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Avant
que nos sessions formelles avec le Dalaï Lama ne commencent, nous
nous sommes rassemblés pour une réunion préliminaire.
"Je voudrais vous suggérer un exercice" annonce Jack Kornfield, "fermez les yeux et imaginez quel genre
de bouddhisme vous verriez dans 20 ou 30 ans. Les pratiques, les centres
et le monde lui-même… Quel rôle aurait le Dharma dans un tel
monde ? "
Un quart d'heure plus tard nous ouvrons les yeux et retrouvons l'exubérance
du mobilier de l'hôtel Surya à McLeod Ganj, la première
station anglaise au-dessus de la ville de Dharamsala, où le Dalaï
Lama vit en exil depuis 1960. La pluie continue à ruisseler le
long des fenêtres quand à tour de rôle nous présentons
nos visions. Pour les américains, l'avenir des bouddhistes se déroulerait
dans une sorte de " Walden Pond " high tech, habité par
des Bodhisattvas intoxiqués de dharma. Les caractéristiques
inquiétantes des institutions contemporaines - sectarisme, scandales
et toutes ces choses que nous aborderons plus loin - se seraient commodément
évaporées. Les européens sont plus prudents. "Dans
nos villes, nous sommes dominés par des milliers d'années
d'histoire," plaide Sylvia Wetzel de Berlin. "Une histoire
gravée dans la pierre ; et si l'histoire a une leçon à
nous donner, c'est bien celle-ci : personne n'a jamais deviné l'avenir".
Vingt ans plus tôt, pratiquement jour pour jour, j'arrivais dans
ce même village himalayen pour me lancer dans un cycle d'étude
sur la discipline monastique et la méditation. Aujourd'hui plus
âgé et le crâne dégarni, ayant abandonné
mes robes de moine et m'étant marié, mon enthousiasme bien
tempéré par le cynisme de l'expérience, me voilà
revenu sur ces mêmes chemins tortueux pour la première fois
en 18 ans ; je suis rempli d'un mélange de nostalgie et d'émoi.
Les rhododendrons, le mur de pierres tacheté de neige de Dhaoladhar
Range, les forêts de pins, les rideaux de pluie et le brouillard,
les drapeaux de prières en lambeaux - rien de tout cela n'a changé.
Mais le village est plus bondé, ses enchevêtrements de buildings
sont encore plus hauts ; en bas et tout au long du coteau se dégage
une forte odeur âcre et sur les toits ont poussé des antennes
paraboliques.
A l'instigation de Surya Das, un lama américain robuste
et barbu, 22 d'entre nous se sont rassemblés ici pour 9 jours de
discussion. La plupart des traditions bouddhistes sont représentées
: Theravada, Zen, les écoles tibétaines. Nous sommes tous
impliqués à temps complet dans le dharma comme étudiants,
professeurs et écrivains et ce, pendant la plus grande partie de
notre vie d'adulte. Certains d'entre nous portent titres et robes, certains
ont fondé des centres, d'autres ont exploré plusieurs traditions,
certains ont passé des années en retraite, d'autres ont
écrit des livres reconnus. Dès notre première session
tous ensemble, il est clair qu'une expérience commune nous unit
bien plus que nos différentes traditions ne nous divisent. Les
premiers jours sont utilisés à la préparation de
nos 8 sessions de 2 heures avec le Dalaï Lama. Notre tâche
est de définir les thèmes de chaque session et de choisir
des personnes pour résumer nos perceptions à sa Sainteté.
Le débat qui s'ensuivit généra une myriade de feuilles
griffonnées scotchées sur toutes les poutres ou piliers
disponibles de la pièce. De ce chaos émergèrent des
questions de tout premier intérêt : adaptation des enseignements,
tradition contre culture, sectarisme, rôle de l'enseignant, utilité
de la psychothérapie, sexisme, vie monastique. Et puis les sujets
épineux : éthique de l'enseignant - abus d'alcool, "sexe
en zone interdite".
Nous attendons, échoués dans de spacieux fauteuils, dans
une pièce haute et froide décorée de thangkas des
16 saints libérés de la première tradition bouddhiste,
écoutant les grincements des chaussures du gardien sur le plancher
ciré du couloir. Soudain, un ronronnement de voix et de pas invisibles,
le préposé nous presse de nous lever, nos propres tâtonnements
et toussotements, pendant que, en tête d'un cortège d'officiels,
un moine légèrement voûté en robe couleur bordeaux
et lunettes teintées, extrêmement souriant, fait irruption.
