Si vous lisez ce guide, c’est peut-être parce que vous avez envie de savoir pourquoi les gens méditent. Pourquoi est-ce qu'ils s'assoient immobiles, droits et silencieux pendant de longs moments ? À quoi pensent-ils? Si c'est une sorte de religion, en quoi croient-ils? Eh bien, peut-être que certains méditants suivent délibérément un type de pensée précis, peut-être que d'autres ont une foi profonde en un Dieu ou en une Vérité. Mais on peut aussi méditer sans cela. Pour faire simple, tout se résume à trouver la paix de l'esprit dans l'esprit lui-même. Que l'esprit soit bien l'endroit où chercher cela devient évident quand on reconnaît que l’être humain est profondément tendu et inquiet malgré les nombreuses avancées technologiques, médicales et sociales.

Quelles sont les racines de la violence, de l'égoïsme et de la méfiance ? Pourquoi, alors que nous possédons tant en un sens, vivons-nous aliénés et déprimés ? Comment apparaissent la joie et la compassion ? Ce sont quelques-unes des questions essentielles auxquelles la méditation peut vous aider à trouver des réponses personnelles.

Ce qui suit sont des conseils pour la méditation. Ils sont conformes aux enseignements donnés par le Bouddha il y a quelque 2500 ans. La qualité intemporelle de ces enseignements est telle qu'elle nous encourage à examiner nos états de mécontentement et de tension pour les comprendre et en éliminer les causes. Accomplir cela s’appelle l'« Illumination » ou l'« Éveil ». Cependant, même en ne parcourant que les étapes préliminaires du sentier de l'Éveil, un méditant peut éliminer de son esprit de nombreux éléments qui sont causes d''anxiété, de dépression, de tension et limitent son bonheur et sa faculté de compréhension personnelle.

Ainsi, la réponse à « Pourquoi méditer » est aussi évidente que « Pourquoi être heureux ? ». Elle est basée sur l'intérêt naturel que nous avons pour notre bien-être. À un moment ou à un autre la plupart d’entre nous considérons l’ensemble de notre vie et de nos états mentaux/émotionnels pour trouver une direction à suivre ou un lieu stable en nous- mêmes. Les exercices de méditation nous aident à le faire en développant une attention introspective constante connue aussi sous les noms de « pleine attention » et de « pleine conscience » (sati-sampajañña). La « pleine attention » est une attention constante à une expérience particulière, alors que la « pleine conscience » est la compréhension qui peut apparaitre quand cette attention est constante. La pleine conscience s'accorde à ce qu’il y a de spécifique mais de changeant dans une sensation, un sentiment, une humeur ou une idée. Pratiquées ensemble, la pleine attention et la pleine conscience offrent un moyen de maintenir une vision directe de notre vie intérieure à un instant donné. C’est cela la méditation bouddhiste. Elle nous offre une voie pour arriver à nous connaître directement et en profondeur.

Méditer sur quoi ?

Le plus souvent, la méditation bouddhiste se concentre sur les sens, les sensations de notre corps ainsi que sur le comportement et la nature de notre esprit, là où nous expérimentons la souffrance ou l'aisance. Le corps et l’esprit forment la base même de ce que nous ressentons être. Malgré cela, et bien que nous sachions ce que le corps et l’esprit sont capables de faire, la plupart du temps nous ne comprenons que superficiellement leur nature fondamentale et comment préserver leur bien-être. Par manque de conscience, que ce soit au travail ou ailleurs dans notre vie quotidienne, nous adoptons des postures inadaptées qui abîment notre corps. Des visions, des sons, des contacts, des pensées, des humeurs, et plus particulièrement les émotions et les pensées, balaient et submergent l'esprit.

