Ce terme, la nature de bouddha, est très répandu en Occident, soit parmi les bouddhistes, soit parmi les gens intéressés par le bouddhisme. C'est une idée qui est devenue très centrale, très inspirante pour beaucoup de gens.
Nous pouvons commencer par la définir en disant que la nature de bouddha est la capacité que nous possédons tous à nous ouvrir et nous épanouir, non obstrués par des choses qui finissent par nous renfermer.

Le mot Bouddha, en sanskrit, veut dire littéralement celui qui est éveillé. Les Tibétains ont traduit cette idée d'éveil ou de s'éveiller par sangs-rgyas. En tibétain, sangs veut dire purifier et rgyas veut dire épanoui. Le Bouddha, pour eux, est quelqu'un qui est purifié de toutes les obscurités et qui a épanoui toutes les vertus, les choses positives comme la sagesse, la compassion, etc. Mais ce qui est intéressant, c'est cette notion de rgyas qui veut dire s'épanouir. Ceci est pour moi une métaphore pour une certaine ouverture de l'être, de l'esprit et qui est à l'opposé d'un état de renfermement dans lequel on est conditionné, influencé très profondément par une certaine prise de soi. On s'accroche beaucoup à cette identité d'être quelqu'un de spécial, quelqu'un qui existe à part. On a le sentiment qu'on existe d'une certaine façon indépendamment de toutes les autres conditions du monde. Intellectuellement, évidemment, on ne dirait pas ça mais au niveau des sentiments, des émotions, on a ce sentiment extrêmement instinctif d'être quelqu'un plus ou moins nécessaire dans le monde, dans la vie. C'est une conviction d'une certaine permanence, d'une certaine fixité, une crispation qui est très rigide, solide.

Bouddha, c'est le contraire de ça. C'est un état d'esprit, un état d'être. Nous ne sommes plus renfermés en nous-mêmes, coupés de tous les liens qui nous connectent avec les autres êtres, avec notre environnement, notre passé, notre histoire. Un Bouddha ou cet état de bouddhéité est au contraire un épanouissement de toutes les choses qui ne sont pas bloquées, obstruées par ces attachements, ces idées fixes, cette saisie instinctive qui nous renferment en nous-mêmes.
C'est comparable, je crois, à une phrase d'un poète anglais, William Blake, qui disait : "Si les portes de la perception étaient purifiées, on verrait les choses comme elles sont, infinies, car l'homme s'est enfermé jusqu'à ce qu'il ne voie toute chose qu'à travers les fissures de sa caverne". C'est une citation pour moi très puissante et qui n'a rien à faire avec le bouddhisme car Blake ne connaissait rien du tout de ce sujet-là. Mais le sens est pour moi exactement le même. Pour lui, la "purification des portes de la perception" - et c'est lié à ce que je disais déjà sur le mot Bouddha en tibétain qui veut dire à la fois purifié, épanoui - c'est en effet ce qu'on essaie de faire avec la méditation Vipassana ou avec toute sorte de méditation. C'est aller au-delà des habitudes de la perception qui consiste à voir toujours les choses de la même façon, surtout soi-même. Comme si, depuis le temps de l'enfance, c'était exactement la même personne, la même subjectivité qui regardait le monde et les autres d'un même point de vue, d'une position qui est ancrée dans sa chair, dans son corps. Et nous avons l'impression que toutes les mémoires que nous avons sont constituées de cette même subjectivité d'être moi. C'est quelque chose qui pourrait être permanent, fixe, qui ne change pas.

Je crois que cette sensation que nous connaissons tous, c'est quelque chose qui nous est donné par notre existence biologique ou neurobiologique. C'est certainement quelque chose qui nous a aidés, pas nous personnellement mais nos ancêtres, les homénides qui nous ont précédés, à avoir la capacité de planifier ensemble avec les autres, avec la conviction qu'ils seront là pour bénéficier des résultats des actes qu'ils commettent maintenant. Et ça, c'est un avantage de l'être humain, un être très très sociable, qui a la capacité de projeter dans l'avenir et de se souvenir des actes qu'il a commis dans le passé. Et c'est peut-être l'avantage pour la survie qui a permis aux êtres humains d'être aussi "successfull", d'avoir réussi à dominer le monde. Ceci, c'est un avantage pour nous, mais certainement pas pour les autres ni pour l'environnement.
Mais cette capacité de réfléchir, d'agir d'une telle façon a certainement donné beaucoup d'avantages pour l'espèce humaine.