Comme beaucoup de ceux qui ont fait l'ascension vers l'Olympe des célébrités
médiatiques, le Dalaï Lama semble bizarrement diminué
à proximité de chair. Il s'assoit et regarde autour de lui.
Avec des encouragements polis il ferme les yeux, oscillant d'un côté
à l'autre, et marmonne une prière.
Dans un premier temps les discussions sont hésitantes et incertaines.
En sondant les limites d'un protocole réel et imaginaire, nous
nous détendons gentiment dans un climat familier inspirant la confiance.
L'homme dégage une énergie presque agitée, allant
sans effort d'une intense réflexion intérieure à
un rire pétillant. Son sourire vous inonde d'un regard si chaleureux
et ouvert qu'il lui est difficile de ne pas éviter vos yeux. Quand
il s'emballe, la hauteur de sa voix monte à la limite du hurlement,
les salves saccadées des syllabes anglaises se brisent dans un
torrent de Tibétain, ses mains hachent l'air avec conviction. Puis
il s'arrête - silence - rires, sourires et grands sourires à
son interlocuteur : "Oui ? Très bien. Suivant ?".
Le Dalaï Lama est simultanément le détenteur prédominant
du Dharma historique et un des plus grands interprètes de sa signification.
Il est actuellement hautement conservateur en matière d'éthique
orthodoxe tout en étant radicalement libéral en termes d'interprétation
de la doctrine. Non seulement repousse-t-il comme étant sans intérêt
l'adoption de noms asiatiques, le port de la robe et l'attachement aux
rituels orientaux, il écarte la cosmologie traditionnelle comme
étant invalidée par la science, et remet en cause la nécessité
de la croyance envers la réincarnation (tout en déclarant
que finalement la méditation mènera à s'en convaincre).
Mais dès que les préceptes moraux et l'ordination monastique
tels qu'ils sont détaillés dans le Vinaya, (enseignement
du Bouddha sur la vie monastique et la conduite morale laïque), sont
contestés, on se heurte à un mur.
C'est exactement ce qui arrive quand Dharmachari Kulananda présente
un modèle réformé des fondations du bouddhisme tel
que le proposent Les Amis de l'Ordre Bouddhiste Occidental (Friends
of the Western Buddhist Order, FWBO). Le Dalaï Lama approuve
d'un signe de la tête. "J'aime ça" s'exclama-t-il
à la description des activités de l'Ordre, pour s'assombrir
et se replier quand Kulananda trace les grandes lignes d'une forme d'ordination
qui n'est ni celle d'un moine ni celle d'un laïque, mais qui est
basée sur l'engagement dans les Trois Joyaux plutôt que sur
un style de vie gouverné par certains préceptes. Pour l'instant
sa difficulté avec l'approche du FWBO devrait, en principe, être
la même que celle qu'il rencontre avec n'importe laquelle des écoles
bouddhistes japonaises qui ont elles aussi renoncé à adhérer
au Vinaya traditionnel, bien qu'il pourrait ressentir que le Bouddhisme
zen est trop bien établi pour l'ignorer. Ses sympathies vont clairement
vers les moines theravada présents, dont il recherche invariablement
les opinions traditionnelles sur de tels sujets.
Le Dalaï Lama confesse qu'après 34 ans d'exil, ses relations
avec les chrétiens sont bien meilleures que celles qu'il entretient
avec les bouddhistes theravada ou zen. Ses recommandations aux des lamas
tibétains de s'intéresser aux autres écoles du Bouddhisme
tibétain n'ont pas été suivies d'effet. Alors que
dire de l'étude du Theravada ou le Zen ! Pourtant il encourage
l'exploration des autres traditions et l'acceptation de leurs valeurs,
à condition qu'elles n'entraînent pas de croyance en un Dieu
créateur ou une âme - vues incompatibles avec la compréhension
de la vacuité. Alors qu'il exprime sa propre préférence
pour le bouddhisme, il met en garde contre l'utilisation des idées
bouddhistes pour déprécier les autres religions. De nouveau
cette tension : un mélange de grande ouverture et de réserve.
