J'ai eu récemment la chance de passer quelque temps au monastère bouddhiste "Cittaviveka" que l'on pourrait traduire par "Le Cœur Solitaire / Cœur retiré du monde". Pendant ce séjour, j'ai été vraiment touché par toutes les marques de gentillesse et de générosité, frappé par la beauté et la force du partage quotidien, pratique répandue dans ce monastère mais aussi dans bien d'autres monastères du monde entier. Les monastères sont fondés sur le principe de la générosité ou Dana; c'est dans ces lieux que se sont transmis les enseignements du Dharma. Ce fut pour moi une vraie bénédiction, un profond enrichissement que d'être relié à la source même de cette tradition.

L'offrande de nourriture - ou tout autre forme d'aide matérielle - que donnent les laïcs à la communauté des moines et des nonnes a quelque chose d'unique et d'ordinaire à la fois, comme le geste de ces deux fillettes, leur joie débordante, leur plaisir évident d'offrir aux religieux les fleurs qu'elles avaient apportées. Quand je voyais les religieux accepter avec grâce les offrandes des laïcs, leur adresser des sourires radieux et des paroles bienveillantes, leur donner la bénédiction traditionnelle, je ne pouvais m'empêcher de penser au pouvoir de transformation du partage. Dans cette rencontre et cet échange traditionnels, le monde spirituel et le monde temporel sont intrinsèquement liés.

Donner et recevoir est le fondement même, la pierre angulaire de la culture du dharma. Dans ses aspects multiples, le sentiment de liberté se manifeste bien plus dans le non-attachement que dans la possession. L'on nous invite à renoncer à nos habitudes invétérées d'accumuler expériences ou possessions. Quand nous apprenons à lâcher prise, à ne plus nous attacher, alors s'ouvre en notre cœur un espace intérieur d'où jaillit la source d'une joie profonde.

L'essentiel de l'esprit du Dharma, c'est Dukkha (Souffrance/ insatisfaction) et la cessation de la souffrance; c'est comprendre tout d'abord que le désir et l'attachement sont les causes de la souffrance et puis, c'est avoir conscience que lâcher prise, cultiver le non-attachement est la base primordiale de la libération.
Le Bouddha mit en valeur ce concept de partage et générosité; il en fit le fondement de son enseignement prodigué aux laïcs, la base essentielle de l'existence des moines et des nonnes. Il enseigna un jour à son fils Rahula ces paroles célèbres : "Si tu savais ce que je sais, ce que j'ai appris sur le don, tu ne laisserais pas passer un seul repas sans le partager".
Cette pratique est si vitale que Joseph Goldstein définit la générosité comme étant "le premier pilier du dharma"; la générosité et le partage forment un pont solide reliant la vie de retraite à la vie quotidienne.

Dana est le premier des Paramis - les qualités essentielles du cœur que l'on doit cultiver. Quand le Bouddha, dans son enseignement, parla de générosité, il invita les gens à se souvenir de ce qu'ils éprouvèrent lorsqu'ils reçurent des marques de générosité, à se rappeler ce qu'ils ressentirent quand eux-mêmes avaient été généreux envers autrui. Cette réflexion sur le bénéfice inné de la générosité réjouit le cœur et porte notre attention vers le bien de tous en la détournant des limites ou crispations de notre intérêt personnel .
Cependant, lâcher prise, pratiquer la générosité et le partage n'est pas toujours facile. A la perspective de donner ce que nous avons, nous sommes confrontés au risque de ne pas avoir suffisamment pour nous-mêmes. Ceci peut provoquer en nous un sentiment de rejet, le refus de l'inconfort et de l'insécurité; cela touche au cœur- même de nos craintes les plus secrètes quant à notre propre survie. Choisir de donner et de partager nous permet cependant de reconnaître que nous avons ce qui est suffisant pour nous-mêmes - ce qui nous libère de l'emprise de notre indigence et pauvreté morale. Donner et partager, c'est avoir confiance, c'est se dire qu'il y a suffisamment pour maintenant, c'est donc vivre plus intensément le moment présent.
En maintes occasions, lors de mes voyages dans des pays en voie de développement, je me suis senti humble face à l'expression de joie et d'enthousiasme de gens qui partageaient avec moi leur nourriture alors qu'ils en avaient si peu eux-mêmes.

La générosité est l'élan naturel d'un cœur ouvert et confiant. Des expériences semblables prouvent que le bonheur ne dépend pas de biens matériels mais plutôt de l'état de notre cœur. Par le don et le partage, le cœur s'épanouit, nous libérant de la tyrannie de la peur, de l'isolement de notre ego nourri de craintes.

