S’accrocher ou pas? La saisie est une tendance primaire. Nous avons souvent le sentiment que le monde et les choses qui nous entourent nous collent à la peau. Que d’une certaine manière nous faisons office d’adhésif. A chaque fois que nous entrons en contact avec un objet par le biais de nos sens - la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, les sensations ou les pensées - la tendance à la saisie a l’opportunité de se manifester.

Par exemple, dès que nous regardons quelque chose, nous nous identifions à cette chose : « je » suis en train de regarder une fleur devient rapidement « j’ » aime cette fleur, « je » veux cette fleur pour « moi ». En tant qu’expérience, ce n’est pas impersonnel ; nous ne commentons pas intérieurement : « il » y a une fleur, la fleur existe, ou bien la fleur est perçue. Cela devient plutôt immédiatement « ma » pensée fantastique ou bien « ma » pensée terrible. Un problème se transforme instantanément en « mon » problème. Il devient l’unique élément présent dans notre vie à cet instant.

Lorsque nous ne nous agrippons pas, notre expérience devient plus vaste. Nous pouvons nous engager avec le monde de façon plus ouverte. Ainsi, nous commençons à purifier notre esprit. Ce genre de purification n’a rien à voir avec l’idée de devenir un saint, d’être parfait, ni même de se débarrasser de toute impureté. Elle s’apparente plutôt à l’idée de rentrer en contact avec le monde sans s’agripper. De rencontrer pleinement les événements, les conditions sans s’y attacher, sans se laisser perturber.

En nous identifiant à ce que nous percevons, à notre expérience, nous nous solidifions. Il en va de même pour l’objet de perception. En nous figeant, nous nous réduisons à ce à quoi nous nous accrochons. En nous restreignant à cela, nous l’amplifions. Il en résulte un sentiment de blocage, de paralysie, la sensation de manquer de liberté. C’est comme si, par exemple, une pensée qui venait de surgir nous attrapait et nous tenait, au lieu de faire l’expérience qu’une pensée éphémère est apparue, et qu’elle a émergé en fonction de certaines conditions. Ainsi ce mécanisme de saisie va nous faire exagérer le pouvoir des pensées.

Ce mécanisme peut être démontré par un exemple pratique. Supposons que je possède un objet auquel je tiens - un petit bol coréen par exemple. Parce qu’il est à moi et qu’il m’est précieux, je le saisis. Je le tiens dans la paume de ma main en resserrant mon point. Si je fais cela pendant un certain temps, deux choses en résultent : je vais avoir une crampe dans le bras, et vais être incapable d’utiliser ma main pour quoi que ce soit d’autre. Ce qui signifie que je suis réduite à ce à quoi je m’accroche. La solution à cette attitude lors d’un contact n’est évidemment pas de se débarrasser de ma main, ni de l’objet auquel je m’accroche. C’est un peu trop violent. L’objet n’a pas demandé à être saisi, bien que la publicité et l’emballage l’aient rendu attrayant. La méditation peut nous aider à ouvrir la main avec douceur. Et permettre ainsi à l’objet de reposer avec légèreté dans la paume. De cette façon, la possibilité de se mouvoir et d’être libre devient effective.

LA SAISIE NEGATIVE

Il existe deux façons de s’agripper : en désirant, et en rejetant. Lorsque nous rejetons quelque chose, nous nous accrochons d’une manière négative. Mais c’est le même processus d’identification, de solidification, d’isolement, de limitation et d’amplification qui se met en place. Souvenez-vous de la dernière fois où vous avez détesté quelqu’un. Vous ne supportiez pas de le voir. Lorsque vous le rencontriez, vous remarquiez immédiatement ses défauts et l’aviez constamment à l’esprit. Lorsque nous nous agrippons par rejet, nous nous resserrons sur l’objet ou la personne, et y consacrons énormément d’énergie. Cela pourrait expliquer certaines tensions, et le sentiment d’épuisement que nous pouvons rencontrer dans notre vie.

Il y a quelques années, je me suis rendue dans un centre de méditation en Amérique du Nord. J’allais effectuer une retraite silencieuse pendant un mois. Comme il est de coutume pour ce genre de retraite, j’étais affectée à une tâche journalière durant une heure. J’aimais éplucher les légumes, je choisis donc de travailler à huit heures du matin, afin de les préparer pour le repas de midi - le principal de la journée. Puisque nous étions trente retraitants, la quantité de légumes à éplucher était importante.

