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Je
voudrais offrir quelques réflexions sur cette idée fondamentale
de la voie, du chemin, du sentier, dans le bouddhisme et dans toutes les
traditions spirituelles.
Cette
idée est plus fondamentale encore que l'idée de " bouddhisme
" et même de " christianisme ". En effet, dans les
décennies après Jésus-Christ, les apôtres disaient
qu'ils pratiquaient la voie, le chemin et n'utilisaient pas le mot "
christianisme ". Il y a, je crois, quatre références
dans les actes des apôtres qui parlent de cela. En Chine, c'est
l'idée de " tao " qui est le terme chinois pour le chemin,
le sentier. Il y a quelques années, je pensais que le " tao
" était quelque chose de très mystique, très
au-delà de ce que je connaissais. Pourtant, le terme " tao
" est maintenant utilisé très communément ;
on parle par exemple, du " tao de la physique " etc. J'ai d'ailleurs
été très étonné de voir sur un trottoir,
lorsque nous étions à Honk Hong, un panneau sur lequel je
remarquais un des très rares caractères chinois que je connaissais.
C'était le caractère pour " tao ". Une traduction
en anglais avait été ajoutée : " le chemin de
prince Edward " ; " tao " voulait simplement dire la voie,
le chemin, la rue. Dans le bouddhisme, on sait que le Bouddha a dit, dans
son premier discours aux cinq ascètes à Sarnath en Inde,
qu'il avait trouvé " une voie du milieu ". Nous entendons
aussi souvent parler de " la voie de la méditation ",
c'est un mot finalement très répandu.
Qu'est-ce
que cela veut dire ? Pourquoi l'idée de la voie est-elle si importante
dans toutes ces traditions ? En fait, à partir du moment où
l'on crée un mot en " isme " bouddhisme " , "christianisme"
, ou même "taoïsme", on risque de perdre le sens
originel de la voie. Il est intéressant de noter, qu'on a seulement
commencé à parler de "christianisme " en Europe
au XVIIème siècle. Ce mot n'était pas utilisé
auparavant. On peut dire la même chose du bouddhisme. Le mot "bouddhisme"
est une invention des scolastiques de l'Europe du XIXème siècle,
et avant cela, le mot "bouddhisme" n'existait pas et n'avait
pas vraiment d'équivalent dans les pays bouddhiques. Les bouddhistes
en Asie ne parlent pas de "bouddhisme" mais de " dharma
". C'est un terme beaucoup plus vaste et très proche de cette
idée de " voie ". En effet, comme nous allons le voir,
pratiquer le dharma, c'est la même chose que pratiquer la voie ou
suivre la voie. Peut-être est-il un peu spéculatif de dire
qu'on a commencé à parler de christianisme ou de bouddhisme
lorsque ces traditions ont commencé à perdre leur pouvoir.
Elles furent alors instrumentalisées, car avant cela, les gens
pratiquaient simplement la voie, la religion, le dharma sans être
conscients qu'ils pratiquaient quelque chose qu'on puisse décrire
en terme de philosophie, de dogme, de rituel.
Je
crois qu'il est problématique, pour nous occidentaux, d'utiliser
le terme "bouddhisme". Dans un sens, on est un peu piégé
par l'histoire, le passé des traditions bouddhiques. Surtout quand
on rencontre des traditions bouddhiques spécifiques comme celles
des Tibétains, des Theravada, des Zen, des Vipassana
je crois
qu'il y a déjà, dans ces concepts de bouddhisme, un certain
attachement aux idées qui viennent du passé, du Tibet, de
Corée, de Thaïlande ..., parceque ces concepts nous servent
à légitimiser ce que nous faisons. Nous parlons des maîtres
tibétains, des lamas, de ce que nous avons appris en Corée,
et c'est naturel dans un sens, mais ça donne trop d'importance
à cette idée de "préserver quelque chose".
On entend "il faut préserver le bouddhisme", "il
faut préserver la tradition Zen que nous avons héritée
du temps de Dogen", "il faut préserver les enseignements
qui nous viennent de Padmasambhava". On a même en occident
une organisation tibétaine qui s'appelle "la Fondation
pour la Préservation des Enseignements Mahayana". Mais
le problème avec ce mot "préservation", c'est
que les choses qu'on préserve sont toujours des choses mortes.