La complexité de sa position tient encore dans son double rôle,
qui consiste à la fois à préserver la culture tibétaine
en exil, et celle d'un visionnaire pour un futur Tibet indépendant
et démocratique. En respectant les demandes conflictuelles des
vieux gardiens conservateurs et des jeunes indiens éduqués
radicaux, (sans parler de ces Tibétains nés dans une patrie
communiste sous domination chinoise), il doit s'adresser à des
collèges très différents et, d'une manière
ou d'une autre, les représenter tous. Son succès dans la
poursuite de cette action de haute voltige pendant plus de 30 ans l'a
aidé à se forger une personnalité indépendante
vraiment saisissante, dont les actes reposent sur la foi et la pratique
du dharma. Ayant été propulsé de façon abrupte
d'un monde médiéval à un monde moderne alors qu'il
n'était encore qu'un jeune homme, portant par la même occasion
sur ses épaules la responsabilité de millions d'hommes et
de femmes, il a eu à mettre cette confiance à l'épreuve
dans l'arène traîtresse de la politique internationale. C'est
là que se situe, je pense, la clé de son indéniable
autorité.
Pourtant, quand il réagit à nos présentations, il
insiste sur le fait qu'il s'agit seulement de son point de vue personnel
et il ne veut pas que les gens le suivent simplement parce que "le
Dalaï Lama l'a dit." Souvent, ça n'est pas tellement
ce qu'il dit qui impressionne, mais l'intégrité de son point
de vue. Son autorité n'est pas tellement dirigiste, bien qu'on
soit fortement tenté de la prendre comme telle. En reconnaissant
que ses propres réflexions sont basées sur la tradition
gelug de Tsongkhapa et clarifiées par les idées d'autres
traditions tibétaines, il confirme tacitement nos propres appréciations
de l'ensemble des aspects du bouddhisme disponible en Occident. "Je
me rappelle toujours la nature de Bouddha," remarque t'il. "Cela
me donne de grands espoirs." Il affirme de même la confiance
en soi puissante du Bodhisattva. Sans une telle volonté à
s'éveiller, on manque de force pour affronter l'égo négatif.
L'absence d'un moi fixe et autonome, insiste t'il, ne signifie pas "quelque
chose de faible".
Entre les sessions au palais, quand la pluie et la grêle le permettent,
nous quittons le village encombré et boueux de Mcleod Ganj en dessous
de nous et marchons dans les montagnes. Autour du centre de retraite de
Tushita je rencontre fréquemment les visages frais et enthousiastes
d'une autre génération d'étudiants du Dharma, propulsés
sur ces chemins de montagne dans une quête infatigable pour plus
d'enseignements. Un jour que j'étais assis sur un rocher pour reprendre
mon souffle, je surpris une discussion sérieuse et passionnée.
Il y a quelque chose de rassurant dans la récurrence de ces flashs
du passé. En venant en Inde, bon nombre d'entre nous sont revenus
à la source originelle du chemin sinueux qui nous a conduit à
notre être, ici, maintenant. Et c'est ce chemin qui nous unis. C'est
ce questionnement, plus que jamais préoccupant, qui rend importantes
ces conversations si poignantes et si ambivalentes avec le Dalaï
Lama.
En apparence, nous sommes revenus non pas comme des étudiants mais
comme des enseignants, notre relation avec la tradition permute du destinataire
au donneur. Nous sommes conscients, néanmoins, qu'être un
bon enseignant requiert de ne jamais cesser d'apprendre. Certains d'entre
nous ce sont engagés de façon enthousiaste dans ce rôle
d'enseignant, d'autres y ont été poussés à
contrecoeur, certains y sont arrivés progressivement ; l'une d'entre
nous refuse catégoriquement de se considérer comme une enseignante.
Un enseignant, par définition, est quelqu'un qui a des étudiants.
Et c'est l'étudiant, déclare le Dalaï Lama qui, en
fin de compte, investit l'enseignant d'autorité en le ou la plaçant
dans ce rôle. En reconnaissant qu'un enseignant n'existe pas comme
tel dans son propre droit, on donne ce pouvoir à l'étudiant.
Pourquoi, alors, dans une relation de dépendance mutuelle, certains
enseignants (aussi bien d'origine orientale qu'occidentale) ont-ils, au
cours de ces dernières années, été impliqués
dans des scandales en Amérique et en Europe ? Pourquoi ont-il pu
exploiter et abuser leurs étudiants avec une telle facilité
? Le Dalaï Lama se sent profondément concerné par ces
questions. Il reçoit des lettres de personnes qui sont confuses
et désillusionnées au sujet du comportement de leurs enseignants
bouddhistes. Il veut comprendre ce qui se passe.