Mon estomac étant fragile, je ne peux manger aucune sorte de poivrons. Mais nos cuisiniers semblaient affectionner ce genre de légumes, et j’étais accueillie chaque jour par une pile de poivrons à éplucher. Je savais donc qu’il y aurait au moins un plat que je ne pourrais consommer. Comme cet événement était quotidien, j’avais régulièrement l’occasion d’être contrariée. Je pouvais voir que j’avais le choix - m’agripper négativement ou pas aux poivrons, et les identifier comme étant un obstacle ou pas à ma méditation.

Une après-midi, je contemplais de fins nuages traversant le ciel. A ce moment-là, je m’aperçus que les poivrons pouvaient être comme ces nuages qui avançaient, et que j’avais le choix. Soit je pouvais les laisser traverser mon champ de vision de manière spacieuse. Soit je pouvais être comme un hérisson - quelle que soit la plus petite chose qui tombe sur son dos, elle se retrouve coincée entre ses épines, et finit par se décomposer. Dans ce cas, la concentration me permit de créer de l’espace lorsque je rentrai en contact avec les poivrons. L’investigation quant à elle m’aida à percevoir les conséquences négatives de la saisie. Je pus ainsi être avec les poivrons de façon plus légère.

Après avoir quitter la Corée, je suis allée vivre en Angleterre, et ai été femme de ménage pendant dix ans. Ce que je redoutais le plus, c’était de nettoyer les salles de bains, et plus particulièrement les toilettes. Qu’allais-je trouver au fond de la cuvette? Je reculais avec dégoût si je voyais quoi que ce soit, et tirais rapidement la chasse en détournant le regard. Un jour, alors que je participais à une retraite de méditation ; j’allais comme à l’accoutumée accomplir ma tâche de nettoyage. J’entrais calmement dans les toilettes, levais le couvercle - il y avait quelque chose de brun et d’assez gros qui flottait. Cela ne m’affectait pas. J’observais attentivement la scène avec intérêt et impartialité. Je vis simplement la chose telle qu’elle était – une forme, rien de plus, rien de moins. Je tirais malgré tout la chasse, car ce n’était pas censé rester là, mais aussi parce que j’étais ici pour nettoyer. Aucune perturbation n’apparut - juste un sentiment d’ouverture, de clarté. Et cela, parce qu’il n’y avait eu aucune exagération à ce moment-là. La méditation avait créé un espace suffisant pour observer les choses différemment.

Le problème ne provient pas de l’objet lui-même, mais plutôt de la manière dont nous avons tendance à mettre l’accent sur ses mauvais aspects. Je pus observer cela, alors que ma grand-mère faisait face à la maladie et à l’incontinence. Un matin alors que je prenais soin d’elle depuis quelques jours, de la matière fécale était répandue sur le tapis de la chambre. En arrivant pour la lever, je ne vis pas les excréments et marchai dessus. J’en répandis partout, avant de constater ce qu’elle avait fait et moi également. Je restai paralysée un instant. Et je ressentis ces habituels tremblements de panique, de colère et d’impuissance face à une situation imprévue et difficile. Mais je réalisais combien c’était inutile. Je n’en avais pas besoin, ils ne m’étaient d’aucune utilité pour gérer la situation. Au contraire, ils détruisaient la sagesse et la compassion.

Je n’exagérais pas le spectacle auquel je faisais face et décidais de prendre soin de la situation telle qu’elle se présentait. Je remarquais qu’elle pouvait être habilement reçue et traitée avec compassion. Il suffisait de prendre les choses les unes après les autres - tout d’abord, faire la toilette de ma grand-mère, puis nettoyer la chambre, la salle à manger, et la cuisine. Quelle ne fut pas ma surprise de pouvoir achever tout cela en une heure, et sans avoir à me presser. Je compris que comme je n’avais pas exagéré la situation et comme je ne m’y étais pas agrippée, j’avais pu être plus efficace et à l’aise.

