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Textes Choisis

L'avenir est entre nos mains - par Stephen Batchelor

Des enseignants occidentaux rencontrent le Dalaï Lama à Dharamsala, Inde, Mars 1993

Avant que nos sessions formelles avec le Dalaï Lama ne commencent, nous nous sommes rassemblés pour une réunion préliminaire. "Je voudrais vous suggérer un exercice" annonce Jack Kornfield, "fermez les yeux et imaginez quel genre de bouddhisme vous verriez dans 20 ou 30 ans. Les pratiques, les centres et le monde lui-même… Quel rôle aurait le Dharma dans un tel monde ? "

Un quart d'heure plus tard nous ouvrons les yeux et retrouvons l'exubérance du mobilier de l'hôtel Surya à McLeod Ganj, la première station anglaise au-dessus de la ville de Dharamsala, où le Dalaï Lama vit en exil depuis 1960. La pluie continue à ruisseler le long des fenêtres quand à tour de rôle nous présentons nos visions. Pour les américains, l'avenir des bouddhistes se déroulerait dans une sorte de " Walden Pond " high tech, habité par des Bodhisattvas intoxiqués de dharma. Les caractéristiques inquiétantes des institutions contemporaines - sectarisme, scandales et toutes ces choses que nous aborderons plus loin - se seraient commodément évaporées. Les européens sont plus prudents. "Dans nos villes, nous sommes dominés par des milliers d'années d'histoire," plaide Sylvia Wetzel de Berlin. "Une histoire gravée dans la pierre ; et si l'histoire a une leçon à nous donner, c'est bien celle-ci : personne n'a jamais deviné l'avenir".

Vingt ans plus tôt, pratiquement jour pour jour, j'arrivais dans ce même village himalayen pour me lancer dans un cycle d'étude sur la discipline monastique et la méditation. Aujourd'hui plus âgé et le crâne dégarni, ayant abandonné mes robes de moine et m'étant marié, mon enthousiasme bien tempéré par le cynisme de l'expérience, me voilà revenu sur ces mêmes chemins tortueux pour la première fois en 18 ans ; je suis rempli d'un mélange de nostalgie et d'émoi. Les rhododendrons, le mur de pierres tacheté de neige de Dhaoladhar Range, les forêts de pins, les rideaux de pluie et le brouillard, les drapeaux de prières en lambeaux - rien de tout cela n'a changé. Mais le village est plus bondé, ses enchevêtrements de buildings sont encore plus hauts ; en bas et tout au long du coteau se dégage une forte odeur âcre et sur les toits ont poussé des antennes paraboliques.

A l'instigation de Surya Das, un lama américain robuste et barbu, 22 d'entre nous se sont rassemblés ici pour 9 jours de discussion. La plupart des traditions bouddhistes sont représentées : Theravada, Zen, les écoles tibétaines. Nous sommes tous impliqués à temps complet dans le dharma comme étudiants, professeurs et écrivains et ce, pendant la plus grande partie de notre vie d'adulte. Certains d'entre nous portent titres et robes, certains ont fondé des centres, d'autres ont exploré plusieurs traditions, certains ont passé des années en retraite, d'autres ont écrit des livres reconnus. Dès notre première session tous ensemble, il est clair qu'une expérience commune nous unit bien plus que nos différentes traditions ne nous divisent. Les premiers jours sont utilisés à la préparation de nos 8 sessions de 2 heures avec le Dalaï Lama. Notre tâche est de définir les thèmes de chaque session et de choisir des personnes pour résumer nos perceptions à sa Sainteté. Le débat qui s'ensuivit généra une myriade de feuilles griffonnées scotchées sur toutes les poutres ou piliers disponibles de la pièce. De ce chaos émergèrent des questions de tout premier intérêt : adaptation des enseignements, tradition contre culture, sectarisme, rôle de l'enseignant, utilité de la psychothérapie, sexisme, vie monastique. Et puis les sujets épineux : éthique de l'enseignant - abus d'alcool, "sexe en zone interdite".

