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Nous
allons méditer ensemble durant les deux prochains jours. Nous pratiquerons
la méditation assise dans cette pièce. La méditation
marchée, nous la pratiquerons soit ici, dans cette pièce,
soit à l'extérieur, selon le temps qu'il fera.
Mais d'abord, je voudrais expliquer ce qu'on entend par ce mot qui est
de plus en plus répandu : vipassana. Ce mot pali se rencontre
rarement dans les discours de Bouddha du canon Pali. C'est un terme qui
a été beaucoup utilisé dans toutes les traditions
bouddhistes mais il semblerait que le Bouddha ne l'ait pas utilisé
lui-même.
Aujourd'hui quand on parle de vipassana, on se réfère
souvent à une tradition qui s'appelle vipassana, qui a sa
source dans le bouddhisme Theravada, la tradition la plus ancienne, qu'on
trouve actuellement principalement en Thaïlande, en Birmanie, au
Sri Lanka et au Cambodge.
En fait, il n'y a pas vraiment de tradition vipassana. On devrait
plutôt parler d'un mouvement moderne réformateur qui
prit son essor à la fin du XIXème siècle en Birmanie.
Ce mouvement faisait partie d'un mouvement politique qui luttait pour
obtenir son indépendance de la puissance britannique.
Une
partie de ce mouvement de résistance et d'indépendance a
cherché à trouver des bases birmanes, bouddhiques, sur lesquelles
construire une société plus moderne. Des penseurs, des moines,
ont essayé de trouver ce qu'était (pour eux) la base, l'essence
même du bouddhisme. Ils subissaient probablement l'influence du
protestantisme missionnaire occidental. Ils ont cherché à
se désengager des aspects religieux et cultuels du bouddhisme,
et ils ont trouvé cette façon de méditer qui met
l'accent sur ce qu'on devrait plutôt appeler le "satipatthana",
les fondements de l'attention, ou de l'attention proche, mindfullness,
en anglais. Ce mouvement eut beaucoup de succès, pas seulement
parmi les moines birmans, mais aussi parmi les laïques.
Beaucoup de gens de ce mouvement d'indépendance ont accepté
et pratiqué cette nouvelle interprétation de la pratique
du bouddhisme. Le plus connu était l'enseignant qui était
le maître de S.N. Goenka, Sayagyi U Ba Khin. U Ba
Khin était un politicien, ce n'était pas un moine, mais
il était devenu le premier ministre des finances de la Birmanie
indépendante. Il a demandé à ses employés
de pratiquer vipassana, la méditation assise, une demi-heure
avant de commencer le travail.
C'était
vraiment une tradition, une façon de pratiquer qui, dès
le début, était très intégrée dans
la vie quotidienne moderne d'un état qui essayait de devenir un
état séculier, mais basé sur ses fondations de la
pratique du bouddhisme. A partir de ce moment là, on peut parler
d'une tradition Vipassana.Le problème est que le mot vipassana se trouve aussi dans la tradition tibétaine. Toutes les traditions
tibétaines parlent de lhaktong traduction du terme vipassana.
De la même façon, en Chine, en Corée, au Japon, on
retrouve le mot "vipassana".
Cela veut simplement dire que "vipassana" appartient
à toutes les traditions bouddhistes et pas seulement à ce
mouvement réformateur qui a ses origines en Birmanie. "Vipassana",
littéralement, dans toutes les langues, veut dire la même
chose : "passana" est le mot pali pour voir, regarder ; "vi" est un préfixe qui donne une certaine intensité
à ce regard, cette vision. En anglais on dirait penetrative
vision ou vision pénétrante, une attention, une façon
plus vive, plus exacte, plus pénétrante de regarder les
choses, avec beaucoup plus de curiosité que d'habitude. Vipassana est toujours, et dans toutes les traditions bouddhistes lié à
"samatha", c'est-à-dire le calme de l'esprit.
Il s'agit de trouver un équilibre dans cette pratique de méditation.