Quand ma belle-mère "preserves" (le mot anglais pour
"conserver" , "faire des conserves") des fruits, des
confits de canard ou autre chose elle les met dans des bocaux; pour les
confitures par exemple elle utilise des fruits tombés des arbres
... la seule manière de les préserver est d'en faire des
conserves, des confitures. IL est peut être possible de préserver
certaines formes du bouddhisme et même du christianisme mais il
n'est pas possible de préserver une voie ou un chemin. Dans le
même sens il n'est pas possible de préserver le courant d'un
ruisseau ou le sifflement du vent parce qu'une voie, un chemin, c'est
quelque chose de vivant, c'est quelque chose qu'on fait, ça n'est
pas quelque chose en quoi on doit croire.
Je crois qu'il faut aujourd'hui aller au delà des concepts de bouddhisme
ou de christianisme et retourner à cette idée de base de
la voie, pas seulement dans notre pratique personnelle, mais aussi dans
notre façon d'aborder toutes les traditions religieuses qui viennent
du passé. C'est un des défis les plus importants de notre
temps. Vous aurez certainement des doutes sur ce que je vais dire et vous
penserez sûrement qu'on prend ainsi le risque de perdre des traditions
qui ont survécu pendant des siècles au Japon, au Tibet,
en Thaïlande et que si on laisse tomber toutes ces structures, on
perdra le contexte même dans lequel le bouddhisme et ces autres
traditions peuvent survivre. De plus, quand on commence à réfléchir
à l'idée d'être son propre enseignant pour créer
son propre chemin et avoir le choix dans ce qu'on fait dans la pratique
du dharma, cela revient à ne pas suivre aveuglément les
traditions simplement parce qu'elles ont survécu pendant des siècles
et parce qu'il y a de grands maîtres très charismatiques
qui vous donnent l'impression qu'il faut absolument rester dans la lignée
stricte de ce qu'ils enseignent.
Selon la pensée contemporaine, il faut voir les choses dans le
cadre de l'Histoire. Pour nous, occidentaux, quand on réfléchit
à quelque chose comme le bouddhisme, on est tout de suite conscients
que le bouddhisme n'est pas une seule chose. L'évidence nous montre
très clairement qu'il y a une grande diversité dans le bouddhisme.
Il y a toutes ces formes qui viennent d'Asie et qui sont évidemment
très différentes les unes des autres. Il est vraiment très
difficile de comprendre au début, par exemple, que le bouddhisme
tibétain est peut être relié au Theravada qu'on pratiquait
au Sri Lanka. Si on se demandait la raison de toutes ces différences
entre les traditions, on se dirait probablement que, par exemple, le bouddhisme
tibétain est différent du bouddhisme du Japon parce que
le Tibet est différent du Japon. C'est une différence culturelle
due aux facteurs historiques. Le contexte tibétain vis-à-vis
du contexte japonais va créer des formes de pratiques, des philosophies,
qui incarnent quelque chose de l'esprit de ce pays-là. Cela montre
la vitalité, la flexibilité qu'il faut à une tradition
pour survivre. Il serait intéressant de demander (hypothétiquement)
à un lama tibétain ou à un prêtre japonais
: "Pourquoi votre bouddhisme est-il différent de cette
autre forme ?" Il est bien possible qu'il réponde : "Parce
que le nôtre est le vrai dharma, l'autre est très bien mais
ils n'ont pas cet enseignement, cette pratique etc.
".