Nous attendons, échoués dans de spacieux fauteuils, dans une pièce haute et froide décorée de thangkas des 16 saints libérés de la première tradition bouddhiste, écoutant les grincements des chaussures du gardien sur le plancher ciré du couloir. Soudain, un ronronnement de voix et de pas invisibles, le préposé nous presse de nous lever, nos propres tâtonnements et toussotements, pendant que, en tête d'un cortège d'officiels, un moine légèrement voûté en robe couleur bordeaux et lunettes teintées, extrêmement souriant, fait irruption. Comme beaucoup de ceux qui ont fait l'ascension vers l'Olympe des célébrités médiatiques, le Dalaï Lama semble bizarrement diminué à proximité de chair. Il s'assoit et regarde autour de lui. Avec des encouragements polis il ferme les yeux, oscillant d'un côté à l'autre, et marmonne une prière.

Dans un premier temps les discussions sont hésitantes et incertaines. En sondant les limites d'un protocole réel et imaginaire, nous nous détendons gentiment dans un climat familier inspirant la confiance. L'homme dégage une énergie presque agitée, allant sans effort d'une intense réflexion intérieure à un rire pétillant. Son sourire vous inonde d'un regard si chaleureux et ouvert qu'il lui est difficile de ne pas éviter vos yeux. Quand il s'emballe, la hauteur de sa voix monte à la limite du hurlement, les salves saccadées des syllabes anglaises se brisent dans un torrent de Tibétain, ses mains hachent l'air avec conviction. Puis il s'arrête - silence - rires, sourires et grands sourires à son interlocuteur : "Oui ? Très bien. Suivant ?".

Le Dalaï Lama est simultanément le détenteur prédominant du Dharma historique et un des plus grands interprètes de sa signification. Il est actuellement hautement conservateur en matière d'éthique orthodoxe tout en étant radicalement libéral en termes d'interprétation de la doctrine. Non seulement repousse-t-il comme étant sans intérêt l'adoption de noms asiatiques, le port de la robe et l'attachement aux rituels orientaux, il écarte la cosmologie traditionnelle comme étant invalidée par la science, et remet en cause la nécessité de la croyance envers la réincarnation (tout en déclarant que finalement la méditation mènera à s'en convaincre). Mais dès que les préceptes moraux et l'ordination monastique tels qu'ils sont détaillés dans le Vinaya, (enseignement du Bouddha sur la vie monastique et la conduite morale laïque), sont contestés, on se heurte à un mur.

C'est exactement ce qui arrive quand Dharmachari Kulananda présente un modèle réformé des fondations du bouddhisme tel que le proposent Les Amis de l'Ordre Bouddhiste Occidental (Friends of the Western Buddhist Order, FWBO). Le Dalaï Lama approuve d'un signe de la tête. "J'aime ça" s'exclama-t-il à la description des activités de l'Ordre, pour s'assombrir et se replier quand Kulananda trace les grandes lignes d'une forme d'ordination qui n'est ni celle d'un moine ni celle d'un laïque, mais qui est basée sur l'engagement dans les Trois Joyaux plutôt que sur un style de vie gouverné par certains préceptes. Pour l'instant sa difficulté avec l'approche du FWBO devrait, en principe, être la même que celle qu'il rencontre avec n'importe laquelle des écoles bouddhistes japonaises qui ont elles aussi renoncé à adhérer au Vinaya traditionnel, bien qu'il pourrait ressentir que le Bouddhisme zen est trop bien établi pour l'ignorer. Ses sympathies vont clairement vers les moines theravada présents, dont il recherche invariablement les opinions traditionnelles sur de tels sujets.

Le Dalaï Lama confesse qu'après 34 ans d'exil, ses relations avec les chrétiens sont bien meilleures que celles qu'il entretient avec les bouddhistes theravada ou zen. Ses recommandations aux des lamas tibétains de s'intéresser aux autres écoles du Bouddhisme tibétain n'ont pas été suivies d'effet. Alors que dire de l'étude du Theravada ou le Zen ! Pourtant il encourage l'exploration des autres traditions et l'acceptation de leurs valeurs, à condition qu'elles n'entraînent pas de croyance en un Dieu créateur ou une âme - vues incompatibles avec la compréhension de la vacuité. Alors qu'il exprime sa propre préférence pour le bouddhisme, il met en garde contre l'utilisation des idées bouddhistes pour déprécier les autres religions. De nouveau cette tension : un mélange de grande ouverture et de réserve.