RENCONTRE AVEC LE MONDE DES SENS

Notre rencontre avec le monde est multidimensionnelle. Nous voyons une fleur, nous reconnaissons que c’est une fleur, nous observons ses couleurs, nous ressentons la texture de ses pétales, et nous pouvons humer son parfum. Pourtant, lorsque nous voyons quelque chose, pouvons-nous réellement l’observer sans nous en saisir, sans l’exagérer de quelque manière que ce soit ? Si je m’identifie à l’objet, le processus d’agrippement va se mettre en place. Il s’en suivra un phénomène de solidification, puis de limitation, d’amplification et d’exagération.

Lorsque je regarde une belle (et coûteuse) robe dans une vitrine. Vais-je la voir comme une tenue de saison que « je » dois absolument acquérir pour me sentir mieux, et surprendre mes amies ? Ou vais-je simplement voir une robe, arborant de jolies couleurs, ayant une belle forme, et que je pourrais finalement essayer, si ma disponibilité et mes finances le permettent ? La première situation va déclencher de nombreux sentiments et pensées en rapport avec l’acquisition de cette robe, mais aussi une augmentation du désir de la posséder. Dans la deuxième situation, les choses se feront de manière ouverte et légère. En effet, en ne s’identifiant pas au besoin d’acheter et de posséder cette robe, la rencontre avec l’objet se fait sans rigidité ni obsessions.

J’avais l’habitude de rendre visite à deux maîtres zen lorsque j’étais nonne en Corée. L’absence de tensions qui émanait de leur présence était vraiment perceptible. Ils semblaient spacieux. Souvent lorsque quelque chose à laquelle je m’agrippais me gênait, s’il m’arrivait de leur rendre visite à ce moment-là, cela s’évaporait tout seul. C’est un sentiment que nous ressentons parfois lorsque nous ne nous agrippons pas, et que nos coeurs sont ouverts. Nous pouvons alors créativement rencontrer l’instant présent, et nous y engager pleinement.

VOIR

Je suis retournée en Corée en 2004 après bien des années. Tout avait changé, de grands immeubles avaient poussé çà et là. Cette expansion s’étendait jusqu’en banlieue, devant le temple d’un ami moine. A l’époque celui-ci était en pleine campagne, arboré de monts et de pins. Ces vertes collines sont toujours visibles en arrière-plan. Mais devant, l’unique vue donne sur ces immeubles bien plus haut que le temple. Je me demandais comment mon ami pouvait vivre dans de telle condition.

Cependant, il était vain et douloureux de cultiver de l’amertume à l’égard de ces immeubles. Après tout, ça ne les aurait pas fait disparaître. Au lieu de cela, mon ami les regardait tels qu’ils étaient - larges et grands, abritant de nombreuses personnes qui avaient besoin d’un lieu pour vivre, et ayant tous la nature de Bouddha, ainsi que le potentiel de s’éveiller. Au-delà du contact immédiat que nous avons avec les choses, nous pouvons également déceler les conditions qui lui ont donné naissance. Notre contact avec le monde devient plus riche et permet d’être observé sous différents angles.

Durant ma retraite dans le Massachusetts, je partais chaque jour pour une longue marche méditative sur des chemins enneigés. Dans la forêt, on pouvait trouver quelques bouleaux disséminés çà et là. J’affectionnais ces arbres : ils étaient grands, bien droits, et blancs. Je les contemplais avec émerveillement. Pendant quelque temps, je pouvais entrer en communion avec leur beauté, sans que mon esprit soit agité. Puis je finissais par me saisir de l’expérience, et commençais à proliférer. « mmm, j’aime vraiment ces arbres. Ca serait bien d’avoir les mêmes dans mon jardin. Oui, voyons, le jardin devrait être assez grand. Où pourrais-je donc trouver ces arbres ? Pourquoi pas dans cette jardinerie près de Bordeaux ? » Bien évidemment, je n’étais plus du tout avec les arbres. Je me retrouvais en France et dans le futur. Cette expérience me montra qu’une réelle appréciation disparaît dès lors que nous nous saisissons de l’expérience, et que nous commençons à envisager des choses à son sujet. En effet, l’agrippement et la planification nous écartent de l’expérience elle-même.