Plusieurs facteurs sont à l'oeuvre. Souvent, l'étudiant,
nota-t-il, n'examine pas suffisamment les qualités morales et spirituelles
de la personne avant de le (la) choisir comme enseignant(e). Pourtant,
les traditions tibétaines précisent clairement la nécessité
de consacrer 12 ans à une introspection minutieuse avant de passer
à cette étape - en particulier avec un enseignant tantrique.
Le Dalaï Lama déclare sans ambiguïté qu'on devrait
"surveiller attentivement" les potentialités d'un enseignant
afin de percevoir ses mérites. Il compare les méthodes promotionnelles
de certains lamas contemporains, (faisant partie de la jet-set, voyageant
en avion autour du monde, donnant librement des initiations) à
celles des propagandistes communistes chinois. (Excepté, dit-il
en riant sous cape, quand le Dalaï Lama donne l'initiation de Kalachakra
!).
La faille peut aussi venir de l'enseignant. Le Dalaï Lama observe
: "Ici, plusieurs de mes amis étaient très humbles,
mais une fois en Occident, ils devinrent fiers.". Un simple moine
catapulté d'une pauvre colonie indienne à une ville en Europe
ou en Amérique pour être tenu en profond respect et couvert
de richesses pourrait de façon très compréhensible
laisser un tel traitement lui monter à la tête. "L'alcool," commenta sa Sainteté, "est souvent à l'origine de
ces problèmes." Bien sûr, c'est une stratégie
tentante pour quelqu'un qui est déraciné de sa propre culture
et porté dans un monde déconcertant et exigeant, dans lequel
il n'a pas les aptitudes sociales et émotionnelles pour faire face.
Tout cela irait pour le mieux, si ce n'est le fait que la plupart de ces
enseignants asiatiques (et leurs successeurs occidentaux) sont supposés
être éveillés. Mais que signifie l'éveil si
ceux qui l'ont atteint sont encore sujets à ces formes de comportement
pour le moins édifiantes contre lesquelles nous, pauvres âmes
non éveillées, luttons afin de nous en libérer ?
Pour le moins, on espèrerait que l'éveil implique un certain
degré de contentement. Mais, si quelqu'un a atteint ce degré
de contentement, pourquoi succomberait-il à la prétention
de l'importance du soi ? Pourquoi deviendrait-il dépendant de l'alcool
? Pourquoi se laisserait-il tenter par une série de rencontres
sexuelles transitoires et par des irrégularités financières
? Même les personnes non éveillées connaissant le
contentement n'ont pas besoin de ces choses.
Si les actions d'un enseignant sont contraires à la morale, répond
le Dalaï Lama, alors, même s'il a pratiqué pendant de
nombreuses années, sa pratique est erronée. Tout simplement,
il manque une compréhension appropriée du Dharma. Il y a
un "fossé" entre le Dharma et la vie de cet enseignant.
Le Dalaï Lama s'élève contre l'idée qu'une fois
que la perspicacité dans la vérité ultime de la vacuité
est atteinte, on ne soit plus tenu par les normes de la moralité.
Au contraire : en indiquant l'enchaînement des rapports qui relient
moralement tous les êtres vivants, la compréhension de la
vacuité ne transcende pas la moralité mais la consolide
par l'expérience.
Cependant, dans les traditions vajrayana et zen, on trouve des cas historiques
d'enseignants éveillés, dont les actions ont été
à la fois non conventionnelles et non éthiques selon les
standards généralement établis. Il est dit que tant
que ces actions sont motivées par une compassion profonde, précisément
adaptée aux besoins spirituels de l'étudiant, elles doivent
être considérées comme éminemment appropriées.
Etant lui-même un maître vajrayana, il n'est pas possible
que le Dalaï Lama juge et règlemente la conduite d'un lama
tibétain aujourd'hui. Il appartient à une tradition qui,
afin de créer la foi visant à l'efficacité pour les
pratiques du Vajrayana, déclare que tous les traits non éthiques
observés chez son maître tantrique doivent être interprétés
comme les projections de ses propres activités incompréhensibles
ou vision impures de l'état de Bouddha.
Pour illustrer la façon dont il a lui-même affronté
ce dilemme, il parle de sa propre relation avec l'un de ses enseignants.
