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Comment
ne pas le regarder avec envie? Cet homme assis là, en face de vous,
dont le regard se perd entre les pétales d'une pâquerette,
cet homme qui savoure quelques instants de silence comme s'ils étaient
une part d'éternité, cet homme qui, de toute évidence,
en ce moment précis, là, en face de vous, touche du doigt
le bonheur profond.
Le Vénérable Thich Nhat Hanh émerge de son silence:
sa voix est douce, posée. Un murmure qui filtre entre ses lèvres
sur lesquelles se dessine en permanence un sourire apaisé. Il parle
toujours sur le même ton : seul ici en face de vous, devant les
foules qu'il reçoit au Village des Pruniers où il a élu
domicile, devant celles qu'il retrouve dans ce vaste monde qu'il sillonne
pour parler du seul sujet qui l'intéresse, le bonheur.
Atteindre le bonheur est d'une simplicité enfantine, assure cet
immense maître bouddhiste. Il suffit d'appliquer la recette de la
pleine conscience, qui se résume à l'art de vivre pleinement
dans l'instant présent. Leçon numéro un : la vaisselle.
«Soyez pleinement là, de corps et d'esprit. Tenez le bol,
l'eau coule sur vos mains: ce geste est profond, sacré. C'est comme
si vous donniez le bain au bébé Bouddha. Vous y prenez du
plaisir. Vous vivez profondément l'instant présent. Ne pensez
ni aux tracas de la journée passée, ni à ceux de
la journée qui suivra, n'ayez pas l'esprit dans la tasse de thé
que vous vous hâterez d'avaler aussitôt la vaisselle terminée.
Parce qu'ensuite, en buvant votre thé, vous penserez au repassage
qui vous attend. Vous ne goûterez pas au moment présent,
qui est sacré. Quand j'arrose mes laitues, je pense à mes
laitues. Et quand je suis assis ici, avec vous, je suis pleinement avec
vous. Je ne pense pas au reste de ma journée, je pense uniquement
à ce moment qui doit être agréable pour vous, pour
moi. Ne songez pas déjà à votre article: vous ne
pourriez pas pleinement profiter de ce moment.»
Un
des plus grands maîtres
Paroles d'érudit. Car, s'il se garde d'étaler ses connaissances
théologiques et d'adopter un langage savant, Thich Nhat Hanh n'en
est pas moins considéré comme l'un des plus grands maîtres
bouddhistes contemporains, pétri de sutras, mais déterminé
à parer à l'urgence qui est de soulager les souffrances
de chacun. C'est d'ailleurs la première leçon qu'il avait
retenue en rejoignant, à l'âge de douze ans, le monastère
vietnamien où il a effectué son noviciat:
«On m'avait donné un petit livre, avec cinquante-deux poèmes
que je devais apprendre par cœur. Chaque poème, ou gatha, était
composé de quatre vers, et chacun était destiné à
accompagner une action, tel celui-ci:
"Me lavant les mains,
Je souhaite que chacun
Soit habile pour protéger
Notre mère la terre."
Mais il y avait de la rébellion en ce jeune homme. Premier moine
cycliste du Vietnam, Thich Nhat Hanh est à peine adolescent quand
il décide d'ajouter un cinquante-troisième gatha au corpus:
«Un gatha pour aller à bicyclette», dit-il.
Sur sa lancée, il ose constater que le langage utilisé par
ses enseignants, pour transmettre les sutras, n'est pas «très
approprié». Il se fait une promesse: «Quand
je serai grand, je trouverai un langage qui puisse transmettre le bouddhisme
vivant à la génératIon suivante.»
La guerre du Vietnam lui donne l'occasion de mettre en pratique ce qui
sera l'œuvre de toute sa vie: le bouddhisme appliqué, voire engagé.
«Je ne pouvais rester assis à méditer dans mon
temple pendant que toute cette soufftance s'étalait autour de moi!»
Le moine se transforme alors en militant casse-cou qui traverse les zones
de combat pour sauver les blessés, prend la mer à la rescousse
des boat people, et bataille activement
pour la paix, renvoyant dos à dos communistes et anti-communistes.
Ce moine terrorise les politiques: le 11 mai 1966, Thich Nhat Hanh est
contraint à l'exil. Pour quelques mois, pense-t-il. En fait, pour
trente-neuf ans.
11 janvier 2005. Cent moines bouddhistes, en robe brune, se sont rassemblés
à l'aéroport Charles de Gaulle, à Paris. Ils accompagnent
Thich Nhat Hanh pour son premier retour au Vietnam. Le maître est
là, toujours ce même sourire, toujours cette même voix.
Au milieu de la cohue des voyageurs, il effectue quelques pas: une méditation
marchée. "Je coordonne ma respiration consciente avec chaque
pas et, à travers chaque pas, je touche la beauté de la
vie, la paix intérieure. Je ne sais plus s'il existe un autre moyen
d'avancer."
Ce matin-là, Thich Nhat Hanh se dit serein: "C'est un autre
Vietnam que je vais découvrir.
Alors je dois faire très attention à pratiquer le regard
profond et l'écoute profonde. Reconnaître mes émotions
anciennes pour pouvoir les surmonter." Ce matin-là non
plus, le maître n'a pas dérogé à sa pratique
de vivre l'instant présent: "Je suis ici et maintenant,
avec vous", répète-t-il. Et on le croit.
Une visite au Vietnam
Au Vietnam, pendant trois mois, Thich Nhat Hanh a multiplié retraites
et conférences. Il a parlé de la paix, de la liberté.
Il a parlé de ce bouddhisme pratique qui mène à la
guérison intérieure, "la réconciliation avec
soi-même sans laquelle on ne peut pas se réconcilier avec
les autres".
Il a confié, aux milliers de personnes venues l'entendre, le secret
de ce mantra, le premier de tous les mantras, dit-il:
"Chéri,
j'ai besoin de te parler. Eteints la télévision, j'ai besoin
de toi."
Cette phrase est miraculeuse, assure le Vénérable. Et là
encore on le croit.
Au Vietnam, il a connu des moments d'émotion, dont se souvient
son entourage et dont il parle volontiers lors des retraites qu'il dirige
en permanence. Ainsi, le jour où il a revu la pagode de ses débuts,
celle de son noviciat. Thich Nhat Hanh a appuyé sa main contre
la grille extérieure, il est resté silencieux, puis s'est
tourné vers une moniale: "Dites-moi si c'est un rêve
ou la réalité." "La réalité",
a répondu celle-ci. Et là, le Vénérable s'est
tu pour mieux savourer le moment présent.
Parole aimante, respiration consciente, méditation marchée,
écoute compassionnée : telle est la voie du bonheur selon
ce maître qui prône "la pratique de la non pratique"
(à travers la marche, le jardinage ou la dégustation d'un
thé), et qui a surtout choisi de vivre au présent.
"Si nous nous occupons du présent du mieux que nous pouvons,
nous faisons déjà tout pour le futur", rétorque-t-il
à ceux qui le soupçonnent d'imprévoyance.
"Mais si vous n'arrêtez pas de penser au futur, de vous
inquiéter du futur, d'avoir peur du futur, vous perdez votre énergie
et vous ne pouvez pas assurer le bon futur. Le futur doit rester un objet
de votre planification dans le moment présent."
Djénane
Kareh Tager
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