La nature de bouddha est une capacité qui va contre cette façon de penser, de s'identifier, d'agir qui est donnée par notre organisme biologique. Ce que je dis est un peu spéculatif. Je ne suis pas un scientifique. Mais j'ai l'impression qu'à un moment donné, dans l'évolution des êtres humains, on est arrivé à développer la capacité d'être conscient de soi. Ce qui est une chose que les autres animaux probablement ne possèdent pas. A un moment donné, nous sommes devenus étonnés, surpris, confus d'être des êtres avec un passé et un futur et des êtres qui iront certainement mourir à un moment donné dans le futur. Nous sommes devenus conscients et cette conscience d'être conscient de soi est vraiment spécifique à notre existence humaine. Ça nous a donné la capacité de poser des questions telles que : "Qui suis-je ? Quel est le but de l'existence humaine ? Qu'est-ce que la réalité ? Qu'est-ce que le sens de tout ça ?" Ce qui veut dire que nous avons atteint la capacité de nous abstraire des données biologiques et d'avoir une perspective beaucoup plus large. Le Bouddha disait, juste après son éveil, que le dharma qu'il avait découvert est quelque chose qui va contre le courant. Le courant ici veut dire toutes les habitudes, les conditionnements, les pulsions qui nous amènent à agir de façon plus ou moins instinctive, seulement dans le but de survivre, de se reproduire, de manger. Alors, il est possible de dire, je crois, que le Bouddha est une des premières personnes à avoir vraiment compris cette faculté, cette capacité humaine de construire un mode de vie, un way of life dont les priorités seraient plutôt culturelles, spirituelles, philosophiques, au contraire d'une vie globalement dirigée par les pulsions biologiques.

Pour moi, cette idée de la nature de bouddha, ça commence là : d'être des êtres qui sont étonnés d'être des êtres.

Quand nous étions en Afrique du sud, récemment, nous avons passé pas mal de temps dans les réserves naturelles où il y a beaucoup d'animaux sauvages. Je me rappelle, une fois, nous étions en train de regarder les girafes. Pour nous, êtres humains, une girafe, c'est une bête très très étrange, très bizarre, une merveille, quelque chose de très loin de notre expérience, avec un cou aussi long, etc. Mais pour la girafe, j'imagine que dans sa tête n'arrive jamais la pensée : "Mon Dieu, c'est tellement bizarre d'être une girafe ! C'est vraiment dingue d'être une telle bête !" Pour la girafe, la seule chose qui compte dans sa vie, c'est de se nourrir, se reproduire, mais certainement pas de façon humaine. Les girafes n'ont pas la capacité de réfléchir à ce qu'elles font. Elles le font simplement. Naturellement, instinctivement et parfaitement. Toutes les girafes sont des girafes parfaites, tous les animaux sont des animaux parfaits, les chats sont des chats parfaits. Mais on ne peut pas dire ça pour les êtres humains. Pour les êtres humains, nous nous trouvons dans une réalité sociale, psychologique, religieuse, culturelle dans laquelle nous nous mesurons d'une certaine façon selon une gamme de vertus. On pourrait être quelqu'un qui n'accomplit pas vraiment son humanité. Quelqu'un de peut-être pas parfaitement réalisé mais certainement quelqu'un qui a réalisé ses potentialités d'être humain. L'être humain, l'existence humaine, c'est une potentialité, une capacité d'aller au-delà des limitations biologiques, instinctives qui sont enracinées dans le corps. De là le conflit entre la nature et la culture. La nature de bouddha appartient à la culture humaine. Ce qui nous montre, comme disait Blake, que nous avons deux possibilités dans la vie : soit de voir les choses comme elles sont, infinies, à travers la purification de la perception dont parle Blake, on dirait ici la compréhension, le lâcher prise, l'acceptation et toutes les valeurs dont on parle dans le bouddhisme. Et ça, c'est une activité culturelle, ce n'est pas quelque chose qui aurait lieu dans un état totalement naturel. L'autre possibilité, toujours selon Blake, c'est de rester renfermé dans des idées fixes de soi-même, dirigées par les attachements, les haines, les choses qu'on aime et les choses qu'on n'aime pas, de ne pouvoir avoir le courage d'aller au-delà de nos habitudes, de passer toute sa vie dans un état de peur, de souci, où on essaie toujours de protéger ce petit îlot de soi, ce petit endroit dans le corps où je suis. Ce que Blake traduit dans cette phrase : "car l'homme s'est enfermé jusqu'à ce qu'il ne voie toute chose qu'à travers les fissures de sa caverne". C'est là une image très très puissante qu'on trouve aussi à peu près dans le bouddhisme à travers l'idée de samsara ou d'ignorance, où les êtres sont enfermés dans une sorte de prison, de caverne, un endroit très sombre où il n'y a pas beaucoup de lumière. Ils voient les choses, certainement, mais de façon très limitée et très concentrée sur leurs propres désirs, leurs propres peurs.