Nous présumons qu'il s'agit de son premier précepteur et
régent Reting Rinpoché, un moine Gelugpa sexuellement débauché
qui, en 1947, fut impliqué dans un complot soutenu par les Chinois
pour regagner la régence. Dans l'intimité de sa méditation,
le Dalaï Lama continuait à regarder son précepteur
comme un Bouddha, alors qu'en public il condamnait ses actions. De même,
il admet que, "bien que Mao Tse-tung ait été un
Bodhisattva, j'ai dû le critiquer parce qu'il a détruit notre
religion et notre indépendance."
Ce qui est en jeu ici, c'est la réputation du bouddhisme lui-même
qui, pour le Dalaï Lama, sert de composant crucial pour la paix dans
le monde aujourd'hui. Même si on a reçu de grands bénéfices
personnels d'un enseignant - même si on a pris les voeux tantriques
du disciple auprès de lui, l'intégrité de la tradition
bouddhique doit avoir la priorité sur le fait de protéger
la réputation de l'enseignant quand il est justement accusé
de mauvaise conduite morale. Quand on constate ces dérives de façon
évidente et incontestable, alors il est de la responsabilité
de chacun d'agir. "Donnez de la voix !" insista-t-il.
"Donnez l'alerte ! Nous ne pouvons plus tolérer cela !"
Le Dalaï Lama nous encourage à plusieurs reprises à
critiquer ouvertement un tel comportement, et même, quand tout le
reste a échoué, de "citer les noms dans les journaux." Comme le montrait sa propre expérience, cela ne veut pas dire
qu'on doive abandonner la relation spirituelle avec l'enseignant. De telles
actions sont bien sûr à proscrire si l'on souhaite se faire
apprécier. Alors que faire ? Le Dalaï Lama eut une réponse
très simple : "Faites vos valises. Un enseignant peut brutaliser
votre corps, mais il ne peut pas brutaliser votre esprit." Bien
que de telles mesures semblent appropriées comme solution pratique,
elles ne permettent pas d'accéder à certaines questions
éthiques sous-jacentes. Aussi longtemps qu'on admettra la possibilité
qu'un enseignant vajrayana se comportant de façon non éthique
puisse être un saint tantrique éveillé, on sera face
à une contradiction : les actions qui sont immorales pour une personne
non éveillée peuvent être morales pour une personne
éveillée. Et comme on ne peut jamais être sûr
qu'une personne est ou n'est pas un tel saint, alors il y aura toujours
une lacune, une clause échappatoire, qui ne pourra jamais être
définitivement résolue. A l'origine de cela, ne rencontrons-nous
pas le désaccord entre les normes éthiques d'une société
féodale, avec ses droits du seigneur (le droit d'un seigneur de
déflorer l'épouse d'un vassal) et celles d'une démocratie
laïque dans laquelle tous sont égaux au regard de la loi ?
Dans quelle mesure les lamas tibétains et les roshis japonais vivent-ils
encore dans le contexte d'une moralité féodale ? Devrait-on
être surpris qu'ils s'attendent à des privilèges que
leur éducation et société considèrent comme
acquis ? Ne sommes nous pas simplement les victimes de notre propre naïveté
en supposant que les normes de la société moderne occidentale
sont d'une manière ou d'une autre intrinsèquement justes
et doivent s'appliquer également aux cultures bouddhistes pré
modernes ?
Ces questions profondes et difficiles de relativité culturelle
et morale furent difficiles à aborder avec le Dalaï Lama.
Tandis qu'il met l'accent sur le fait que la vie de Shakyamuni, le bouddha
historique, devrait servir de modèle d'un idéal éthique
pour les bouddhistes, il reconnaît que les yogins tantriques devraient
être jugés selon les normes du Vajrayana. Peu familier avec
les concepts de sagesse folle de Trungpa Rinpoché (bizarre,
commente-t-il à notre plus grande surprise), il remarque qu'un
tantrika authentique devrait être aussi désireux d'ingérer
de l'urine et des excréments que de l'alcool. "Alors ce
que suggère sa Sainteté", interpella l'irrésistible Robert Thurman, "est une sorte de test de dégustation." La façon dont ceci serait précisément administré
ne fut pas abordée.