Au sens bouddhiste du mot « l’esprit » n’est pas seulement un organe à penser. Sa qualité essentielle est plutôt la conscience. C'est une sensibilité qui répond aux pensées et aux émotions. En conséquence, cette conscience mentale « apprend » un comportement psychologique, comme la générosité et la confiance ou l’aversion et l’obstination. Il en résulte un ensemble de tendances psychologiques et d'habitudes mentales établies qui modèlent notre vie pour notre bien ou notre malheur. Pour établir la paix dans l’esprit il est donc nécessaire de comprendre la nature de la conscience mentale – cet esprit ou « cœur » (citta) – et le comportement qu’elle adopte. La conscience reçoit des impressions, comme « amical » ou « douteux », ainsi que des ressentis de plaisir et de douleur. Le comportement mental consiste à réagir, à répondre, à saisir ou à se retirer. Tout cela surgit en fonction de ce qui est reçu. Ce comportement nourrit en retour la conscience, ce qui déclenche de nouvelles réponses. La plupart d'entre nous pourrions passer toutes nos journées à nous occuper seulement de ce que nos esprits produisent.

Si nous avons une vue d’ensemble et que nous comprenons cet esprit, certaines vérités deviennent évidentes. Si nous pensons de façon malveillante ou avide nous ne sommes jamais satisfaits. Si nous sommes déprimés ou exaltés, ce qui s'ensuit est de la souffrance pour nous-mêmes et pour les autres. Par contre des comportements et des réflexions guidés par l’honnêteté, le calme ou la bonté apportent un effet positif. En observant comment fonctionne ce principe (appelé « kamma » ou « action ») nous déverrouillons notre potentiel de joie, de compassion, de clarté et de stabilité. En tant que technique d’observation, la méditation nous procure une vue d’ensemble des causes que l’esprit génère et de leur effets. La méditation soigne également. Elle nous permet d’abandonner ce qui blesse, d'entrer en contact avec ce qui est bon et enrichissant et de le développer. Il n’y a rien de plus essentiel à apprendre pour bien vivre sa vie.

En y regardant de plus près on distingue dans notre comportement mental trois domaines qui conduisent à la tension ou à l’harmonie. Premièrement il y a les buts. S’ils sont flous ou inconsidérés, ils nous amènent à faire du tort, à nous-mêmes ou aux autres. Même en réfléchissant juste un peu, nous pouvons réaliser que les actions dont les buts sont violents, malhonnêtes ou toxiques blessent la nature sensible de l’esprit. Agir en suivant ces tendances nous fait perdre clarté et respect de nous-mêmes. Cela affaiblit aussi notre respect pour les autres et l’intérêt que nous leur portons. Pourtant les gens agissent selon ces penchants parce qu’ils ne réfléchissent pas à la nocivité potentielle de leurs effets ou bien parce qu’ils ne sont pas en contact avec des valeurs plus positives. La méditation nous donne un but bénéfique : être clair et attentif à ce que nous faisons et à comment nous en sommes affectés, instant après instant.

Deuxièmement, il y a la façon de réagir à ce avec quoi nous entrons en contact. La vie quotidienne offre de nombreuses occasions d’être en contact avec des images ou des sons qui nous crispent, nous distraient ou nous déséquilibrent. Cela peut mener à une perte de présence et de valeur morale.

A cause de cette perte, le désir et l’avidité peuvent surgir. Quand les gens perdent l’équilibre qui est en eux, ils recherchent souvent des expériences distrayantes ou stimulantes. D’autres contacts sont fortuits : la violence, la peur, l'enthousiasme exagéré et la convoitise s’étalent fréquemment sur la voie publique, que l’on souhaite ou non y participer. La méditation bouddhiste aide à se concentrer sur les contacts appropriés. Nous nous concentrons sur les sensations dans le corps ou sur nos humeurs et nos façons de voir les choses pour revenir au moment présent. Nous commençons à comprendre comment nous sommes affectés et comment nous réagissons. Nous le faisons pour maintenir la clarté et dissiper les préjugés.

Le troisième facteur de déséquilibre et de tension est celui des moyens. Il peut s'agir d'une mauvaise maîtrise de ce que nous faisons, d'une habileté insuffisante ou d'un manque d’attention. Dans ces cas-là, même essayer d’être utile tourne mal et conduit à des malentendus. On n'a peut-être pas été pleinement conscient des spécificités d’une situation, du bon moment, du bon endroit ou des qualités des autres personnes impliquées. Si l’on n’est pas conscient et habile, les bonnes intentions peuvent tourner court et mener à la désillusion et à la détresse.