La méditation Vipassana, le bouddhisme, c'est une voie qui mène de ce sentiment de renfermement en soi-même, d'égoïsme intense, presque physique à un lâcher prise de cet égoïsme et à un épanouissement des qualités comme la sagesse, la vertu, la compassion, l'amour, la patience, qui nous amènent au-delà de ces limites, de ces limitations.
C'était certainement le cas quand le Bouddha a enseigné, il y a 2500 ans, que tous les êtres humains ont la capacité d'aller au-delà de ces limitations assez profondes et à mon avis biologiques. Cette liberté, cette libération qu'on peut atteindre à travers ces pratiques, c'est quelque chose qui est ouvert à tous les êtres, certainement à tous les être humains. Si on croit en des vies antérieures ou postérieures où on pense qu'on était un dieu ou un animal ou quelque chose d'autre, on pourrait dire aussi pour tous les êtres vivants comme il est souvent dit dans le bouddhisme.

Mais pour nous, cet après-midi, je reste dans le royaume humain, je n'ai pas beaucoup d'expérience des autres.
Cependant, on ne trouve pas dans les textes les plus anciens un mot, un terme qui correspond à la "nature de bouddha". C'est une idée qui s'est développée beaucoup plus tard dans l'histoire du bouddhisme. On la trouve bien sûr dans les textes mahayana mais pas dans les textes theravada et certainement pas dans le canon Pali. Je crois que ça, c'est un développement assez important : de cristalliser cette façon de penser dans un concept assez clair avec lequel on pourrait philosopher, trouver un outil pour la pratique, pour se comprendre mieux, pour agir mieux peut-être dans le monde. Si nous croyons vraiment que tout le monde, toutes les personnes que nous rencontrons dans notre vie ont cette capacité d'être un Bouddha, ça va transformer, si nous le croyons vraiment et non intellectuellement, les relations que nous avons avec tous les autres parce qu'au lieu de voir l'autre comme une personne qui nous a fait du mal, qui nous a fait du bien, un ami, un ennemi, nous regardons, derrière ces images, l'être humain qui a la capacité d'aller au-delà de toutes les choses que cette personne a faites envers nous et devenir éventuellement peut-être dans le moment prochain, un Bouddha, un être éveillé.

Mais le problème aussi, parce que tous les développements positifs ont aussi un côté négatif, avec ce concept de la nature de bouddha est le suivant : est-ce que ça ne risque pas de devenir un remplacement de l'idée de l'âme ? Une âme éternelle, un soi transcendant. La nature de bouddha deviendrait alors un peu quelque chose comme ça : tous les êtres ont la nature de bouddha, ce qui veut dire que tous les êtres ont en eux-mêmes une étincelle de Dieu, quelque chose de cet ordre. Et très facilement, cette idée peut cristalliser, crisper dans une sorte de soi permanent. Et même les images qu'on trouve dans les textes mahayana pour décrire cette nature de bouddha donnent aussi l'impression, au moins superficiellement, d'une sorte de soi, une sorte d'âme, une identité plus profonde que celle de l'ego mais néanmoins une identité à peu près fixe.
Par exemple, on parle de la nature de bouddha comme l'or qui se trouve dans le filon, dans le rocher. On trouve aussi des images comme une statue dorée de Bouddha, emballée dans des tissus salis. Ces images, qui sont très belles, contiennent néanmoins cette idée de quelque chose qui est pur, dur dans le cas de l'or, qui est permanent, caché, entouré par quelque chose de sali, de corrompu, quelque chose de beaucoup plus grossier que cet or raffiné qui existe soit dans le filon, soit dans la statue.