Une preuve plus délicate du statut tantrique, ajoute Sa Sainteté,
serait l'absence d'émission séminale pendant les rapports
sexuels. Quand on lui demande combien de lamas tibétains aujourd'hui
remplissent de tels critères, il confesse que personnellement il
n'en connaît aucun; il y a des moines dans les grottes au-dessus
de Dharamsala dont la pratique est telle, que la sienne, en comparaison,
est insignifiante.
Le Dalaï Lama est prêt à admettre, avec l'école
indienne de Lal Mani Joshi, qu'une des raisons du déclin du bouddhisme
en Inde a pu être la popularisation du tantra. Cela n'explique-t-il
pas la raison pour laquelle la tradition vajrayana elle-même proclame
l'importance de garder ses pratiques strictement confidentielles ? Mais,
lorsque, comme au Tibet, les enseignements tantriques ne servent pas seulement
de soutien à une religion populaire mais ont été
institutionnalisés en une structure socio-politique, le génie
peut-il être remis dans la bouteille ? Le Dalaï Lama reconnaît
les dangers, pour l'avenir du bouddhisme, du comportement de lamas qui
croient leurs actions justifiées par l'éthique du Vajrayana.
En réponse aux exposés sur la mauvaise conduite morale d'enseignants
zen occidentaux, Sa Sainteté exprime son inquiétude à
propos de la nature de l'expérience du satori dans le Zen. Occasionnellement,
suggère-t-il, il est confondu avec un état profond de concentration
(samadhi) ou simplement un état de non conceptualisation, qui ni
l'un ni l'autre n'implique en eux-mêmes une compréhension
transformative. D'ailleurs, en se focalisant si intensivement sur une
seule pratique, comme cela parait souvent être le cas dans le Zen,
on manque d'outils adéquats pour négocier avec toute la
gamme des dilemmes spirituels. "Parce que l'esprit est si complexe
et puissant, une pratique unique ne peut pas convenir" (Un point
sur lequel il reviendra dans sa discussion sur la psychothérapie.)
Dans cette alternative, l'accent mis dans le Zen sur les expériences
d'éveil de hauts niveaux pourrait parfaitement entraîner
le danger de laisser les bas niveaux du comportement névrotique
intacts. Il s'est interrogé de même sur des bouddhistes chinois
qu'il avait rencontrés et qui se disaient dans l'expérience
de la vacuité mais qui semblaient manquer totalement de chaleur
humaine. Ceci indique pour lui une déviance de la méditation
dans un enlisement mental non conceptuel (une forme subtile de lourdeur
d'esprit) "Donc," conclut-il, "Je préfère
la voie graduelle. Un grand point d'interrogation concernant la compréhension
de shunyata (la vacuité) dans le Zen."
Bodhin Kjolhede Sensei, de Rochester, parla pour de nombreux enseignants
zen occidentaux en reconnaissant que bien que ces objections puissent
être très vraies dans certains cas, elles présentent
une trop grande simplification de l'actuelle complexité de la tradition
zen. Ne sommes-nous pas devant une situation où il y a deux poids
deux mesures : alors qu'un lama tibétain qui maltraite ses étudiants
peut être considéré comme un saint tantrique, un maître
zen qui fait la même chose souffre probablement d'une pratique déficiente.
Les avis du Dalaï Lama sur les traditions différentes de la
sienne furent indiscutablement moins bien informés que ceux concernant
les écoles tibétaines.
Face à face, conversant avec le 14ème Dalaï Lama du
Tibet nous parlons avec une personne qui est un mythe vivant. Cela explique-t-il
cette étrange polarité qu'on ressent entre l'esprit pratique
consternant de ses remarques et le grand désir de soutenir toute
une mythologie (plus ou moins consciente) que nous avons construite autour
de l'homme ?
Nos observations perpétuent le mythe : une énergie sans
limite, une chaleur humaine rayonnante, un intellect aiguisé. Mais
il est arrivé que je sois témoin d'assemblées tibétaines
pendant lesquelles il s'adressait à son peuple dans sa propre langue
et où le mythe effaçait l'homme. Je l'ai entendu réprimander
des foules de Tibétains sans détours, critiquant leur attachement
aux voies traditionnelles et leur manque d'adaptation. En réponse,
ils l'adorèrent en larmoyant, cherchant refuge dans sa présence
sainte, bavardant entre eux, jouant avec leurs enfants, grignotant leur
pique-niques - mais ignorant ce qu'il disait ! N'y a-t-il pas aussi pour
nous une tendance, dans nos propres façons de faire, à réduire
sa voix à celle d'un homme prêchant dans le désert
? Nous honorons ce qu'il dit, mais nous n'en réalisons pas la portée
- alors, pour ce qui est de la pratique … ! Ecouter le Dalaï Lama
consiste à découvrir que la "nature de Bouddha"
pourrait être ni plus ni moins qu'un mot sophistiqué pour
ce qu'on nomme "bon sens".