Une autre chose que nous faisons, c’est de nous agripper visuellement à quelque chose qui n’est pas là, ce qui est particulièrement pernicieux. En 2000, mon mari et moi avons quitté l’Angleterre pour venir vivre en France. Notre maison était en rénovation. Nous voulions aménager le grenier en bureau pour mon mari, et également faire une petite salle de méditation. Mais nous avions besoin de faire construire un escalier pour atteindre ces pièces. J’eus la vision d’un bel escalier en bois massif. Cependant, il était difficile de trouver un bon charpentier, et nous avons fini par prendre le seul qui était disponible. L’escalier de nos rêves n’est jamais apparu. Au lieu de cela, nous nous sommes contentés de quelque chose de fonctionnel en pin, et assez raide.

A chaque fois que je l’empruntais, je me sentais bizarre, il y avait comme un sentiment d’incohérence et de dégoût, et ce, jusqu’à ce que j’y prête vraiment attention. Je commençais par remarquer qu’à chaque fois que je montais cet escalier, je voyais en fait deux escaliers côte à côte - celui qui était vraiment sous mes pieds, et celui que j’imaginais, et qui n’existait pas. Je ne rentrais pas en contact avec l’escalier tel qu’il était, mais plutôt comme j’aurais voulu qu’il soit. J’étais l’unique auteur de cette frustration inutile. Dès que je m’aperçus que j’étais accrochée à quelque chose qui n’était pas là, je lâchais prise, et empruntais paisiblement cet humble escalier. Après tout, il faisait bien son travail.

Remarquez si vous vous agrippez de la sorte à quelque chose qui n’est pas là. Vous promenez-vous avec une double vision des choses - celle qui est, et celle que vous voudriez qui soit, ou celle qui n’est pas là ? C’est une manière de vivre bien douloureuse, car elle crée un fond de frustration.

Une des choses auxquelles nous pouvons également nous agripper, c’est la façon dont nous nous voyons. Nous avons souvent une idée fausse de nous-mêmes. Et nous pouvons être surpris lorsque nous nous regardons dans un miroir, et que le reflet ne correspond pas à l’image mentale que nous nous en faisons. Cela peut devenir dangereux de s’agripper à une image mentale. En effet, une des formes de l’anorexie semblerait provenir d’une sérieuse aggravation de l’agrippement à cette double vision. La personne anorexique a une vision erronée de son corps. Cette méprise provient d’une perception altérée - c’est-à-dire que ce qu’elle perçoit dans le miroir, ne correspond pas à son image mentale de son corps. Pour harmoniser ses deux images, la personne se prive de nourriture. Un exemple extrême, qui pour beaucoup d’entre nous, est aisé de reproduire de manière différente.

ECOUTER

Un des stress permanents de la vie moderne, c’est le bruit : les bruits de fond, les bruits de rue, le bruit fait par les autres.  Lorsque nous avons déménagé en France, il y avait d’importantes fondations en béton dans le jardin. Nous voulions les faire disparaître, mais elles étaient si épaisses qu’il a fallu faire venir un marteau-piqueur. Le jour où l’ouvrier est arrivé pour effectuer les travaux, il faisait beau et je voulais travailler dans le jardin. Mais le son était si puissant, presque accablant - que je décidais d’expérimenter la méditation sur le son.

En pratiquant cette forme de méditation, vous écoutez les sons sans analyser, nommer, saisir ou rejeter quel que soit le bruit qui s’élève. Vous ne suivez pas les sons, vous les laissez venir à vous. Alors qu’ils apparaissent,  portez minutieusement votre attention sur eux avec une conscience ouverte.

C’est la procédure que j’ai utilisée dans le jardin. Alors que j’étais en train de bêcher, je pénétrais le son produit par le marteau-piqueur. C’était très puissant et occupait tout l’espace. Mais ce n’était pas un bruit fixe et unique. En y prêtant attention, en écoutant intensément, j’étais consciente de sa fluidité et de sa nature changeante. Je remarquais qu’en m’éloignant pour aller planter les bulbes, l’occasion d’être dérangé et de s’agripper à ce bruit strident était plus fréquente. Lorsque je revenais près du marteau-piqueur et entrais à nouveau entièrement dans le son, j’allais très bien. Une attention focalisée me permit de faire l’expérience de ce bruit fort de façon spacieuse. Mais dès que je créais une séparation entre moi et les sons, dès que je me sentais en dehors d’eux, le jugement et l’aversion apparaissaient. Je pus voir clairement que j’avais le choix - créer un espace dans lequel écouter le son, ou bien me figer, et le son avec. C’est-à-dire, créer deux entités séparées ne s’écoulant pas dans un continuum de contact et de relation. Et donnant ainsi naissance à de la raideur et de la tension.