Avant la modernité, on n'avait pas l'habitude de penser de cette
façon historique. Mais pour nous, cette conscience historique est
quelque chose qui démontre une des idées les plus fondamentales
du bouddhisme : "l'origine dépendante des choses", la
façon dont les choses n'existent pas par elles-mêmes mais
arrivent, surgissent en dépendance des autres conditions, des causes,
circonstances, etc. Cela décrit un processus plus dynamique. Alors,
je dirais que le bouddhisme ne survit pas parce qu'il préserve
quelque chose mais parce qu'il a toujours eu la capacité de se
renouveler, de traverser les frontières pas seulement géographiques
mais aussi les frontières historiques, temporelles et que dans
chaque situation nouvelle, les gens qui le pratiquent arrivent à
renouveler cette tradition de façon pertinente pour leur vie quotidienne,
ici et maintenant. Je crois que chaque fois que le bouddhisme doit traverser
une telle frontière, la tradition doit étreindre les cultures,
les habitudes, les façons de voir le monde, les philosophies, la
science de cette nouvelle culture. Je crois qu'une des choses qui va le
plus transformer le bouddhisme dans notre contexte actuel, c'est en fait
cette conscience historique parce qu'à chaque fois que, par le
passé, le bouddhisme a fait cette traversée, (par exemple
des Indes en Chine, des Indes au Tibet ou de la Chine au Japon), on a
l'impression que les gens de cette époque ne se sont jamais dit
: "Ce bouddhisme vient du japon. Il y a quelques siècles il
est venu des Indes en Chine mais qu'est-il arrivé dans ce processus
de transformation ?" Je crois qu'on ne se faisait pas ce type de
réflexion. Le fait même de penser comme ça, peut changer
la forme que le bouddhisme va prendre et c'est quelque chose d'imprévisible,
il n'y a pas de précédent à cela.
Je crois aussi que dans cette démarche, l'individualisme est une
chose très importante. Mais je sais que, pour beaucoup d'entre
vous, ce mot "individualisme" a un très mauvais goût,
un goût de l'égo, d'un soi gonflé. Je crois en fait
que ça n'est pas très juste. Pour nous, en occident, il
est très difficile de reconnaître à quel point les
révolutions de la pensée du XVII- XVIIIème siècle
ont changé radicalement la façon dont on se perçoit,
on se comprend personnellement comme individu, par le fait d'avoir créé,
depuis la révolution française, une société
qui donne le pouvoir aux individus et va au-delà des pouvoirs d'un
roi et d'une église surtout. Dans un sens, toutes les formes de
bouddhisme que nous rencontrons aujourd'hui viennent de sociétés
qui n'ont pas eu profondément une telle révolution de la
pensée et cette façon de voir les choses. Certainement l'individualisme
pose des problèmes, c'est sûr, ça n'est pas un état
parfait, mais c'est certainement un état que je préfèrerais
car s'il était possible de retourner il y a seulement 200 ans,
même au Tibet, nous ressentirions un certain enfermement, un manque
de liberté par rapport aux incroyables possibilités que
nous avons de nous définir. Si on se demande, dans cette démarche
spéculative : comment le bouddhisme pourrait-il rencontrer cet
individualisme, dans le bon sens bien entendu ? Et qu'arriverait-il alors
au bouddhisme ? Peut-être le bouddhisme serait plus "individué".
Il y a une distinction dans la psychologie de Jung. Il ne parle pas d'individualisation
mais d'individuation. L'"Individuation" pour Jung, c'est le
processus par lequel la personne, le soi s'extrait du pouvoir des archétypes.
C'est un processus qui permet de devenir un individuel mais pas nécessairement
égoïste. En effet, Jung était contre l'égoïsme
mais très partisan de ce processus d'individuation. C'est une façon
psychologique d'expliquer le processus qui se passe en Europe sur le plan
social et politique depuis 200 ans, qui consiste à se séparer
de cette identification aux rôles, et à se comprendre dès
la naissance comme faisant partie d'un grand organisme, d'une hiérarchie.
Je me demande si dans ce cadre, on peut commencer à imaginer une
pratique de la voie, du dharma qui soit à la fois plus consciente
des processus historiques qui l'ont précédée et qui
en même temps, essaye de créer une voie, une pratique qui
corresponde à nos besoins personnels spécifiques. Je crois
d'ailleurs qu'il sera de plus en plus difficile de donner les enseignements
de façon généralisée, "voici la technique
qu'il faut faire", "voici les enseignements qui sont vrais",
cette idée d'imitation. Il y a, par exemple, au Tibet les "
tsa tsa ", des objets en argile estampillés dans des moules
à l'image du bouddha ou autre
La relation entre le maître
et le disciple est comme le processus de création de ces tsa tsa.
Le gourou est comme le moule et soi-même comme l'argile. C'est comme
une forme de clonage. C'est devenir, dans un sens, exactement comme le
maître, qui est bien entendu totalement éveillé et
parfait. Pour atteindre ce but soi-même, il faut suivre exactement
ce que dit la tradition
Quel
est exactement le sens de la voie par rapport au sens du bouddhisme ou
du christianisme ? Pourquoi est-ce que cette pratique que nous faisons
ensemble dans cette pièce est comparée au fait de "suivre
une voie". C'est une métaphore tellement imprégnée
dans notre façon de penser "les choses spirituelles"
qu'on ne pense pas à ce que ça veut dire. Quelle est notre
expérience à tous dans le fait de suivre un sentier, un
chemin, une voie ? Je suggèrerais trois aspects.