D'abord
le calme de l'esprit, qu'on peut atteindre avec la concentration, soit
sur la respiration, soit sur n'importe quel objet (dans toutes les traditions
bouddhistes, c'est la même chose). Dès que l'esprit devient
un peu plus calme, on a l'occasion de regarder, de voir, d'être
conscient de soi-même et des choses autour de soi-même d'une
façon plus claire, vive et pénétrante. La méditation,
c'est essayer de trouver cet équilibre entre le calme de l'esprit
et la vision pénétrante. C'est finalement assez simple.
Actuellement, aux Etats-Unis, mais aussi en Angleterre et dans d'autres
pays occidentaux, on parle de vipassana comme d'une sorte de mouvement
plutôt laïque, dont les enseignants sont souvent des moines
(ou d'anciens moines) ; mais le terme a quelque chose d'imprécis.
Il est très difficile de définir exactement quel est le
but, le sens, la signification de ce mouvement qui commence à grandir
dans le monde moderne et qui s'appelle vaguement vipassana.
On pourrait peut-être dire que c'est un mouvement qui met particulièrement
l'accent sur la capacité de chacun à vivre plus intensément
dans le moment présent, à être beaucoup plus attentif,
pas seulement à ce qui arrive dans notre esprit, les pulsions,
les pensées, les émotions, les sentiments, les sensations qu'on a dans le corps tout le temps (ça, c'est une partie de cette pratique), mais aussi à être beaucoup plus attentif dans les relations, dans les liens qu'on a avec les proches, les gens avec lesquels on travaille, tout le monde.
Cette attention, cette vigilance, c'est quelque chose qui n'est pas exclusivement une qualité intérieure spirituelle, (spirituelle… c'est un mot que je n'aime vraiment pas), mais c'est une façon d'être beaucoup plus attentif, présent et calme, et je dirais aussi, ouvert et compatissant vis à vis des autres, du monde, de la société. Et dans ce sens là, on pourrait dire que vipassana devient une partie assez fondamentale d'un autre mouvement qui s'appelle le bouddhisme engagé. Le maître vietnamien Thich Nhat Hanh est très connu pour être un des fondateurs de cette façon de pratiquer le bouddhisme, et c'est intéressant de voir comment il utilise ces enseignements sur la respiration (qui ne viennent pas de sa propre tradition, le zen vietnamien), qu'il emprunte à la tradition Theravada également présente au Vietnam.
Vipassana est un terme qu'on utilise aujourd'hui de façon beaucoup plus large que dans sa définition originelle.
Nous ne sommes pas, Martine et moi-même, des enseignants de vipassana
dans le sens strict du terme. Notre formation est plutôt zen, surtout
pour Martine. Moi j'ai d'abord été un moine gelugpa dans la tradition tibétaine du Dalaï Lama, avant de me tourner
vers le zen. J'ai beaucoup pratiqué dans cette tradition et je
me trouve toujours très proche de beaucoup de ses idées,
mais je trouve personnellement que ce mouvement assez vague qu'est vipassana
me convient bien, car il donne une certaine liberté. Son manque
d'orthodoxie, son absence de dogmatisme sont pour moi très rafraîchissants.
Cela donne une certaine ouverture aux possibilités d'ancrer la
pratique personnelle dans une façon de penser libérale,
ouverte à toutes les traditions religieuses et culturelles du monde,
et pas seulement au bouddhisme. Mais c'est très difficile de savoir
où ce mouvement nous mènera. Personne ne le sait. C'est
une pratique qui se trouve dans une ambiance assez expérimentale,
et ça aussi est assez engageant, stimulant, excitant, mais en même
temps tout cela n'est pas très précis, pas très exact
sur ce que sont les buts de cette façon de pratiquer. Bien sûr,
il y a l'éveil et ces choses bouddhistes dont on parle tout le
temps, mais l'accent est toujours mis sur la qualité de chaque
moment de l'expérience, ça revient toujours à ça,
à ce qu'on expérimente dans l'ici et maintenant.
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