Et je crois que pour beaucoup de bouddhistes, la nature de bouddha, c'est un peu cela : un Bouddha qui existe déjà à l'intérieur de nous-mêmes, caché bien entendu, mais là quelque part. En tant qu'idée inspirante, c'est très utile mais en tant qu'idée philosophiquement cohérente, ce n'est pas si utile que ça. En effet, on risque, à mon avis, d'aller dans le mauvais sens.
C'est aussi très curieux qu'il n'existe en sanskrit, c'est à dire dans la langue utilisée par les textes mahayana, aucun terme correspondant à ce qu'on traduit en anglais ou en français par la "nature de bouddha". Surtout ce mot nature, cette nature de quelque chose. En effet, les bouddhistes sont très soupçonneux philosophiquement sur le concept de nature, même parmi les madhyamikas, une des écoles les plus connues dans le bouddhisme, les plus influentes. Un autre nom pour les madhyamikas, c'est les nisvabhavadin, c'est à dire ceux qui ne croient pas dans une nature des choses. Nature, c'est un peu comme le soi. Ma nature ultime, c'est mon identité en tant que soi, en tant qu'âme. Une nature, ça donne l'impression d'avoir quelque chose de fixe, quelque chose qui n'est pas touché vraiment par les conditions, qui existe à part dans un certain sens. On peut alors se demander pourquoi on traduit le terme en anglais, en français par la "nature de bouddha" quand il n'existe aucun terme pour nature dans les textes originaux.

En effet, c'est une histoire assez curieuse qui remonte aux premières traductions des textes mahayanas que nous avons reçus du Japon et de la Chine et surtout dans les écrits de D.T. Suzuki qui parle souvent, surtout dans le zen, de la nature de bouddha. En effet, c'est là une traduction très juste mais seulement du chinois. Parce qu'il existe un mot en chinois foxing. Fo veut dire Bouddha et xing est le mot chinois qui veut dire nature. Et donc nature de bouddha est tout à fait juste. Mais les Chinois ont traduit un autre terme en sanskrit comme nature de bouddha. Et ce mot, qui est le terme d'origine, est Tathagatagarbha. Tathagata, est le mot équivalent au Bouddha. C'est le mot que le Bouddha utilisait pour référer à lui-même. Littéralement, ça veut dire "ainsi venu, ainsi allé". C'est un mot un peu bizarre. Tathagata veut dire Bouddha mais garbha, qui a été traduit en chinois par xing qui veut dire nature, ne veut pas dire nature. Garbha veut dire en sanskrit la matrice, l'utérus. Et c'est là une idée complètement différente. Nature est une idée philosophique, matrice, utérus est une idée imprégnée d'associations vivantes. La matrice, c'est l'endroit où tous les êtres sont conçus, d'où ils sont nés. La matrice, ce n'est pas un état fixe, c'est un espace fécond qui peut être imprégné avec des possibilités qui, après cette imprégnation, commence à croître, à se développer, à devenir un être humain, un animal, quelque chose. C'est une idée totalement dynamique, une idée ancrée dans notre compréhension du processus de la vie. C'est une idée vivante, sensuelle et c'était peut-être pour les Chinois une idée un peu impudique, une idée qui était peut-être pour eux un peu difficile à traduire littéralement. Néanmoins, on trouve dans certains textes le mot équivalent en chinois pour dire matrice.