1
- La sensation d'avoir un objectif, un but :
C'est quelque chose qu'on peut facilement comprendre par sa propre expérience.
On a tous fait des promenades dans la campagne, on a suivi les petits
sentiers et les chemins, c'est agréable
Oui, mais seulement
quand on est pas conscient du chemin. Quand on fait une promenade, on
la fait afin de découvrir un paysage, ou faire de l'exercice ;
quand le sentier est en bon état on ne l'aperçoit pas, il
est comme invisible. C'est seulement quand un chemin est bloqué,
un arbre est tombé en travers par exemple, que tout à coup
on se rend compte de sa présence. C'est d'ailleurs le cas avec
beaucoup de choses qu'on utilise ; on les remarque seulement quand elles
ne marchent pas. On utilise un téléphone tous les jours,
sans penser à l'objet lui-même et c'est souvent quand il
ne marche plus qu'on se fâche et on devient très conscient
du téléphone ou de la machine à laver. C'est la même
chose avec un chemin. Alors, il faut prendre un peu de recul pour réfléchir
plus clairement au sens de cette idée d'un chemin et ça
m'est arrivé une fois, je m'en souviens très clairement.
J'étais en train de marcher sur le sentier de la côte du
sud du Devon où nous habitions et tout d'un coup, j'ai réalisé
ce qu'était exactement un chemin.
Imaginez que vous suivez un chemin dans les montagnes, dans un endroit
que vous ne connaissez pas, c'est la fin de la journée et il commence
à faire un peu sombre. Tout à coup, le chemin a disparu.
Il n'est plus là.
On peut comprendre trois choses dans de tels moments. D'abord, que le
chemin nous donne un but, un sens d'orientation, une direction, mais ça
ne veut pas dire que nous savons exactement où nous allons. Peut-être
est-ce la première fois que nous empruntons ce chemin et nous n'avons
aucune idée de ce qui nous attend à la fin du voyage ? Quand
on perd le chemin, on perd la confiance dans le fait d'avoir une direction,
un but, un objectif, on est perdu. Le contraire d'un chemin, c'est un
cercle. Pour illustrer cela, vous avez certainement entendu parler de
ces gens qui essayent de traverser un désert en voiture ou en avion
et qui tombent en panne. Ils sont au milieu de ce désert complètement
perdus. Alors, ils commencent à marcher en essayant d'aller tout
droit. Après quelques heures de marche, enfin, ils voient devant
eux des traces de pas
mais ils découvrent que sont les leurs.
Ce sont des choses qui arrivent lorsqu'on a aucun repère pour s'orienter.
Peut-être est-ce parce que nous avons pratiquement tous une jambe
légèrement plus courte que l'autre, à moins que ce
soit la façon de marcher qui fait qu'inévitablement, on
décrit un cercle et on tourne en rond
Le chemin est indispensable dans ces moments-là pour éviter
de tourner en rond. Certains d'entre vous pensent peut-être déjà
à cette idée bouddhiste de "samsara". Samsara
veut dire le cercle. La rotation de cette roue de mort et de renaissance
continue sans cesse à travers les siècles et les millénaires.
Le but du bouddhisme, traditionnellement, est d'en sortir, de trouver
un chemin pour s'extraire de ce cercle diabolique, ce cercle vicieux.
Alors, dès qu'on trouve une voie, dès qu'on se fie à
un chemin, cet acte de foi donne la confiance qui nous permettra de nous
échapper des habitudes et des manies qui nous poussent à
tourner en rond. Au lieu de penser à des vies antérieures,
des vies postérieures, on peut comprendre cette idée de
samsara comme une habitude psychologique très profonde qui consiste
à faire toujours les mêmes choses. On a l'impression d'être
toujours très occupé mais à la fin de la journée,
on se rend compte qu'on a pas vraiment bougé, on est toujours dans
le même état existentiel. C'est quelque chose qu'on peut
voir très facilement dans la méditation, cette façon
qu'ont les pensées, les émotions, les histoires, les bandes
magnétiques intérieures de tourner. On a l'impression que
quelque chose arrive mais c'est une répétition infernale.
