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Thich Nhat Hanh : Maître bouddhiste de l'instant présent - par Djénane Kareh Tager

L'enseignement du Vénérable Thich Nhat Hanh se base sur le sacré du présent. Se laver les mains, arroser ses laitues, marcher dans le métro... tout est méditation. Et tout peut être bonheur. Le bonheur de la pleine conscience.
Cet article est paru dans le Monde des Religions n°12 de Juillet / Août 2005

Comment ne pas le regarder avec envie? Cet homme assis là, en face de vous, dont le regard se perd entre les pétales d'une pâquerette, cet homme qui savoure quelques instants de silence comme s'ils étaient une part d'éternité, cet homme qui, de toute évidence, en ce moment précis, là, en face de vous, touche du doigt le bonheur profond.

Le Vénérable Thich Nhat Hanh émerge de son silence: sa voix est douce, posée. Un murmure qui filtre entre ses lèvres sur lesquelles se dessine en permanence un sourire apaisé. Il parle toujours sur le même ton : seul ici en face de vous, devant les foules qu'il reçoit au Village des Pruniers où il a élu domicile, devant celles qu'il retrouve dans ce vaste monde qu'il sillonne pour parler du seul sujet qui l'intéresse, le bonheur.

Atteindre le bonheur est d'une simplicité enfantine, assure cet immense maître bouddhiste. Il suffit d'appliquer la recette de la pleine conscience, qui se résume à l'art de vivre pleinement dans l'instant présent. Leçon numéro un : la vaisselle.
«Soyez pleinement là, de corps et d'esprit. Tenez le bol, l'eau coule sur vos mains: ce geste est profond, sacré. C'est comme si vous donniez le bain au bébé Bouddha. Vous y prenez du plaisir. Vous vivez profondément l'instant présent. Ne pensez ni aux tracas de la journée passée, ni à ceux de la journée qui suivra, n'ayez pas l'esprit dans la tasse de thé que vous vous hâterez d'avaler aussitôt la vaisselle terminée. Parce qu'ensuite, en buvant votre thé, vous penserez au repassage qui vous attend. Vous ne goûterez pas au moment présent, qui est sacré. Quand j'arrose mes laitues, je pense à mes laitues. Et quand je suis assis ici, avec vous, je suis pleinement avec vous. Je ne pense pas au reste de ma journée, je pense uniquement à ce moment qui doit être agréable pour vous, pour moi. Ne songez pas déjà à votre article: vous ne pourriez pas pleinement profiter de ce moment.»

Un des plus grands maîtres
Paroles d'érudit. Car, s'il se garde d'étaler ses connaissances théologiques et d'adopter un langage savant, Thich Nhat Hanh n'en est pas moins considéré comme l'un des plus grands maîtres bouddhistes contemporains, pétri de sutras, mais déterminé à parer à l'urgence qui est de soulager les souffrances de chacun. C'est d'ailleurs la première leçon qu'il avait retenue en rejoignant, à l'âge de douze ans, le monastère vietnamien où il a effectué son noviciat:
«On m'avait donné un petit livre, avec cinquante-deux poèmes que je devais apprendre par cœur. Chaque poème, ou gatha, était composé de quatre vers, et chacun était destiné à accompagner une action, tel celui-ci:
"Me lavant les mains,
Je souhaite que chacun
Soit habile pour protéger
Notre mère la terre."


Mais il y avait de la rébellion en ce jeune homme. Premier moine cycliste du Vietnam, Thich Nhat Hanh est à peine adolescent quand il décide d'ajouter un cinquante-troisième gatha au corpus: «Un gatha pour aller à bicyclette», dit-il. Sur sa lancée, il ose constater que le langage utilisé par ses enseignants, pour transmettre les sutras, n'est pas «très approprié». Il se fait une promesse: «Quand je serai grand, je trouverai un langage qui puisse transmettre le bouddhisme vivant à la génératIon suivante.»

La guerre du Vietnam lui donne l'occasion de mettre en pratique ce qui sera l'œuvre de toute sa vie: le bouddhisme appliqué, voire engagé. «Je ne pouvais rester assis à méditer dans mon temple pendant que toute cette soufftance s'étalait autour de moi!»

Le moine se transforme alors en militant casse-cou qui traverse les zones de combat pour sauver les blessés, prend la mer à la rescousse des boat people, et bataille
activement pour la paix, renvoyant dos à dos communistes et anti-communistes. Ce moine terrorise les politiques: le 11 mai 1966, Thich Nhat Hanh est contraint à l'exil. Pour quelques mois, pense-t-il. En fait, pour trente-neuf ans.

11 janvier 2005. Cent moines bouddhistes, en robe brune, se sont rassemblés à l'aéroport Charles de Gaulle, à Paris. Ils accompagnent Thich Nhat Hanh pour son premier retour au Vietnam. Le maître est là, toujours ce même sourire, toujours cette même voix. Au milieu de la cohue des voyageurs, il effectue quelques pas: une méditation marchée. "Je coordonne ma respiration consciente avec chaque pas et, à travers chaque pas, je touche la beauté de la vie, la paix intérieure. Je ne sais plus s'il existe un autre moyen d'avancer."

Ce matin-là, Thich Nhat Hanh se dit serein: "C'est un autre Vietnam que je vais découvrir.
Alors je dois faire très attention à pratiquer le regard profond et l'écoute profonde. Reconnaître mes émotions anciennes pour pouvoir les surmonter."
Ce matin-là non plus, le maître n'a pas dérogé à sa pratique de vivre l'instant présent: "Je suis ici et maintenant, avec vous", répète-t-il. Et on le croit.

Une visite au Vietnam

Au Vietnam, pendant trois mois, Thich Nhat Hanh a multiplié retraites et conférences. Il a parlé de la paix, de la liberté. Il a parlé de ce bouddhisme pratique qui mène à la guérison intérieure, "la réconciliation avec soi-même sans laquelle on ne peut pas se réconcilier avec les autres".
Il a confié, aux milliers de personnes venues l'entendre, le secret de ce mantra, le premier de tous les mantras, dit-il:
"Chéri, j'ai besoin de te parler. Eteints la télévision, j'ai besoin de toi."
Cette phrase est miraculeuse, assure le Vénérable. Et là encore on le croit.

Au Vietnam, il a connu des moments d'émotion, dont se souvient son entourage et dont il parle volontiers lors des retraites qu'il dirige en permanence. Ainsi, le jour où il a revu la pagode de ses débuts, celle de son noviciat. Thich Nhat Hanh a appuyé sa main contre la grille extérieure, il est resté silencieux, puis s'est tourné vers une moniale: "Dites-moi si c'est un rêve ou la réalité." "La réalité", a répondu celle-ci. Et là, le Vénérable s'est tu pour mieux savourer le moment présent.

Parole aimante, respiration consciente, méditation marchée, écoute compassionnée : telle est la voie du bonheur selon ce maître qui prône "la pratique de la non pratique" (à travers la marche, le jardinage ou la dégustation d'un thé), et qui a surtout choisi de vivre au présent.
"Si nous nous occupons du présent du mieux que nous pouvons, nous faisons déjà tout pour le futur", rétorque-t-il à ceux qui le soupçonnent d'imprévoyance.
"Mais si vous n'arrêtez pas de penser au futur, de vous inquiéter du futur, d'avoir peur du futur, vous perdez votre énergie et vous ne pouvez pas assurer le bon futur. Le futur doit rester un objet de votre planification dans le moment présent."

Djénane Kareh Tager

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