La complexité de sa position tient encore dans son double rôle, qui consiste à la fois à préserver la culture tibétaine en exil, et celle d'un visionnaire pour un futur Tibet indépendant et démocratique. En respectant les demandes conflictuelles des vieux gardiens conservateurs et des jeunes indiens éduqués radicaux, (sans parler de ces Tibétains nés dans une patrie communiste sous domination chinoise), il doit s'adresser à des collèges très différents et, d'une manière ou d'une autre, les représenter tous. Son succès dans la poursuite de cette action de haute voltige pendant plus de 30 ans l'a aidé à se forger une personnalité indépendante vraiment saisissante, dont les actes reposent sur la foi et la pratique du dharma. Ayant été propulsé de façon abrupte d'un monde médiéval à un monde moderne alors qu'il n'était encore qu'un jeune homme, portant par la même occasion sur ses épaules la responsabilité de millions d'hommes et de femmes, il a eu à mettre cette confiance à l'épreuve dans l'arène traîtresse de la politique internationale. C'est là que se situe, je pense, la clé de son indéniable autorité.

Pourtant, quand il réagit à nos présentations, il insiste sur le fait qu'il s'agit seulement de son point de vue personnel et il ne veut pas que les gens le suivent simplement parce que "le Dalaï Lama l'a dit." Souvent, ça n'est pas tellement ce qu'il dit qui impressionne, mais l'intégrité de son point de vue. Son autorité n'est pas tellement dirigiste, bien qu'on soit fortement tenté de la prendre comme telle. En reconnaissant que ses propres réflexions sont basées sur la tradition gelug de Tsongkhapa et clarifiées par les idées d'autres traditions tibétaines, il confirme tacitement nos propres appréciations de l'ensemble des aspects du bouddhisme disponible en Occident. "Je me rappelle toujours la nature de Bouddha," remarque t'il. "Cela me donne de grands espoirs." Il affirme de même la confiance en soi puissante du Bodhisattva. Sans une telle volonté à s'éveiller, on manque de force pour affronter l'égo négatif. L'absence d'un moi fixe et autonome, insiste t'il, ne signifie pas "quelque chose de faible".

Entre les sessions au palais, quand la pluie et la grêle le permettent, nous quittons le village encombré et boueux de Mcleod Ganj en dessous de nous et marchons dans les montagnes. Autour du centre de retraite de Tushita je rencontre fréquemment les visages frais et enthousiastes d'une autre génération d'étudiants du Dharma, propulsés sur ces chemins de montagne dans une quête infatigable pour plus d'enseignements. Un jour que j'étais assis sur un rocher pour reprendre mon souffle, je surpris une discussion sérieuse et passionnée. Il y a quelque chose de rassurant dans la récurrence de ces flashs du passé. En venant en Inde, bon nombre d'entre nous sont revenus à la source originelle du chemin sinueux qui nous a conduit à notre être, ici, maintenant. Et c'est ce chemin qui nous unis. C'est ce questionnement, plus que jamais préoccupant, qui rend importantes ces conversations si poignantes et si ambivalentes avec le Dalaï Lama.

En apparence, nous sommes revenus non pas comme des étudiants mais comme des enseignants, notre relation avec la tradition permute du destinataire au donneur. Nous sommes conscients, néanmoins, qu'être un bon enseignant requiert de ne jamais cesser d'apprendre. Certains d'entre nous ce sont engagés de façon enthousiaste dans ce rôle d'enseignant, d'autres y ont été poussés à contrecoeur, certains y sont arrivés progressivement ; l'une d'entre nous refuse catégoriquement de se considérer comme une enseignante. Un enseignant, par définition, est quelqu'un qui a des étudiants. Et c'est l'étudiant, déclare le Dalaï Lama qui, en fin de compte, investit l'enseignant d'autorité en le ou la plaçant dans ce rôle. En reconnaissant qu'un enseignant n'existe pas comme tel dans son propre droit, on donne ce pouvoir à l'étudiant.