La voie est une autre manière d'être dans ce monde, en étant
conscient des inconvénients, des fautes et des frustrations qui
sont inhérentes à cette rotation en cercle et de trouver
une façon assez abrupte de sortir de cette ronde d'habitudes et
de manies. La sensation d'avoir un objectif, un but, une orientation,
une direction, c'est un aspect de cette voie. Chaque fois qu'on se dit,
après une séance de méditation, "ça,
c'était une très bonne assise" ça veut dire
qu'on ressent le fait d'avoir trouvé une certaine orientation,
une direction, un mouvement à sa vie.
2-
L'absence d'obstacle :
Cela nous mène au deuxième aspect. Un chemin est par essence,
un espace, un vide.
On imagine habituellement que les choses ont une existence propre, un
joli sentier dans les montagnes, une ligne qui traverse une forêt.
Mais un chemin ça n'est pas ça. Si on cherche ce qu'est
vraiment un chemin en s'accroupissant par terre et en y regardant de plus
près, on ne trouvera rien; parce qu'un sentier qui traverse un
pré, c'est simplement là où dans ce près,
il n'y a pas d'herbe, rien ne pousse. Un sentier qui traverse une forêt,
c'est simplement une façon de décrire un passage où
il n'y a pas d'arbre, de buisson, de rocher. C'est une vacuité,
un vide, un espace. L'espace est compris comme une absence de résistance,
une absence d'obstacle. L'espace (dans la tradition épistémologique)
est l'exemple primaire d'une absence. Un chemin est une absence d'obstruction,
une absence d'obstacle, une absence de résistance. La première
fois que j'ai entendu cet enseignement sur l'espace, je me demandais ce
que voulait dire " l'espace est l'absence d'obstruction ". Pour
nous, un espace est quelque chose qui est vide et qu'on peut remplir.
Quand on dit : "il n'y a plus d'espace dans la voiture", ça
veut dire que c'est plein, qu'il n'y a plus de place. Pour les tibétains,
pour les bouddhistes l'espace permet le mouvement libre. Il n'y a pas
d'empêchement. Ce manque d'empêchement, c'est l'espace. Et
peut-être c'est cela l'essentiel de la voie. La voie, c'est un espace
libre, c'est un endroit où littéralement, physiquement,
spirituellement et mentalement on peut bouger "être spacieux",
continuer, sans obstacle, ni obstruction. Ceux parmi vous qui ont eu des
enseignements bouddhistes sont certainement très familiers avec
les enseignements sur les 5 ou 10 obstacles. Le bouddhisme parle toujours
des obstacles et de la méditation comme de la façon de surmonter
les obstacles. Ce concept d'obstacle n'a aucun sens dans un contexte dénué
du concept d'espace, de mouvement libre. Les deux choses vont absolument
ensemble. La méditation ou la pratique du dharma permet de vivre
avec moins d'obstacle. On est moins bloqué, moins frustré,
moins enfermé dans ses idées fixes, ses préjugés,
ses opinions, tous ces stratagèmes qu'on utilise pour solidifier
ce sens "d'être quelqu'un qui ne change pas et qui est vraiment
le centre du monde". Cette idée fixe de l'égo est l'obstacle.
C'est l'obstruction la plus difficile à dissoudre. Ce qui est important
n'est pas d'avoir la vision correcte de ce qu'est la vacuité, le
vide, le non-soi selon telle ou telle tradition philosophique bouddhiste
car ça n'est pas seulement une question philosophique ; c'est surtout
une idée qui nous donne un cadre, une possibilité d'être
plus libre en nous-même. Qu'est-ce que ça veut dire être
plus libre ? Cela veut dire laisser tomber, abandonner les choses, les
habitudes, les manies qui nous figent, la voie est ce sentiment de mouvement.