Mais au fil du temps, c'est le terme Foxing, nature de bouddha, qui est devenu le plus courant. Alors, si on pense à la nature de bouddha comme la matrice, ça ouvre d'autres possibilités de penser. Car il est beaucoup plus difficile de penser alors à une matrice comme à une essence, une nature quasi permanente, quasi transcendante qui existe cachée en nous-mêmes. C'est un terme qui donne beaucoup plus l'impression de quelque chose qui peut être développé, cultivé, épanoui en nous-mêmes. La matrice, quand elle est ensemencée, mène vers un épanouissement. Et c'est simplement la façon dont le corps et la matrice fonctionnent : ils s'épanouissent.

Laissez-moi donner encore un exemple : un couteau. Tout le monde sait exactement ce qu'est un couteau. On peut dire qu'un couteau possède la capacité de trancher, de couper des choses. Mais on ne dira pas que cette capacité de trancher est d'une certaine manière cachée dans la nature d'un couteau, qu'un couteau possède quelque part une capacité métaphysique pour trancher le pain. Mais on dit tout le temps que le couteau est un objet avec une telle capacité. Mais en quoi consiste cette capacité ? La capacité est simplement la forme du couteau. Si le couteau ne tranche pas bien, que fait-on ? On l'aiguise. Ça veut dire qu'on transforme la forme du couteau. Sa capacité est simplement sa forme. Alors la capacité de s'éveiller, de devenir Bouddha n'existe pas en tant que nature métaphysique ou étincelle de Dieu ou quelque chose comme ça, mais c'est seulement la forme, la structure de l'organisme humain. Cet organisme a la capacité de s'éveiller, de la même manière qu'un couteau a la capacité de trancher. Et c'est tout. On ne peut pas chercher ni affirmer qu'il existe une nature, une essence, quelque chose d'ésotérique caché dans la chose qui permet cette fonction : dans le cas d'un être humain, de s'éveiller, dans le cas d'un couteau, de trancher. Et je crois que cette façon d'exprimer les choses est tout à fait en accord avec la philosophie bouddhiste, surtout madhyamika, qui, comme je viens de le dire, est très soupçonneuse vis à vis de toute idée qu'il existe, à part de l'organisme ou de la forme des choses, une essence métaphysique, ésotérique.

Quand j'étais moine tibétain dans la tradition guélougpa, nous avons étudié pendant quelques semaines les enseignements sur la nature de bouddha. Pour Tsonkhapa, qui était le fondateur de cette école tibétaine, la nature de bouddha est simplement la vacuité de la personne. Ce qui veut dire que cette possibilité de s'éveiller, de devenir Bouddha, consiste dans le fait que la personne n'existe pas de façon permanente, n'existe pas en soi-même de façon fixe comme nous le ressentons très fortement. Dès qu'on comprend que dans ce corps et dans cet esprit on ne trouvera jamais une essence quelconque, une substance réelle permanente, une nature, à ce moment-là, on s'est libéré de cette façon de penser : "moi je suis comme ça et je serai toujours comme ça". On commence à savoir que notre organisme est une potentialité plutôt qu'un état et n'est pas une chose fixe.
Evidemment, il apparaît très évident d'être quelque chose de permanent et fixe, et ceci pour les raisons biologiques dont je parlais au début. Mais à travers la méditation, à travers cette investigation que nous faisons dans la méditation de regarder, nous nous apercevons que nulle part dans ce corps, dans cet esprit, dans ces émotions, nous trouvons quelque chose de solide, permanent et fixe.