La méditation dispose d'une gamme de moyens habiles pour se débarrasser des buts malavisés et des réponses malhabiles.

Ce que ces moyens habiles ont en commun, c’est qu’ils nous entraînent à nous occuper du corps et de l’esprit avec clarté, soin et respect. L’action basée sur la clarté, le soin et le respect est la façon la plus fiable d’entrer en relation avec tout être vivant, et nous devons commencer par nous entraîner sur nous-mêmes. En méditation nous faisons juste cela, de façon minutieuse et approfondie.

Trois attitudes essentielles pour méditer

Quelle que soit la manière de se concentrer sur le corps et l'esprit, trois attitudes essentielles devraient toujours être mises en avant. Ce sont la bonne volonté, l'empathie et le lâcher-prise. Les deux premières attitudes atténuent la malveillance et la dureté. Elles délassent l'esprit et en éclaircissent la tonalité. Lâcher prise signifie être plus libre et plus spacieux. Cela veut dire simplifier la quantité de données pour améliorer la qualité avec laquelle nous les recevons et la façon dont nous y répondons. Lâcher prise, c’est gagner de l'aisance et de la clarté. Grâce à ces attitudes nous n'avons pas besoin de grand-chose pour alléger notre cœur.

Que la tension soit causée par la colère, le deuil, l'anxiété ou un sentiment d'inadéquation, la clé pour la dissiper est le lâcher-prise. En méditation « lâcher prise », c’est non seulement reconnaître l’objet de la tension, mais examiner et relâcher la tension elle-même ainsi que la résistance et l'agitation qui sont autour. Si nous ne le faisons pas, en essayant de chasser ou de dissimuler, nous ajoutons simplement d'autres pensées et d'autres sensations à la tension ou à l'irritation première. Ce n'est pas en rajoutant des ingrédients au mélange que nous pourrons trouver la solution à notre dilemme mental. Employer la répression ou la force de volonté ne nous aide pas non plus. Donc, « lâcher prise » signifie saisir et contempler un état confus ou tendu, attentivement et avec empathie. La qualité même de cette attention remplace ce à quoi résiste l'esprit ou ce qu'il demande. Un sentiment de relâchement et de soulagement y répond.

La première étape de tout lâcher-prise est le « pas en arrière » appelé aussi non- attachement. Il embraye le lâcher-prise en décrochant l'esprit du sujet qui l'exalte. Il ne s'agit pas d'éviter ou de supprimer le sujet, mais de le voir de façon claire et spacieuse. Le non- attachement est lié au fait de se réinstaller dans le moment présent et de se détendre dans la façon dont les choses sont maintenant, de lâcher les « Je devrais. » et les « Je n'aurais pas dû. », le passé, le futur, l'imaginaire et de rencontrer les choses telles qu'elles se passent au présent. Ce n'est pas facile. Le lâcher-prise doit être soutenu par une pleine attention et une pleine conscience stables et concentrées. Celles-ci nous procurent les moyens de nous occuper de ce qui se passe maintenant sans en rajouter ni essayer de l'arranger. Nous apprenons à éprouver le plaisir ou la douleur comme des événements mentaux au lieu de répondre à ces sensations par des réactions d'irritation, de saisie ou de quoi que ce soit d'autre. Nous contrôlons ainsi les retours d'information entre le comportement et l'attention afin que l’esprit trouve un lieu calme et stable au milieu des sentiments qui changent. C'est cela le résultat du lâcher-prise.

Le lâcher-prise signifie aussi donner aux choses le temps de bouger et de s'installer. C'est être patient avec soi-même. Il s'agit de ne pas se comparer aux autres et de lâcher les images de soi. Le lâcher-prise nous rend plus souple et nous ouvre l'esprit. Il s'enracine dans la compréhension que les choses changent et qu'elles peuvent changer en mieux si nous sommes attentifs, conscients et que nous laissons de côté les distractions et la négativité.