Je crois qu'on ressent la même chose dans le corps après
une bonne retraite ou une bonne séance de méditation. On
ressent des sensations comme si on avait bougé, comme si on avait
fait quelque chose alors que pourtant on était complètement
immobile sur le coussin. Une bonne séance est une séance
où on est entré dans un courant. Dans les enseignements
Pali et Theravada, sottapana exprime le moment d'éveil, cela veut
dire "entrer dans le courant des choses". Je crois que, très
souvent dans notre vie, nous ne sommes pas dans ce courant et au contraire,
nous sommes isolés, comme debout sur un petit rocher, refusant
de plonger dans le courant. Nous préférons nos certitudes
sur ce que nous sommes et préserver notre monde comme il est, car
nous sommes effrayés du changement dans notre vie. En fait, il
faut aller au-delà de cette peur et avoir le courage de plonger,
de commencer à bouger vraiment dans les profondeurs de nous-même.
Ca c'est la voie. La voie n'est pas quelque chose de statique.
Le problème est que lorsqu'on parle d'une voie, on utilise un substantif
alors qu'en sanscrit, en pali, on peut dire "pradipat", qui
veut dire littéralement "la voie" ou "le sentier"
et "pradipatiate" qui est une forme verbale difficilement traduisible
mais qui s'apparente à "il chemine" ou "il sentier"
si on veut faire un néologisme. Quand on dit "suivre un chemin"
ça donne l'impression d'être quelqu'un qui est "à
part du chemin" ; le chemin d'un côté et moi qui marche
dessus. Non, cette idée de la voie est plutôt l'idée
de voyager, de cheminer. C'est le cheminement de nos vies et ça
donne vraiment un sens plus dynamique à cette idée de la
voie, du chemin.
3- Le troisième aspect du chemin.
Faire partie d'une communauté
Quand on perd son chemin lors d'une promenade, on se sent d'abord désorienté
puis on se sent bloqué. Un autre aspect est le fait de se sentir
seul car même si on ne rencontre personne pendant des journées,
grâce au chemin, on ne se sent pas seul et c'est seulement quand
on a perdu le chemin, qu'on se sent abandonné et par-là
même terrifié. Le chemin est le symbole des relations qu'on
a avec les autres, parce qu'un chemin n'est rien d'autre que les traces
de pas de ceux qui vous ont précédé. Il n'y a rien
de concret. Un chemin, c'est une trace, un creux, c'est quelque chose
qui est utilisé depuis des siècles par des générations
d'être humains et chaque fois qu'on prend soi-même un chemin,
on participe à son entretien afin de permettre à ceux qui
suivront d'y passer. On doit le garder ouvert et le préserver seulement
par le processus de marcher dessus, par le piétinement. Alors,
suivre un chemin, c'est faire partie d'une tradition, d'une communauté,
une pluralité de personnes qui est plus vaste que soi-même.
Et dans ce sens-là, si on le traduit pour la méditation,
la pratique du dharma, pas exclusivement dans nos curs, dans nos
âmes, c'est un processus participatif, avec les autres. Quand on
s'assoit avec d'autres gens, on se sent soutenu par eux et ça n'est
pas un sentiment purement intellectuel, c'est quelque chose qu'on ressent
dans le corps. On a créé un certain lien. Hier matin, on
se sentait un peu mal à l'aise avec tous ces étrangers et
après une journée on commence à être à
l'aise avec eux, même si on ne leur parle pas, même si on
ne les connaît pas.
Pour
finir, on peut voir dans ces trois aspects du chemin, les trois refuges
du bouddhisme. Quand on prend refuge dans le bouddha, on accepte une certaine
orientation dans la vie, c'est le symbole qui représente le but
de notre vie humaine. Prendre refuge dans le dharma veut dire suivre le
chemin. C'est la pratique du dharma qui est vraiment le refuge. Je me
souviens très clairement, il y a vingt ans quand Geshé
Rabten, mon maître tibétain expliquait ce qu'était
le refuge, il disait que chaque fois qu'on pratique sincèrement,
on prend refuge. Quand on médite, on enseigne, on aide quelqu'un
avec sincérité, on prend refuge. Ça n'est pas seulement
une cérémonie qu'on fait parfois avec des enseignants pour
devenir bouddhiste, ça c'est le sens le plus superficiel. On a
sûrement de bonnes raisons pour faire ça, mais dans la pratique
c'est d'appliquer ces idées dans la vie qui constitue la prise
de refuge. Enfin, le troisième refuge c'est la Sangha, la communauté
qui soutient votre pratique et ça c'est clairement illustré
par ce troisième aspect du chemin.
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