Quand les bouddhistes soulignent l'importance de saisir l'impermanence, la contingence de l'être, c'est pour aller contre ces idées fixes que, quelque part en nous-mêmes, existe quelque chose qui n'est pas contingent, qui n'est pas impermanent. Alors systématiquement en Vipassana et dans les autres formes de méditation bouddhistes, nous essayons d'affirmer, expérimentalement et non théoriquement, la réalité que nous sommes un processus mais pas des choses. Nous sommes constamment en état de fluidité, de changement à chaque moment. C'est vraiment là une des choses les plus importantes à réaliser et à comprendre dans les enseignements du Bouddha. En même temps, cette compréhension, cette connaissance de notre impermanence est la base de cette idée inspiratrice qu'il est possible de devenir quelque chose d'autre, d'aller au-delà des limites, des limitations dans lesquelles nous sommes renfermés. C'est possible alors de s'épanouir jusqu'au moment où on devient Bouddha, c'est à dire complètement épanoui et plus enfermé dans ses idées névrotiques.
Si on va dans la tradition zen, surtout dans les écrits du grand maître japonais Dogen, vous avez certainement entendu parler de lui, c'est quelqu'un qui a vécu au 13è siècle au Japon, et le fondateur de l'école Soto au Japon. Il est très connu surtout pour ses écrits Le Shobogenzo : c'est une collection de petits essais sur plusieurs thèmes bouddhistes. Il n'est pas étonnant de découvrir un petit essai intitulé "La nature de bouddha"(busshô en japonais). Quand Dogen aborde ce sujet, il se demande : qu'est-ce que la nature de bouddha ? Et il répond : la nature de bouddha c'est : qu'elle est cette chose et comment est-elle arrivée ici ?

Ceci est une référence directe à ce dont Martine a parlé ce matin, ce koan que Houeï-nêng, le 6è patriarche de l'école zen en Chine, a donné à son disciple venu le voir au début du 8è siècle : quelle est cette chose et comment est-elle arrivée ici ? Et cette phrase, pour Dogen, ce koan, c'est la nature de bouddha. Et c'est peut-être pour beaucoup d'entre nous un peu bizarre. Pourquoi a-t-il dit ça ?
Il est frappant que Dogen n'ait pas utilisé de terme plus positif, même pas un terme comme la vacuité. Il considérait la nature de bouddha comme une question. Comme Martine a expliqué ce matin, cette question n'est pas une question intellectuelle, théologique, philosophique mais une question existentielle. C'est beaucoup plus qu'une formule, des mots, c'est une façon d'articuler la question qui devient notre vie. Ou inversement, c'est comme la vie qui devient une question pour nous-mêmes. A ce moment-là, on s'éveille, on commence à questionner, à être soupçonneux de toutes les idées fixes que nous avions jusqu'à maintenant. Ça remonte aussi à ce que j'ai dit au début de cet enseignement : c'est seulement quand un être devient une question pour lui-même que les possibilités de transformation, de changement, d'aller au-delà des limitations qui l'enferment, deviennent possibles.

Alors pour Dogen, de rester dans cet état de questionnement et de ressentir le corps, l'esprit, l'organisme, peut-être le monde entier en tant que question, en tant que quelque chose que nous ne comprenons pas, qui reste profondément un mystère pour nous, ce sens de mystère, ce sens de la perplexité de notre existence, c'est là que commence la voie spirituelle, la voie bouddhique, la voie médiane. Et dès qu'on perd ces questions existentielles, ces questions profondes, si on les remplace par exemple par des croyances religieuses, philosophiques, des certitudes émotionnelles, on arrête alors la possibilité de s'épanouir, de s'ouvrir encore plus, on est encore une fois renfermé dans des limites. On est encore coincé. Il n'y a rien dans ce monde qui ne peut fonctionner comme une telle limite. Même les croyances les plus profondes du bouddhisme, même les compréhensions qu'on a eues de la vie, même ces choses qui étaient vraiment authentiques et libératrices peuvent devenir les cavernes de Blake, les pièges, les prisons. Une prison bien entendu beaucoup plus sophistiquée, beaucoup plus raffinée mais néanmoins un renfermement, une prise.

Si on aborde le sujet de cette façon, on va donc au-delà de cette idée que la nature de bouddha est quelque chose de quasi permanent, de caché en soi-même, une sorte d'essence et on serend compte alors que la nature de bouddha est simplement une façon de décrire les possibilités transformatrices de cet organisme humain. Pour les bouddhistes bien entendu, le Bouddha devient un symbole de ce que nous pouvons devenir ultimement. Un symbole de transformation, le sommet de ce qu'on peut atteindre.

Transcription d'un enseignement donné pendant la retraite de mars 2004, à la Maison de l'Inde, Cité Universtitaire de Paris. Merci à Evelyne Boutron pour l'énorme travail de transcription de ce texte.