Toutefois, nous devons aussi reconnaître que nous n'avons peut-être pas la capacité matérielle ni le degré de liberté intérieure suffisants pour donner libre cours à nos élans de générosité. J'avais un peu plus de vingt ans lorsque, voyageant en Inde, je fus touché de façon poignante par les circonstances désespérées dans lesquelles vivaient tant de pauvres gens. Je me suis dit alors que je pourrais leur donner toutes mes économies si durement gagnées puis revenir chez moi en Occident tout de suite. En dépit de cet élan très fort de générosité, j'étais trop attaché à mes modestes économies et mes plans de voyage pour pouvoir tout donner. A l'époque, je pratiquais le dharma et je me suis senti très humble de voir cet attachement dans mon cœur. En ressentant ma propre souffrance dans cet attachement - il me parut clair qu'il fallait s'impliquer soi-même avec toutes ses limites dans l'espace de ceux qui méritent notre générosité.
Si la générosité est perçue comme un sacrifice obligatoire, affublée de devoirs, de jugements, alors l'exiger de soi-même ou des autres devient une façon de "prendre", ce qui est à l' opposé même de l'esprit de générosité.

L'art consiste à faire naître la générosité, à pouvoir l'exprimer , à trouver une forme appropriée qui inclut à la fois l'autre et soi-même. En Inde, j'ai appris que donner une partie de ce que l'on a - et non pas tout - était la réponse appropriée à ces circonstances.

Recevoir peut être aussi considéré comme un acte de générosité . Comme l'écrivit un jour l'auteur Stephen Donaldson "Accepter un cadeau, c'est faire honneur à celui qui nous l'offre". Bien qu'à première vue, cela paraisse facile, recevoir peut aussi s'avérer difficile. Nous pouvons ne pas nous sentir dignes dans une situation où la générosité nous est prodiguée, ce qui nous pousse à rejeter cette offre. Combien de fois avons-nous refusé quelque chose qui nous était offert et que nous aurions bien voulu accepter, tout simplement parce que nous étions gênés de le recevoir.

Un ami de longue date me décrivit un jour le principe directeur de sa vie : "Ne refuse jamais la générosité"; c'est un excellent conseil. N'avez-vous pas remarqué comme il est parfois difficile de recevoir des louanges sans les réfuter - ou de recevoir un témoignage de gratitude sans répondre "Ce n'est rien" ou de recevoir un cadeau inattendu alors que nous n'avons rien à offrir en échange. Recevoir ce qui nous est offert librement requiert un certain degré d'humilité et de vulnérabilité. Nous n'avons pas à être généreux ni à le devenir ; nous devons tout simplement apprendre à ne pas entraver ce courant de générosité naturelle qui est l'expression vitale des liens qui nous unissent les uns aux autres.
La vie est un don précieux que nous recevons comme un cadeau. Quand nous oublions cette vérité, nous pouvons considérer la vie comme un bien naturel, nous la prenons pour acquise et nous voyons surtout ses inconvénients. Quand nous reconnaissons "le cadeau de nos jours et nos nuits" comme le dit le poète Khalil Gibran, nous éprouvons bien plus de reconnaissance envers notre vie et toutes ses imperfections. Nous éprouvons de la gratitude pour la chaleur du soleil, la fraîcheur de la brise, la lumière de la lune, la douce présence d'un ami - enfin pour tout, même pour ce qui est difficile.

Dans notre vie de tous les jours, nous pouvons ne pas trouver le temps nécessaire à la pratique formelle; nous nous demandons alors comment rester reliés aux plus profondes aspirations de notre cœur. Le chemin peut être résumé ainsi : Dana (générosité), Sila conduite éthique / ne pas faire du mal), Bhavana (méditation). Le Bouddha recommande de pratiquer Bhavana si c'est possible. Dans le cas contraire, il faut au moins pratiquer Sila. Si cela s'avère impossible, il faut pratiquer Dana. Bien que parfois, le temps soit limité pour s'adonner à la pratique formelle,il y a tellement d'occasions dans la vie de pratiquer la générosité. Partager nos ressources, nos biens, notre argent, notre temps, notre espace ou notre compréhension bienveillante sont toutes des expressions de générosité - tout comme être généreux en pensées, en paroles et en actions.

Une culture du dharma reconnaît la générosité comme la base solide de la culture du bonheur et du bien-être, comme l'expression d'un esprit et d'un cœur libérés, sans entraves. Vivre selon les principes du dharma, c'est accorder sa vie à l'esprit du don et du partage, à la réalité de la bienveillance qui est au cœur de notre être; c'est aussi faire rejaillir cette joie de notre cœur quand on permet à la bonté de se manifester.

Extrait de la Newsletter de Gaia House Avril / Mai 2005 - Traduction par Raymonde Largaud.

YANAI POSTELNIK pratique la méditation vipassana et étudie le dharma depuis plusieurs années en Asie et en Occident. Il conduit des retraites depuis 1992 en Europe, en Australie et aux Etats-Unis. Originaire de Nouvelle Zélande, in habite aujourd'hui dans le Devon (UK) et il est membre du comité des enseignants du centre vipassana de Gaia House, aux côtés de Stephen et Martine Batchelor.