|
Textes
Choisis |
|
La relation à l'autre, dans le bouddhisme - par Stephen Batchelor |
|
Un texte de Stephen Batchelor (chapitre IV de "le bouddhisme libéré des croyances"), adapté et modifié par Daniel Milles pour l'exposé du 19 juin 2005 au Forum 104, journée organisée dans le cadre des rencontres inter-religieuses. Chaque intervenant disposait de 15 minutes de paroles ; il a donc fallu considérablement alléger le texte initial et je m'en excuse auprès de Stephen; j'ai choisi d'amputer le texte des parties les plus difficiles, notamment les passages concernant l'articulation du couple compassion / vacuité. J'encourage vivement le lecteur à lire ou relire le texte original. Le texte commence par une invitation à une méditation très traditionnelle, pratiquée à la fois dans les écoles du Theravada et du Mahayana. Daniel Millès |
|
Imaginez
trois personnes assises devant vous : un ami(e), un ennemi (c'est-à-dire
une personne avec qui vous avez une relation conflictuelle), et un inconnu,
un étranger. Considérez-les à tour de rôle, en remarquant combien l'image que vous en avez vous met dans un état particulier. Si l'ami(e) vous rend serein et calme, l'ennemi (au cours de cet exposé je vais l'appeler William) vous met mal à l'aise et vous rend nerveux, tandis que l'étranger (par exemple la femme à la caisse du supermarché) ne vous inspire qu'un désintérêt courtois. Qu'est-ce qui, chez eux, provoque ces impressions? Peut-être qu'un incident - quelque chose qu'ils vous ont dit ou fait, la façon dont ils vous ont regardés - devient un instant déterminant, et l'image que vous conservez d'eux se fige en une photographie. Pour ceux que vous connaissez bien, l'image est retouchée et constamment mise à jour, mais pour ceux que vous admirez ou dédaignez, et ceux auxquels vous n'attachez aucune importance, une brève entrevue peut les réduire à une image qui devient toujours plus inflexible avec le temps. À chaque fois, votre impression sur les autres se fonde sur la manière dont ils vous ont fait vous sentir : vous aimez ceux qui vous font vous sentir bien, et vous détestez ceux qui vous mettent mal à l'aise. Pour les autres vous n'éprouvez généralement qu'indifférence. Restez
un moment avec ces images et avec les sentiments correspondants. Observez
comme la façon de percevoir les gens renforce les sentiments que
vous éprouvez à leur égard. L'image
de l'autre finit par être un mélange flou de faits objectifs
(long nez, port de lunettes, calvitie) et d'idées que vous avez
à son sujet (arrogant, bête, ne m'aime pas). Ce
type de méditation questionne directement les images figées
que nous entretenons à propos des autres. En suspendant nos jugements
nous sommes en mesure de les voir sous un jour nouveau. Maintenant tournons-nous vers l'ennemi et l'étranger, et faisons de même jusqu'à ce que trois êtres humains se trouvent en face de nous, égaux devant la naissance et égaux devant la mort. Cette
perspective affecte-t-elle nos sentiments pour chacune de ces personnes?
Si
je trébuche et me cogne le genou sur le trottoir, ma main va instinctivement
se porter à ce genou pour soulager la douleur. Je m'assois et je
le masse. Je constate les dégâts, puis je me relève
et rentre chez moi pour le soigner. Cependant, seul le genou souffre.
La main qui s'est porté au secours du genou n'a pas été
touchée ; pourquoi s'est-elle portée au secours du genou
? Idem pour l'œil qui a inspecté la blessure … Dans
ces moments-là, la compassion est naturelle et immédiate
: je réponds à la souffrance de ma compagne comme ma main
répond à mon genou. Mais lorsque je croise un clochard dans
la rue, peut-être ne vais-je éprouver qu'une simple gêne
ou de la pitié ! Ma
compassion s'étend volontiers à ceux qui sont de mon côté
par rapport à cette barrière invisible m'isolant du reste
du monde. Mon genou, mes amis, ma famille, ma communauté, mes collègues,
tous relèvent du moi ou du mien. Le besoin d'appartenance et la
peur du rejet nous font exagérer les liens qui nous unissent -
des aïeux communs ou une préférence arbitraire pour
la même équipe de foot -, et cela renforce la perception
qu'il y a nous et eux. Mais heureusement ce n'est pas toujours le cas. Parfois, la barrière disparaît. Je m'émeus de la situation de ceux que je ne connais pas et que je ne connaîtrai probablement jamais : l'enfant affamé, le chien abandonné, les colonnes de réfugiés. Mon univers est brusquement transfiguré par le sourire d'une vieille dame assise sur le banc d'un parc; et quand je rencontre finalement William et qu'il me dit combien il a peur d'annoncer à quiconque qu'il est séropositif, tout mon ressentiment à son égard s'évanouit, et je partage son chagrin et sa peur. Dans
ces moments-là, je vis dans un monde où tout ce qui vit
est uni par cette même aspiration à survivre et à
ne pas être blessé. Je reconnais l'angoisse des autres non
pas comme étant la leur, mais comme étant la nôtre.
