|
Textes
Choisis |
|
Les 5 aspects de la conscience (suite) - par Stephen Batchelor |
|
Transcription
d'un enseignement donné le 30 mai 2004 au Forum 104 (Suite
des 5 aspects de la conscience). Transcription Sabine Frix. Lire
la première partie.
|
|
Ce qui est important à mon avis, c'est d'essayer d'abandonner l'idée que la conscience, l'esprit ou l'âme sont des choses, évidemment pas des choses matérielles mais ayant tout de même une identité propre. On a le sentiment que l'esprit, l'âme, la conscience se trouve à l'intérieur de nous, peut-être dans le cerveau, peut-être dans le cœur ; on a cette intuition très profondément enracinée en nous-même d'avoir un esprit, une âme, une conscience qui regarde autour de nous et à l'intérieur de nous. Je crois que cette image est probablement illusoire. Ce point de vue est d'ailleurs commun au bouddhisme (surtout le bouddhisme du canon pali) et à la science moderne : ce fantôme " esprit " sensé nous animer n'existe pas. Cette façon de penser est certainement une relique animiste, certes très séduisante, mais qui, par l'investigation n'est pas vérifiable. A chaque fois que le Bouddha parlait de quelque chose, il essayait de le déconstruire plutôt que d'affirmer quelque chose et d'essayer de le définir. Il est très rare, dans les textes anciens, qu'il introduise des termes privilégiés comme " l'esprit ". On trouve très rarement ce mot " esprit " dans les textes pali. Evidemment, au fil du temps, dans l'histoire du bouddhisme, cette idée de " l'esprit ", " le vrai esprit ", " le seul esprit " a commencé à avoir une importance, ce qui n'était pas le cas au temps du Bouddha. Pour lui, la conscience apparaît quand certaines conditions sont présentes dans le monde et en nous-même. Il
y a d'abord le contact avec quelque chose qui n'est pas nous (les autres
personnes, le monde autour de nous, mais aussi les pulsions, les pensées,
les émotions, les sensations qu'on a dans le corps) et ce contact
provoque deux choses presque immédiatement. Il est très
difficile de les distinguer parce que l'expérience est quelque
chose qui n'est pas, au premier instant, divisée. Ce sont les concepts
et les mots qui font ces divisions, ces compartiments : contact, sentiment,
perception. En fait, dans l'expérience de chaque moment, il est
impossible de couper l'ensemble de ce que nous expérimentons. Ces
parties comme le contact, le sentiment, la perception forment un ensemble.
Mais il est très utile et inévitable pour nous " êtres
humains " qui communiquons entre nous au travers des mots et des
concepts, de parler, de distinguer, ça nous donne de la clarté
et de la compréhension mais il ne faut pas confondre les idées,
les mots et les concepts avec l'expérience même. L'expérience
qui est dans un sens pré conceptuelle, pré linguistique.
Dans la méditation, c'est là où on essaye de rester,
avant l'apparition des concepts. Le contact provoque les sentiments heureux
ou malheureux et les perceptions, c'est-à-dire un monde (intérieurement
ou extérieurement) qui a un sens et qui n'est pas seulement un
chaos d'image et de sons mais des arbres, des chênes, des êtres…
On a l'impression que le monde arrive déjà avec un sens.
Si j'écrivais quelque chose sur le mur en français ou en
anglais tout le monde le comprendrait tout de suite, sans avoir besoin
de réfléchir, c'est évident, ça c'est la perception.
Elle est définie dans les textes bouddhistes comme la faculté
qui distingue les choses, on trouve aussi dans certaines traductions le
terme de " reconnaissance ". Pourtant l'esprit, la conscience
ne sont pas des choses passives qui attendent que les choses arrivent.
