Cette sorte de méditation nous aide à réaliser ce que sont les choses pour nous, comment elles se présentent, ce qui est plutôt intéressant, parce qu'en fait, ce qui semble être le monde extérieur n'est qu'une image du monde. Celle-ci est profondément dépendante de ce à quoi nous choisissons d'être conscient, de la manière dont nous recevons les choses, et ce que nous en faisons ; donc vraiment l'idée que le monde et le soi sont séparés est trompeuse.

Qu'est-ce que le monde ? Bon, pour commencer c'est ce que vous choisissez de voir. Par exemple, l'algue bleu-verte peut ne pas signifier grand-chose pour vous, mais pour un biologiste elle peut signifier quelque chose. Elle peut même être tout son monde — il sait tout de l'algue bleu-verte mais ne sait rien des systèmes juridiques. Si vous êtes dans l'enseignement votre monde est circonscrit à l'éducation, si vous lisez les journaux le monde semble être circonscrit à la Yougoslavie, à l'Irak, ou à la Somalie et à une série sans fin d'horreurs et d'afflictions. Donc le monde est ce vers quoi nous choisissons de porter notre regard, ou ce qui est porté sous notre regard.

Le monde est aussi la façon dont nous percevons les choses. Nous pouvons percevoir les choses en termes d'ambition — comment avons-nous pu y arriver — ou nous pouvons percevoir les choses en termes de ce que nous ressentons par rapport à elles. Nous pouvons percevoir le monde comme un endroit effrayant, un endroit d'où il faut s'en aller. Ou nous pouvons percevoir le monde comme un endroit où nous sommes supposés être aimable et plein de compassion. Ce sont ces attitudes elles-mêmes qui vont naturellement conditionner la manière dont nous percevons le monde. Maintenant nous pourrions toujours en trouver de nouvelles à l'infini, mais l'idée centrale est que nous ne pouvons vraiment comprendre le monde tant que nous ne nous comprenons pas nous-mêmes, mais nous ne pouvons nous comprendre nous-mêmes tant que nous n'avons pas compris le monde ! Parce que les deux constituent une totalité, une continuité, différents bouts de la même chose. Ainsi, vous pouvez regarder un bout d'un bâton ou l'autre bout, mais ils font toujours partie du même bâton.

Il est certainement vrai que certaines personnes qui méditent peuvent devenir intensément obsessionnelles et conscientes d'elles-mêmes, mais ce n'est pas le but. C'est faire fausse route, c'est là où il y a incompréhension ; donc, la méditation comprend un élément de réflexion. Apprendre est important, parce qu'autrement nous nous retrouvons nous-mêmes obsessionnel, prisonnier d'un égoïsme qui est retraité dans des termes particuliers, tels que le désir de s'enfuir de tout cela, ou le désir d'avoir une expérience particulièrement plaisante, ou le désir de devenir quelqu'un de spécial possédant des connaissances ésotériques spéciales. Ces types de conduites et ces instincts peuvent se produire en nous, c'est vrai, mais le but de la méditation n'est pas de les développer, mais de les comprendre et de les transcender. Quand il y a pleine conscience et claire compréhension, quand nous sommes pleinement conscient de la nature de notre mental, alors nous voyons aussi la nature des désirs que nous avons. Ce n'est pas pour commencer à être moraliste à propos du désir, mais juste pour noter ce que nous ressentons lorsque nous désirons, avec l'esprit tendu vers l'objet de désir. L'idée est de comprendre ce mouvement d'essayer d'attraper quelque chose, d'avoir quelque chose, d'être quelqu'un ou d'aller quelque part — de vraiment noter cette sensation comme n'étant pas ce que doit être la pleine conscience. La pleine conscience en fait voit tout cela, et nous laissons passer tout cela.

Ainsi, en méditation nous sommes toujours en train de revenir vers le sol — vers l'endroit de la stabilité et de la détente, de la solidité et de la non-acquisition, de la non-arrivée, du non- devenir, de la non-obsession. C'est fondamentalement terrestre. Dès lors, plus nous pouvons faire cela, plus nous pouvons nous ouvrir à ce qui est en apparence le monde extérieur, parce que nous laissons passer nos réactions de défense ou notre avidité, notre égoïsme relatifs au monde. Nous arrivons plus facilement à éviter de suivre ces habitudes — ces schémas de comportement mental — et nous pouvons ainsi être beaucoup plus ouvert et en concordance avec le monde à travers ce type de méditation, si elle est pratiquée correctement.

Mais c'est aussi profondément vrai que nous devons traverser ces types d'états obsessionnels. Parfois l'esprit ramène les obsessions les plus stupides, des trucs ridicules qui n'ont pas la moindre cohérence. Ainsi, quand nous avons une de ces stupides pensées obsessionnelles, il ne faut pas en être irrité — penser que nous devenons fou, ou se demander ce que cela signifie —, mais il faut se contenter de la noter et de rester centré. Nous notons que cette pensée surgit et, au lieu de la suivre, de croire en elle ou de la rejeter, nous ne faisons que la noter comme une pensée qui traverse notre esprit. L'esprit peut penser à n'importe quoi, et ne manque pas de le faire une fois que nous commençons à lui refuser de penser à des choses en particulier. Dès lors, la pratique doit être non-obsessionnelle et non-égotique — elle doit consister à voir tout cela simplement comme des choses, des choses qu'on laisse passer.

Ce texte est un extrait d'Enseignements d'Ajahn Sucitto , tiré de Textes choisis n°6, parus aux Editions du Refuge.

 

Ajahn Sucitto est né à Londres en 1949. Sa première rencontre avec le Bouddhisme se produit à travers la littérature japonaise. La recherche d'un sens à la vie lui fait entreprendre un long périple vers l'Est. Il passe quelque temps en Inde puis, en 1975, il arrive en Thaïlande dans la région de Chiang Mai. Très vite, il décide de s'engager dans la vie monastique et passe trois années en Thaïlande où il rencontre Ajahn Sumedho qu'il retrouve en rentrant au pays, en 1978 et auprès de qui il décide de rester, assumant la responsabilité de l'édition et la publication de ses enseignements ainsi que d'autres publications du Sangha. Lui-même publie de nombreux ouvrages.

Ajahn Sucitto fait partie de ceux qui ont fondé « Cittaviveka », le monastère de Chithurst, en 1979. Il a aussi aidé en 1981 à établir un vihara dans le Northumberland, « Aruna Ratanagiri ». En 1984, il fait partie de la communauté qui commence le monastère bouddhiste

« Amaravati » devenu le grand centre du « Sangha Forest », au nord-ouest de Londres. Cela fait une vingtaine d'années qu'Ajahn Sucitto Bhikkhu enseigne et dirige des retraites en Europe, États-Unis, Afrique du Sud, Australie. Depuis 1992, il assume la responsabilité du monastère de Chithurst. Pour consulter son site: http://ajahnsucitto.org