Un jour, alors que j’enseignais à un groupe de méditation, un voisin s’est soudainement mis à tondre la pelouse en écoutant du rock. J’invitais les participants à pratiquer la méditation sur le son. A la fin de la journée, certaines personnes m’ont dit avoir été terriblement gênées par les bruits. D’autres, après s’être ouvertes aux sons avec une conscience directe, se sont senties très spacieuses.  Bien que les sons aient été les mêmes pour tous, l’attitude et la manière de les prendre en considération ont fait la différence. En s’agrippant de façon négative, certaines personnes se resserraient autour des sons, affectant ainsi leur conscience et leur ressenti. En considérant les sons comme étant déplaisants, la saisie était d’autant plus rigide, ce qui permettait ainsi à la perturbation d’être plus puissante. Pour d’autres personnes, le fait de s’ouvrir aux sons dissipait leur pouvoir perturbateur. Les sons se répandaient dans un environnement où rien n’était rejeté.

Nous ne devons pas associer la méditation au simple fait de s’asseoir dans une pièce silencieuse. En effet, lorsque je médite j’accueille tous les sons comme étant des outils de conscience - ils m’aident à revenir dans le présent, assise, debout, marchant, écoutant, vivante, et avec un grand potentiel. Si je suis dans une écoute méditative, les sons ne sont pas envahissants. Ils prennent part à la mélodie de la vie. Ils me rappellent mon lien avec le monde.

D’un autre côté, nous devons faire attention à ne pas utiliser une ambiance bruyante, pour éviter d’être conscient de nos pensées, nos sentiments ou nos sensations. Le monde moderne offre délibérément une quantité de sons et de musique, afin de nous distraire, de nous tranquilliser. Le silence peut alors devenir menaçant. Comment pouvons-nous trouver la liberté, la tranquillité en prêtant l’oreille au silence, de même qu’en écoutant les sons de la vie ?

L’INFLUENCE DES MOTS

Lorsqu’une personne s’adresse à vous, remarquez comment vous êtes influencé par ses propos. Certaines émissions télévisées peuvent avoir exactement le même effet. Vous vous sentez bien, et l’instant d’après vous ressentez de la colère envers quelqu’un qui ne vous a rien fait. Une amie peut facilement vous monter la tête contre un ami commun. Si une personne médit à propos d’une autre, à moins que vous ne fassiez preuve d’une grande force, vous serez probablement influencé par ses paroles. Si à plusieurs reprises, vous êtes critiqué, il vous faudra être extrêmement stable pour ne pas tomber sous l’influence d’un langage négatif; mais aussi pour ne pas vous sentir mal. C’est un des cadeaux qu’offre la méditation: vous aider à demeurer dans le présent, de manière stable et soutenue. Ce qui permet d’être ancré telle une montagne, en demeurant aussi vaste que l’océan. Ce sont les qualités que nous essayons de développer lorsque nous écoutons quelqu’un.

Une fois lors d’une réunion, une personne m’a accusée de trop organiser et de tout vouloir arranger, et m’a demandé à plusieurs reprises d’arrêter d’administrer tout le monde. C’était plutôt difficile à entendre, cependant j’en pris bonne note. Je m’efforçais d’éviter de me juger trop sévèrement et essayais de voir quelles étaient les situations qui nécessitaient de l’organisation et ou je pouvais être utile. Mais j’examinais également celles qui n’avaient pas besoin de moi et dont je n’avais pas à m’occuper, afin de ne pas nourrir cette tendance à vouloir tout organiser. En étudiant cette habitude, je m’aperçus que j’avais le sens pratique et les pieds bien sur terre. Ce qui pouvait être très utile. Mais lorsque cette tendance se rigidifiait et s’amplifiait, elle devenait gênante pour autrui, pouvait être pénible pour moi aussi et devenir une véritable source de tension.

Une autre fois, un collègue me reprocha un bon nombre de choses dans un langage assez dur. Alors qu’il m’expliquait tout cela, il était clair que ça n’avait rien avoir avec ce que j’avais pu faire ou dire. J’écoutais sans l’interrompre, sans m’identifier à cela. Je voyais en même temps qu’il était pris dans un tel flot, que rien n’aurait pu faire une différence, quoi que je dise. J’attendis donc qu’il termine. A la fin de cette attaque verbale, j’ai manifesté calmement mon désaccord, et le laissais. J’acceptais un peu plus tard ses justifications alors qu’il se confondait en excuses.