La conscience est aussi un champ d'activité : elle pense, elle
réagit, elle nous mène à la parole, à des
actes. Alors le monde qui apparaît n'est pas un monde fixe mais
un monde qui est plein de possibilités, actions, choix. C'est toujours
le cas, à chaque moment. Par exemple, dans la méditation,
si on a choisi d'être attentif à la respiration, on a le
choix à chaque instant, soit de suivre une pensée distraite
et séduisante ou de ne pas la suivre, de rester et de revenir à
la respiration, on a le choix et on choisi tout le temps. Quand on se
concentre, on est conscient d'avoir choisi une tâche et on reste
avec cette tâche, c'est le " cetanâ ", l'intention
qui est la base, la substance presque du karma (ce mot compliqué
qui veut dire simplement " l'activité "). De plus, ce
n'est pas simplement les actions et réactions qui arrivent, c'est
aussi la capacité que nous avons avec cette conscience à
nous focaliser, à nous concentrer, à réfléchir
de façon continue avec des raisonnements. Pour nous qui pratiquons
la méditation, c'est un entraînement de l'attention que de
créer, de cultiver une attention sage, habile, appropriée
" yoniso manasik ra " comme le Bouddha disait, au lieu d'une
attention confuse, distraite qui arrive avec difficulté à
rester sur une seule chose (surtout les choses qui ne nous plaisent pas
car on cherche toujours les choses intéressantes). Avec la méditation,
on reste avec les choses comme elles sont. Si elles sont douloureuses
alors on accepte que les choses soient douloureuses, si on se sent déprimé
alors on se dit, voilà, je me sens déprimé, mais
on n'exagère pas les choses et on les accepte, on les regarde avec
clarté, comme elle apparaissent. Le Bouddha disait quand il enseignait
le " anapana-sati ", l'attention sur la respiration : Ce mot " vipassana " n'a jamais été utilisé par le Bouddha, il parlait du "satipatthana", c'est-à-dire le placement de l'attention proche (ça n'est pas le même mot que " manasikara " que j'ai traduit comme " attention ") " sati ", c'est " mindfullness " en anglais, ça veut dire cette capacité à être présent, à rester avec les choses, dans l'ici et maintenant. Quand le Bouddha a enseigné le " satipatthana ", le placement de l'attention proche, il l'a présenté en 4 étapes. 1)
L'attention au corps : 2)
L'attention aux sentiments : 3)
L'attention sur l'esprit 4)
L'attention sur les choses En
fait, le but de cette pratique de " vipassana " n'est pas de
devenir un expert en respiration. La respiration n'est que la base car
ensuite on commence à s'étendre (du corps, on va aux sentiments,
à l'esprit et à toutes les choses). C'est un processus d'expansion.
Evidemment, il est beaucoup plus difficile de rester concentré
sur les choses dans leur totalité alors si on se trouve distrait,
on revient à la respiration, aux sensations dans le corps pour
encore une fois trouver un équilibre, une tranquillité,
un calme et on recommence. C'est le flux de cette pratique. On voit très
clairement ici qu'on a des correspondances entre les 4 étapes de
" satipatthana " et les 5 facteurs de la conscience : le contact,
c'est avec le corps et les autres choses, c'est la base, et puis les sentiments,
les perceptions, les pulsions, les intentions, les idées et puis
finalement la totalité, l'ensemble, qui nous permet de dire "
je suis conscient, je suis présent à la totalité
de ce monde. ". Pour la vie quotidienne, c'est cette dernière
étape qui est la plus importante. Ici, dans le silence de cette
salle, c'est assez facile de rester bien concentré dans le corps,
sur la respiration mais dès qu'on sort du bâtiment, qu'on
rentre chez soi, la totalité des choses (enfants, parents âgés,
téléphone, télévision…) constitue un bombardement
massif d'impressions et il est très difficile de garder cette concentration,
ce calme… mais c'est vraiment le but de cette pratique : devenir de plus
en plus capable de rester avec ce calme et cette clarté même
dans le tourbillon, la confusion qui règne souvent autour de nous.
C'est difficile... Ce qui est important n'est pas simplement de remarquer
que lorsqu'on est attentif, on entend un son, on a une sensation dans
le genou, ça c'est vraiment très basique (ça ne veut
pas dire que ça n'est pas important) mais la conscience est toujours
sur le point d'agir et je crois que ce point est la source, l'origine
de nos paroles, de nos actes. Etre capable de rester sur ce point avant
de réagir, avant de se trouver piégé par les habitudes,
c'est peut-être la chose la plus difficile mais c'est aussi la plus
libératrice. C'est ici qu'on trouve le goût de la libération
dont le Bouddha parlait. La libération qui imprégnait ses
enseignements comme le sel imprègne la mer. Cette libération
n'est pas quelque chose de très haut niveau que seuls les arhats,
les rinpochés et les maîtres zen ont atteint, cette libération
se trouve dans chaque moment quand on trouve cette capacité à
être alerte, présent et calme au milieu des choses qui surgissent
autour de nous. |
![]() |
Stephen
Batchelor
Stephen Batchelor, né en Ecosse, n'a que 19 ans lorsqu'en 1972 il arrive à Dharamsala en Inde pour y étudier le bouddhisme auprès du Dalaï Lama. En 1981 il se rend en Corée pour approfondir sa pratique sous l'égide d'un maître zen renommé. En 1985, il est invité en Angleterre pour fonder une communauté bouddhiste qui aura un grand rayonnement. C'est à cette époque qu'il commence à diriger des retraites au centre vipassana de Gaia House, puis dans le monde entier. Stephen est écrivain et l'auteur de nombreux ouvrages, dont Le bouddhisme libéré des croyances, un essai qui a permis de faire connaître ses écrits dans le monde entier. |