Pourquoi, alors, dans une relation de dépendance mutuelle, certains enseignants (aussi bien d'origine orientale qu'occidentale) ont-ils, au cours de ces dernières années, été impliqués dans des scandales en Amérique et en Europe ? Pourquoi ont-il pu exploiter et abuser leurs étudiants avec une telle facilité ? Le Dalaï Lama se sent profondément concerné par ces questions. Il reçoit des lettres de personnes qui sont confuses et désillusionnées au sujet du comportement de leurs enseignants bouddhistes. Il veut comprendre ce qui se passe.
Plusieurs facteurs sont à l'oeuvre. Souvent, l'étudiant, nota-t-il, n'examine pas suffisamment les qualités morales et spirituelles de la personne avant de le (la) choisir comme enseignant(e). Pourtant, les traditions tibétaines précisent clairement la nécessité de consacrer 12 ans à une introspection minutieuse avant de passer à cette étape - en particulier avec un enseignant tantrique. Le Dalaï Lama déclare sans ambiguïté qu'on devrait "surveiller attentivement" les potentialités d'un enseignant afin de percevoir ses mérites. Il compare les méthodes promotionnelles de certains lamas contemporains, (faisant partie de la jet-set, voyageant en avion autour du monde, donnant librement des initiations) à celles des propagandistes communistes chinois. (Excepté, dit-il en riant sous cape, quand le Dalaï Lama donne l'initiation de Kalachakra !).

La faille peut aussi venir de l'enseignant. Le Dalaï Lama observe : "Ici, plusieurs de mes amis étaient très humbles, mais une fois en Occident, ils devinrent fiers.". Un simple moine catapulté d'une pauvre colonie indienne à une ville en Europe ou en Amérique pour être tenu en profond respect et couvert de richesses pourrait de façon très compréhensible laisser un tel traitement lui monter à la tête. "L'alcool," commenta sa Sainteté, "est souvent à l'origine de ces problèmes." Bien sûr, c'est une stratégie tentante pour quelqu'un qui est déraciné de sa propre culture et porté dans un monde déconcertant et exigeant, dans lequel il n'a pas les aptitudes sociales et émotionnelles pour faire face.

Tout cela irait pour le mieux, si ce n'est le fait que la plupart de ces enseignants asiatiques (et leurs successeurs occidentaux) sont supposés être éveillés. Mais que signifie l'éveil si ceux qui l'ont atteint sont encore sujets à ces formes de comportement pour le moins édifiantes contre lesquelles nous, pauvres âmes non éveillées, luttons afin de nous en libérer ? Pour le moins, on espèrerait que l'éveil implique un certain degré de contentement. Mais, si quelqu'un a atteint ce degré de contentement, pourquoi succomberait-il à la prétention de l'importance du soi ? Pourquoi deviendrait-il dépendant de l'alcool ? Pourquoi se laisserait-il tenter par une série de rencontres sexuelles transitoires et par des irrégularités financières ? Même les personnes non éveillées connaissant le contentement n'ont pas besoin de ces choses.

Si les actions d'un enseignant sont contraires à la morale, répond le Dalaï Lama, alors, même s'il a pratiqué pendant de nombreuses années, sa pratique est erronée. Tout simplement, il manque une compréhension appropriée du Dharma. Il y a un "fossé" entre le Dharma et la vie de cet enseignant. Le Dalaï Lama s'élève contre l'idée qu'une fois que la perspicacité dans la vérité ultime de la vacuité est atteinte, on ne soit plus tenu par les normes de la moralité. Au contraire : en indiquant l'enchaînement des rapports qui relient moralement tous les êtres vivants, la compréhension de la vacuité ne transcende pas la moralité mais la consolide par l'expérience.

Cependant, dans les traditions vajrayana et zen, on trouve des cas historiques d'enseignants éveillés, dont les actions ont été à la fois non conventionnelles et non éthiques selon les standards généralement établis. Il est dit que tant que ces actions sont motivées par une compassion profonde, précisément adaptée aux besoins spirituels de l'étudiant, elles doivent être considérées comme éminemment appropriées. Etant lui-même un maître vajrayana, il n'est pas possible que le Dalaï Lama juge et règlemente la conduite d'un lama tibétain aujourd'hui. Il appartient à une tradition qui, afin de créer la foi visant à l'efficacité pour les pratiques du Vajrayana, déclare que tous les traits non éthiques observés chez son maître tantrique doivent être interprétés comme les projections de ses propres activités incompréhensibles ou vision impures de l'état de Bouddha.