Comme elle travaille à la base de notre comportement, la méditation traite aussi de nos relations aux autres. Se référer en conscience à son propre corps et à son propre esprit demande de l'attention et nous entraîne à être en empathie. Quand nous sommes conscients de la façon dont surgissent nos propres souhaits et inquiétudes, nous sommes plus susceptibles d'éprouver de la compassion et de la sollicitude envers les autres. Cela influe sur la façon dont nous entrons en contact avec l'expérience de la vie. Si nous avons un but juste et des moyens habiles, et que nous sommes témoins d'actes de violence ou d'événements pouvant provoquer en nous peur ou désespoir, nous pouvons les contempler avec un esprit qui n'est pas emporté par des réactions de panique ou d'abattement. Peu importe le contact interne ou externe, nous pouvons trouver un équilibre qui mène à la disparition de la tension, de la souffrance ou de l'insatisfaction générale. C'est cela la satisfaction. C'est une notion particulière que d’être satisfait de soi-même, mais en cela nous sommes présents. C'est tout ce que nous pourrons jamais être.

Pourquoi pas ?

A quelqu'un qui souhaite se former à la méditation je recommande toujours de rechercher les conseils d'amis ayant la même tournure d’esprit et, si possible, l'avis d'un maître d’expérience et de confiance. La vue d'ensemble sera utile pour garder l'image globale à l'esprit, mais le maître procurera à chaque élève des conseils plus précis et spécifiques sur le détail du processus en cours. Il ou elle pourra alors aider à répondre aux exigences du moment et aux développements de la méditation. Dans le guide qui suit, j'ai essayé d'agir comme un maître qui peut répondre aux difficultés courantes et recommander des progressions lorsqu'elles deviennent possibles.

Il se peut que la méditation introspective et concentrée ne convienne pas à certaines personnes ou qu'elle doive être approchée avec précaution. La première raison d’être prudent, c’est si le cerveau est chimiquement déséquilibré, car des débordements émotionnels et psychologiques peuvent survenir. Si l'on utilise des médicaments pour maintenir un équilibre mental, il n'est pas recommandé d'arrêter le traitement sans l'assistance d'un médecin, d'un thérapeute ou d'un maître.

Même si nous ne pouvons pas pratiquer la méditation prolongée lors de longues retraites, la pratique de la pleine attention et de la réflexion peut constituer la base d'une vie éthique et harmonieuse.

D'un autre côté, les handicaps physiques ne sont pas des problèmes insurmontables. Beaucoup de personnes affligées d'un handicap chronique trouvent que cultiver les fondements de la pleine attention leur procure d'énormes bienfaits et parfois même un soulagement de la douleur.

Donc, la première question à se poser pour développer la pleine attention et la pleine conscience est : pourquoi pas ? Si vous sentez que cela vaut la peine d'essayer, commençons.

Ce texte est un extrait d'Enseignements d'Ajahn Sucitto, tiré de "La méditation, une voie vers l'éveil", parus aux Editions du Refuge.

 

Ajahn Sucitto est né à Londres en 1949. Sa première rencontre avec le Bouddhisme se produit à travers la littérature japonaise. La recherche d'un sens à la vie lui fait entreprendre un long périple vers l'Est. Il passe quelque temps en Inde puis, en 1975, il arrive en Thaïlande dans la région de Chiang Mai. Très vite, il décide de s'engager dans la vie monastique et passe trois années en Thaïlande où il rencontre Ajahn Sumedho qu'il retrouve en rentrant au pays, en 1978 et auprès de qui il décide de rester, assumant la responsabilité de l'édition et la publication de ses enseignements ainsi que d'autres publications du Sangha. Lui-même publie de nombreux ouvrages.

Ajahn Sucitto fait partie de ceux qui ont fondé « Cittaviveka », le monastère de Chithurst, en 1979. Il a aussi aidé en 1981 à établir un vihara dans le Northumberland, «Aruna Ratanagiri». En 1984, il fait partie de la communauté qui commence le monastère bouddhiste

« Amaravati » devenu le grand centre du « Sangha Forest », au nord-ouest de Londres. Cela fait une vingtaine d'années qu'Ajahn Sucitto Bhikkhu enseigne et dirige des retraites en Europe, États-Unis, Afrique du Sud, Australie. Depuis 1992, il assume la responsabilité du monastère de Chithurst. Pour consulter son site: http://ajahnsucitto.org