Qu’est-ce qui peut vous aider à demeurer calme et ouvert ? Dans quelles situations vous sentez-vous solide et confiant, et celles où vous ne l’êtes pas ? D’une manière générale, le développement de la concentration en méditation vous aidera à être plus calme, et donc à vous sentir plus solide et stable. Cultiver l’investigation vous permettra de rentrer en contact avec les situations de façon multidimensionnelle, et non à partir d’un point de vue unique. Cela vous donnera l’occasion de répondre de manière créative, au lieu de vous retrouver bloqué.

SENTIR

Nous pouvons nous retrouver dans des situations similaires de saisie et d’agrippement, avec les odeurs et les parfums. Si notre sens olfactif fonctionne convenablement, un bouquet de senteurs s’offre à nous. Si nous sommes attentifs, ce peut être un formidable cadeau. Nous pouvons jouir du parfum enivrant d’une fleur, de la fragrance épicée d’un ami proche, de l’odeur intense du pain dorant au four. La méditation nous aidera à être pleinement conscients de ces senteurs. Si nous ne nous agrippons pas, nous pouvons réellement être plus présents à elles.

J’adore essayer de nouvelles choses, et aime beaucoup les parfums et autres fragrances. Pourtant, j’y suis allergique et ne peux donc pas en porter. Alors à chaque fois que je suis à l’aéroport devant un comptoir de parfum, je suis interpellée par deux tendances associées, que sont l’attirance et l’expérimentation. Alors que j’entre en contact avec les parfums par le biais de mon odorat, la tentation de les essayer apparait. Juste un peu sur le poignet, pour le plaisir. Je peux alors constater la force du mouvement envers cela, c’est un peu comme une attirance physique. Mais c’est ma pratique méditative à l’aéroport, que de résister à l’appât des fragrances, avec la pleine conscience. C’est un test que de rencontrer et de sentir, sans appropriation physique, sans vouloir posséder, sans saisir.

Nous pouvons également pratiquer avec les odeurs désagréables. J’ai une voisine qui fait régulièrement brûler des déchets en plastique dans son arrière-cour. Bien que nous lui ayons demandé d’arrêter, il semblerait que ce soit l’unique chose que la loi permette de faire avec ce genre de déchets. Alors, c’est devenu ma méditation sur les odeurs. Lorsque cette odeur acre parvient jusqu’à moi sur la terrasse, je remarque comment elle va et vient. Je ne l’exagère pas, et ne le laisse pas non plus proliférer - bien que, comme tout le monde, je suis très heureuse lorsque le feu a fini de brûler, et que je peux à nouveau respirer de l’air pur et frais.

MANGER

Lorsque nous mangeons, souvent, la saisie apparait. Nous mangeons une part de gâteau au chocolat, et cela va être difficile de ne pas succomber à une autre, si l’occasion se présente. Combien de fois ne nous ne sentons pas lourd et gavé, en regrettant d’avoir pris plus que ce dont l’estomac a besoin? C’est une situation difficile à cause de nos mécanismes de survie. Nous avons besoin de nous nourrir. Au fil du temps, nous pouvons développer des habitudes alimentaires saines : savoir quoi manger et comment. Mais nous pouvons également développer des habitudes alimentaires négatives lorsque nous mangeons trop, trop peu, ou mal.

Il est aisé de trop manger, de donner à son corps plus que ce dont il a besoin. Le mécanisme de la saisie va mettre cela en évidence. On peut voir cela chez les jeunes enfants - ils mangent ce qu’ils aiment jusqu’à en tomber malade. Lorsque vous ingurgitez en trop grande quantité ce que vous aimez, vous vous accrochez à la saveur que vous êtes en train d’expérimenter, mais aussi à l’idée d’un bonheur associé au goût. Quand vous mangez de façon méditative, vous devenez conscient de la couleur, du parfum, de la texture, et du goût des aliments. Vous faites attention à chaque bouchée, et ne mangez plus pour vous remplir, vous mangez, tout simplement.