Pour illustrer la façon dont il a lui-même affronté ce dilemme, il parle de sa propre relation avec l'un de ses enseignants. Nous présumons qu'il s'agit de son premier précepteur et régent Reting Rinpoché, un moine Gelugpa sexuellement débauché qui, en 1947, fut impliqué dans un complot soutenu par les Chinois pour regagner la régence. Dans l'intimité de sa méditation, le Dalaï Lama continuait à regarder son précepteur comme un Bouddha, alors qu'en public il condamnait ses actions. De même, il admet que, "bien que Mao Tse-tung ait été un Bodhisattva, j'ai dû le critiquer parce qu'il a détruit notre religion et notre indépendance."

Ce qui est en jeu ici, c'est la réputation du bouddhisme lui-même qui, pour le Dalaï Lama, sert de composant crucial pour la paix dans le monde aujourd'hui. Même si on a reçu de grands bénéfices personnels d'un enseignant - même si on a pris les voeux tantriques du disciple auprès de lui, l'intégrité de la tradition bouddhique doit avoir la priorité sur le fait de protéger la réputation de l'enseignant quand il est justement accusé de mauvaise conduite morale. Quand on constate ces dérives de façon évidente et incontestable, alors il est de la responsabilité de chacun d'agir. "Donnez de la voix !" insista-t-il. "Donnez l'alerte ! Nous ne pouvons plus tolérer cela !"

Le Dalaï Lama nous encourage à plusieurs reprises à critiquer ouvertement un tel comportement, et même, quand tout le reste a échoué, de "citer les noms dans les journaux." Comme le montrait sa propre expérience, cela ne veut pas dire qu'on doive abandonner la relation spirituelle avec l'enseignant. De telles actions sont bien sûr à proscrire si l'on souhaite se faire apprécier. Alors que faire ? Le Dalaï Lama eut une réponse très simple : "Faites vos valises. Un enseignant peut brutaliser votre corps, mais il ne peut pas brutaliser votre esprit." Bien que de telles mesures semblent appropriées comme solution pratique, elles ne permettent pas d'accéder à certaines questions éthiques sous-jacentes. Aussi longtemps qu'on admettra la possibilité qu'un enseignant vajrayana se comportant de façon non éthique puisse être un saint tantrique éveillé, on sera face à une contradiction : les actions qui sont immorales pour une personne non éveillée peuvent être morales pour une personne éveillée. Et comme on ne peut jamais être sûr qu'une personne est ou n'est pas un tel saint, alors il y aura toujours une lacune, une clause échappatoire, qui ne pourra jamais être définitivement résolue. A l'origine de cela, ne rencontrons-nous pas le désaccord entre les normes éthiques d'une société féodale, avec ses droits du seigneur (le droit d'un seigneur de déflorer l'épouse d'un vassal) et celles d'une démocratie laïque dans laquelle tous sont égaux au regard de la loi ? Dans quelle mesure les lamas tibétains et les roshis japonais vivent-ils encore dans le contexte d'une moralité féodale ? Devrait-on être surpris qu'ils s'attendent à des privilèges que leur éducation et société considèrent comme acquis ? Ne sommes nous pas simplement les victimes de notre propre naïveté en supposant que les normes de la société moderne occidentale sont d'une manière ou d'une autre intrinsèquement justes et doivent s'appliquer également aux cultures bouddhistes pré modernes ?

Ces questions profondes et difficiles de relativité culturelle et morale furent difficiles à aborder avec le Dalaï Lama. Tandis qu'il met l'accent sur le fait que la vie de Shakyamuni, le bouddha historique, devrait servir de modèle d'un idéal éthique pour les bouddhistes, il reconnaît que les yogins tantriques devraient être jugés selon les normes du Vajrayana. Peu familier avec les concepts de sagesse folle de Trungpa Rinpoché (bizarre, commente-t-il à notre plus grande surprise), il remarque qu'un tantrika authentique devrait être aussi désireux d'ingérer de l'urine et des excréments que de l'alcool. "Alors ce que suggère sa Sainteté", interpella l'irrésistible Robert Thurman, "est une sorte de test de dégustation." La façon dont ceci serait précisément administré ne fut pas abordée.

