhisme ne se réduise pas de la même manière à ce que l'on pourrait appeler «un bouddhisme à une seule pratique». Il ne s'agit pas seulement de faire un certain genre de méditation, ou d'essayer de résoudre quelques problèmes dans sa psyché. En tant que culture, le bouddhisme engage la totalité de votre vie. IM : Peut-être que le bouddhisme sera une bonne médecine pour les angoisses millénaires du monde occidental. Peut-être qu'une infusion de dharma nous ralentira et nous offrira une cure de bon sens et d'humilité dont nous avons désespérement besoin en ce moment de notre histoire. SB
: On ne peut que l'espérer. Je pense que beaucoup de ce que le
bouddhisme enseigne est subversif à l'égard de l'éthique
consumériste de l'Occident. Comme «respirer et sourire»
ou «s'asseoir simplement». Ce sont des idées
subversives dans ce qu'elles introduisent comme autres notions de ce qu'être
un être humain veut dire. Le bouddhisme met en doute nombre des
valeurs et des priorités de notre culture. Or, jusqu'à présent
l'establishment culturel occidental a eu tendance à ignorer le
bouddhisme en le réduisant à la préoccupation marginale
de quelques uns. Si néammoins il se répand davantage, alors
on peut s'attendre à une critique plus concertée - ce qui
serait une bonne chose puisque cela forcerait les bouddhistes à
énoncer plus clairement ce qu'ils valorisent. La dénonciation
du bouddhisme par le Pape Jean-Paul II dans son best-seller (Entrez
dans l'Espérance) pourrait être la première salve
dans cet échange multi-culturel. |
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