C'est comme si la vie dans sa totalité se révélait
être un organisme unique : se porter au secours d'une personne en
détresse est tout aussi naturel que ma main qui se porte au secours
de mon genou blessé. Tant
que la compassion est sous l'emprise de l'égocentrisme, elle se
limite à ceux que nous considérons être de notre côté.
La force de cette emprise agit telle une convulsion s'emparant du corps,
des émotions et de l'âme. Quand le regard d'une vieille dame nous libère un peu de cette emprise, le monde est transfiguré, et nous comprenons ce que veut dire ouvrir son cœur. Faire l'expérience, même provisoirement, d'une perspective non égocentrique de la vie s'accompagne d'un élan affectif, d'un sentiment d'euphorie et de chaleur, comme si la convulsion avait disparu. La
pratique bouddhiste consiste à cultiver un chemin de vie où
ces instants ne sont pas laissés simplement au hasard. La méditation est essentielle à la pratique de la voie, précisément parce qu'elle nous mène au-delà de la sphère des idées pour arriver à celle de l'expérience ressentie. Les idées doivent, par la méditation, être traduites dans le langage muet du sentiment, pour dénouer ces nœuds d'émotions qui nous maintiennent enfermés dans une convulsion égocentrique. En l'absence de désir égocentrique, nous faisons l'expérience de la vulnérabilité d'être exposés à l'anxiété et à la souffrance du monde. La vulnérabilité de la compassion a besoin d'être sous la protection vigilante d'une conscience attentive. Il ne suffit pas de vouloir éprouver de la compassion envers autrui, il faut être vigilant face à l'invasion des pensées et des émotions qui menacent de s'introduire en nous et de briser cette résolution d'ouverture et de bienveillance. Un
cœur compatissant ressent encore de la colère, de l'avidité,
de la jalousie. Mais il les accepte avec égalité d'humeur
pour ce qu'elles sont. Pour celui qui marche sur la Voie du Bouddha, la compassion et la relation à l'autre sont le cœur et l'âme de l'éveil. Même si la méditation et la réflexion peuvent nous y rendre plus réceptifs, la compassion ne peut être forcée ou fabriquée. Quand elle surgit en nous, c'est un peu comme si elle nous tombait dessus par hasard; et elle peut disparaître aussi soudainement qu'elle est apparue. On l'entrevoit quand l'ego s'efface et que l'existence individuelle capitule devant le bien-être de toute existence. Il est alors parfaitement clair que nous ne pouvons pas atteindre l'éveil pour nous-mêmes : nous pouvons seulement participer à l'éveil de la vie. Seul avec les autres Nous ne sommes pas seulement irrémédiablement seul dans le domaine privé de nos pensées, de nos perceptions et de nos sentiments ; nous partageons également ce monde de façon irrémédiable avec d'autres. N'interprétez pas ceci superficiellement comme signifiant que chaque individu vit et partage ce monde avec d'innombrables autres individus à la manière d'un arbre se dressant à côté d'innombrables autres arbres. Dans son essence, être-avec-les-autres ne décrit pas une relation spatiale mais une relation ontologique. Cela signifie que notre cohabitation / coexistence avec les autres n'est pas accidentelle, quelque chose qui aurait très bien pu ne pas se produire. C'est au contraire quelque chose qui est un constituant fondamental de notre être. Même quand nous sommes physiquement seul et faisons l'expérience de la solitude, nous sommes fondamentalement avec les autres. En fait, le seul fait de pouvoir se sentir seul indique que la participation est un trait de base de notre être. La solitude n'est pas positivement caractérisée par un certain degré d'isolement, mais elle est négativement caractérisée par un manque de participation. Ainsi, aussitôt que nous venons au monde nous sommes de façon inextricable liés aux autres. Nous ne sommes pas liés aux autres de l'extérieur, par des facteurs qui nous mettent en contact, mais de l'intérieur, par l'essence même de la constitution de notre être. (texte cité lors du débat) |