Une preuve plus délicate du statut tantrique, ajoute Sa Sainteté, serait l'absence d'émission séminale pendant les rapports sexuels. Quand on lui demande combien de lamas tibétains aujourd'hui remplissent de tels critères, il confesse que personnellement il n'en connaît aucun; il y a des moines dans les grottes au-dessus de Dharamsala dont la pratique est telle, que la sienne, en comparaison, est insignifiante.

Le Dalaï Lama est prêt à admettre, avec l'école indienne de Lal Mani Joshi, qu'une des raisons du déclin du bouddhisme en Inde a pu être la popularisation du tantra. Cela n'explique-t-il pas la raison pour laquelle la tradition vajrayana elle-même proclame l'importance de garder ses pratiques strictement confidentielles ? Mais, lorsque, comme au Tibet, les enseignements tantriques ne servent pas seulement de soutien à une religion populaire mais ont été institutionnalisés en une structure socio-politique, le génie peut-il être remis dans la bouteille ? Le Dalaï Lama reconnaît les dangers, pour l'avenir du bouddhisme, du comportement de lamas qui croient leurs actions justifiées par l'éthique du Vajrayana.

En réponse aux exposés sur la mauvaise conduite morale d'enseignants zen occidentaux, Sa Sainteté exprime son inquiétude à propos de la nature de l'expérience du satori dans le Zen. Occasionnellement, suggère-t-il, il est confondu avec un état profond de concentration (samadhi) ou simplement un état de non conceptualisation, qui ni l'un ni l'autre n'implique en eux-mêmes une compréhension transformative. D'ailleurs, en se focalisant si intensivement sur une seule pratique, comme cela parait souvent être le cas dans le Zen, on manque d'outils adéquats pour négocier avec toute la gamme des dilemmes spirituels. "Parce que l'esprit est si complexe et puissant, une pratique unique ne peut pas convenir" (Un point sur lequel il reviendra dans sa discussion sur la psychothérapie.) Dans cette alternative, l'accent mis dans le Zen sur les expériences d'éveil de hauts niveaux pourrait parfaitement entraîner le danger de laisser les bas niveaux du comportement névrotique intacts. Il s'est interrogé de même sur des bouddhistes chinois qu'il avait rencontrés et qui se disaient dans l'expérience de la vacuité mais qui semblaient manquer totalement de chaleur humaine. Ceci indique pour lui une déviance de la méditation dans un enlisement mental non conceptuel (une forme subtile de lourdeur d'esprit) "Donc," conclut-il, "Je préfère la voie graduelle. Un grand point d'interrogation concernant la compréhension de shunyata (la vacuité) dans le Zen."

Bodhin Kjolhede Sensei, de Rochester, parla pour de nombreux enseignants zen occidentaux en reconnaissant que bien que ces objections puissent être très vraies dans certains cas, elles présentent une trop grande simplification de l'actuelle complexité de la tradition zen. Ne sommes-nous pas devant une situation où il y a deux poids deux mesures : alors qu'un lama tibétain qui maltraite ses étudiants peut être considéré comme un saint tantrique, un maître zen qui fait la même chose souffre probablement d'une pratique déficiente. Les avis du Dalaï Lama sur les traditions différentes de la sienne furent indiscutablement moins bien informés que ceux concernant les écoles tibétaines.
Face à face, conversant avec le 14ème Dalaï Lama du Tibet nous parlons avec une personne qui est un mythe vivant. Cela explique-t-il cette étrange polarité qu'on ressent entre l'esprit pratique consternant de ses remarques et le grand désir de soutenir toute une mythologie (plus ou moins consciente) que nous avons construite autour de l'homme ?

Nos observations perpétuent le mythe : une énergie sans limite, une chaleur humaine rayonnante, un intellect aiguisé. Mais il est arrivé que je sois témoin d'assemblées tibétaines pendant lesquelles il s'adressait à son peuple dans sa propre langue et où le mythe effaçait l'homme. Je l'ai entendu réprimander des foules de Tibétains sans détours, critiquant leur attachement aux voies traditionnelles et leur manque d'adaptation. En réponse, ils l'adorèrent en larmoyant, cherchant refuge dans sa présence sainte, bavardant entre eux, jouant avec leurs enfants, grignotant leur pique-niques - mais ignorant ce qu'il disait ! N'y a-t-il pas aussi pour nous une tendance, dans nos propres façons de faire, à réduire sa voix à celle d'un homme prêchant dans le désert ? Nous honorons ce qu'il dit, mais nous n'en réalisons pas la portée - alors, pour ce qui est de la pratique … ! Ecouter le Dalaï Lama consiste à découvrir que la "nature de Bouddha" pourrait être ni plus ni moins qu'un mot sophistiqué pour ce qu'on nomme "bon sens".