Quand on lui demande ce qui, dans le bouddhisme, peut réellement
transformer une personne, il répond simplement : la reconnaissance
des Quatre Nobles Vérités, le discernement entre ce qui
est relatif et absolu, une attitude altruiste, la compréhension
intuitive de l'interdépendance, l'adhésion aux cinq préceptes,
honorer le Bouddha, la bonté. " Le plus efficace est de penser
à la nature de la souffrance, en reconnaissant combien nous restons
esclave de l'ignorance. Notre véritable maître est l'ignorance,
pas le lama ni le gourou. ... L'ignorance est très intelligente
et semble très aimable ... moins de haine, moins de désir
dans l'esprit est le signe du nirvana." Une approche bouddhiste de
la vie devrait être "basée sur la réalité",
découvrir les faits au travers d'une investigation. "Si une
instruction contredit le Dharma, alors rejetez-la. Notre responsabilité
n'est pas d'augmenter le nombre de bouddhistes mais de rendre ce monde
meilleur et plus heureux."
Je ne serais certainement pas le seul à confesser que la valeur
première de ces rencontres repose sur l'opportunité de passer
un total de 16 heures en présence de cet homme, en petit comité.
Pour cette raison, dans un premier temps, j'avais espéré
naïvement qu'il proposerait des solutions à toutes les problématiques
à l'ordre du jour de l'agenda. En fait il nous offrit un modèle
d'intégrité bouddhiste sur lequel réfléchir
et il m'interpella sur ma propre intégrité. Quand il répond
aux questions, il revient sans cesse sur les bases de la doctrine bouddhiste
plutôt que de proposer des solutions radicalement originales. Quand
on lui demande de visualiser un bouddhisme dans lequel tous les grands
enseignants y compris le Bouddha et Sa Sainteté le Dalaï Lama
seraient des femmes, il reconnaît en souriant la validité
de l'exercice, mais il ne fait pas preuve d'une très grande perspicacité
dans ses réponses sur les thèmes du sexisme ou du féminisme.
Tandis qu'il promet de faire tout son possible pour rectifier les injustices
courantes, comme par exemple le manque de soutien des moines et nonnes
occidentaux, il n'a rien de plus à offrir, sinon de poser le problème
à un plus haut niveau, lors d'un futur congrès des personnalités
bouddhiste. Cette rencontre fut autant un échange de perspectives
qu'une discussion franche et ouverte. Encore et encore, il renvoya la
balle dans notre camp.
Ce serait travestir ce que le Dalaï Lama représente que de
traiter certaines de ces remarques comme des ordres divinement ordonnés
de la part d'un pape bouddhiste. Je ne suis plus convaincu du tout, par
exemple, qu'il soit bon de nommer les roshis et lamas mécréants
dans les journaux. Ceci pourrait trop facilement dégénérer
en une chasse aux sorcières. Bien plus efficace, je crois en Occident
en un bouddhisme ancré dans ses principes les plus évidents.
Pour faire un pas dans cette direction nous avons formé le 'Réseau
des Enseignants Bouddhistes occidentaux' dans le but de poursuivre ces
discussions et ainsi créer un consensus éthique nouveau
et dynamique.
Ces journées passées ensemble, comme le fit remarquer quelqu'un,
avaient un parfum d'authenticité profonde. Cette rencontre avec
le Dalaï Lama a été comparée à une initiation
dans le véritable sens du terme. Par dessus tout, ceci a permis
de confirmer quelque chose que nous tenions intuitivement pour vrai, mais
sans trouver le courage ni les mots pour l'exprimer. Les connections que
nous avons établies entre nous révèlent une toute
nouvelle dimension du terme 'sangha' - communauté spirituelle.
"Le passé est passé," dit le Dalaï
Lama le dernier jour. "Qu'est-ce qui est important ? Le futur.
Nous sommes les créateurs. Le futur est entre nos mains. Même
si nous échouons, pas de regret à avoir, nous devons faire
l'effort."
Traduction
Sabine Frix - Eté 2004
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