Quand on lui demande ce qui, dans le bouddhisme, peut réellement transformer une personne, il répond simplement : la reconnaissance des Quatre Nobles Vérités, le discernement entre ce qui est relatif et absolu, une attitude altruiste, la compréhension intuitive de l'interdépendance, l'adhésion aux cinq préceptes, honorer le Bouddha, la bonté. " Le plus efficace est de penser à la nature de la souffrance, en reconnaissant combien nous restons esclave de l'ignorance. Notre véritable maître est l'ignorance, pas le lama ni le gourou. ... L'ignorance est très intelligente et semble très aimable ... moins de haine, moins de désir dans l'esprit est le signe du nirvana." Une approche bouddhiste de la vie devrait être "basée sur la réalité", découvrir les faits au travers d'une investigation. "Si une instruction contredit le Dharma, alors rejetez-la. Notre responsabilité n'est pas d'augmenter le nombre de bouddhistes mais de rendre ce monde meilleur et plus heureux."

Je ne serais certainement pas le seul à confesser que la valeur première de ces rencontres repose sur l'opportunité de passer un total de 16 heures en présence de cet homme, en petit comité. Pour cette raison, dans un premier temps, j'avais espéré naïvement qu'il proposerait des solutions à toutes les problématiques à l'ordre du jour de l'agenda. En fait il nous offrit un modèle d'intégrité bouddhiste sur lequel réfléchir et il m'interpella sur ma propre intégrité. Quand il répond aux questions, il revient sans cesse sur les bases de la doctrine bouddhiste plutôt que de proposer des solutions radicalement originales. Quand on lui demande de visualiser un bouddhisme dans lequel tous les grands enseignants y compris le Bouddha et Sa Sainteté le Dalaï Lama seraient des femmes, il reconnaît en souriant la validité de l'exercice, mais il ne fait pas preuve d'une très grande perspicacité dans ses réponses sur les thèmes du sexisme ou du féminisme. Tandis qu'il promet de faire tout son possible pour rectifier les injustices courantes, comme par exemple le manque de soutien des moines et nonnes occidentaux, il n'a rien de plus à offrir, sinon de poser le problème à un plus haut niveau, lors d'un futur congrès des personnalités bouddhiste. Cette rencontre fut autant un échange de perspectives qu'une discussion franche et ouverte. Encore et encore, il renvoya la balle dans notre camp.

Ce serait travestir ce que le Dalaï Lama représente que de traiter certaines de ces remarques comme des ordres divinement ordonnés de la part d'un pape bouddhiste. Je ne suis plus convaincu du tout, par exemple, qu'il soit bon de nommer les roshis et lamas mécréants dans les journaux. Ceci pourrait trop facilement dégénérer en une chasse aux sorcières. Bien plus efficace, je crois en Occident en un bouddhisme ancré dans ses principes les plus évidents. Pour faire un pas dans cette direction nous avons formé le 'Réseau des Enseignants Bouddhistes occidentaux' dans le but de poursuivre ces discussions et ainsi créer un consensus éthique nouveau et dynamique.

Ces journées passées ensemble, comme le fit remarquer quelqu'un, avaient un parfum d'authenticité profonde. Cette rencontre avec le Dalaï Lama a été comparée à une initiation dans le véritable sens du terme. Par dessus tout, ceci a permis de confirmer quelque chose que nous tenions intuitivement pour vrai, mais sans trouver le courage ni les mots pour l'exprimer. Les connections que nous avons établies entre nous révèlent une toute nouvelle dimension du terme 'sangha' - communauté spirituelle. "Le passé est passé," dit le Dalaï Lama le dernier jour. "Qu'est-ce qui est important ? Le futur. Nous sommes les créateurs. Le futur est entre nos mains. Même si nous échouons, pas de regret à avoir, nous devons faire l'effort."

Traduction Sabine Frix - Eté 2004

 

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