S’ACCROCHER A LA NOUVEAUTE

L’alimentation peut également nous renseigner sur l’agrippement à la nouveauté - et combien cela peut être épuisant. Vous avez peut-être un plat favori auquel vous n’avez pas goûté depuis longtemps. Le jour où vous en mangez à nouveau, c’est un peu comme si c’était la première fois. C’est une merveilleuse expérience, et il a une saveur extraordinaire. Cela semble nouveau, comme si vous n’aviez jamais fait l’expérience de ce plat auparavant. Puis vous refaites le plat à l’identique, ou vous allez dans le même restaurant, et là l’expérience est tout autre. Vous ne pouvez retrouver cet ineffable je ne sais quoi. Ce que vous ne pouvez retrouver, c’est la nouveauté de l’expérience. Aussitôt qu’une chose a été expérimentée, elle cesse d’être inédite.

Le maître Thaï Ajahn Chah disait que si nous mangions chaque jour des mets délicats, tels que des pousses de bambou ou des pointes d’asperges, ils cesseraient d’être des plats raffinés. Nous serions trop habitués, et chercherions quelque chose de différent, d’inédit. C’est un peu comme si nous étions sans cesse à la recherche de nouvelles choses excitantes, passant de l’une à l’autre, au fur et à mesure que celles-ci deviennent d’anciennes expériences. A chaque fois que nous essayons de les répéter, nous ne retrouvons pas les sensations de la première fois. Pouvons-nous passer d’une tendance à l’excitation, à une réponse d’appréciation ? Chaque instant de la vie est un mystère; nous pouvons respirer, voir, entendre, sentir, et savourer. Nous sommes des organismes vivants complexes. Pouvons-nous retrouver la beauté de cela, le véritable mystère de la vie ?

Une fois, ma nièce de cinq ans passa quelque temps avec ma mère, dans l’appartement en dessous de chez nous. Elle apparut soudainement un soir alors que nous nous reposions en écoutant de la musique classique (après avoir travaillé au jardin). Elle nous regarda en disant qu’elle voulait danser. Ce qu’elle se mit à faire pendant une demi-heure sur du Schubert, pendant que nous la regardions. Elle s’assura que nous l’observions attentivement et que nous prenions plaisir à cela. Ce fut un moment particulier pour nous trois - très tendre, chaleureux, et apprécié. Puis elle partit manger et alla se coucher. Elle revint le jour suivant en me demandant de remettre de la musique pour danser. Elle essaya à nouveau, mais ça sonnait faux, et je dus changer de musique à plusieurs reprises. La situation ne s’améliora pas. Elle tenta à nouveau l’expérience les jours suivants. C’était comme si elle essayait de retrouver la beauté exacte de ce premier instant; mais ce moment ne pouvait être répété, ni recréé de la même manière.

Nous devons faire attention à ne pas vouloir créer une nouvelle expérience avec de vieux ingrédients. Chaque instant peut être excitant et neuf, si nous nous y ouvrons à nouveau. Les activités ou la nourriture que nous aimons peuvent être appréciées si nous évitons de nous agripper fixement. Si nous essayons de nous ouvrir aux mêmes éléments, mais en incluant les conditions du moment, nous pouvons les apprécier. Que les éléments soient identiques ou différents, nous restons ouverts. Ce n’est pas une acceptation aveugle, superficielle, ou abstraite. Mais plutôt une acceptation créative, dont l’intérêt est de pleinement être en contact avec l’instant; dans sa fluidité, et la myriade de conditions qui l’accompagne.

EXERCICE

Méditation sur les sons

Essayer de vous asseoir en étant aussi stable qu’une montagne, aussi vaste que l’océan.

Ecouter les sons comme ils apparaissent.

Ne les imaginez pas, ne les nommez pas, ne les analysez pas.

Ecoutez-les avec une conscience vaste et ouverte.

Laissez les sons venir à vous et toucher vos tympans.

Entrez à l’intérieur des sons, et remarquez leur nature fluide.

Si aucun son n’apparait, reposez-vous dans ce silence paisible.

Remarquez comment les sons apparaissent et disparaissent en fonction de certaines conditions.

Ne vous agrippez pas aux sons.  Ne les rejetez pas.

Soyez juste conscient lorsqu’ils apparaissent et disparaissent.

Ouvrez-vous à la musique du monde ici et maintenant.

Remarquez dans votre vie quotidienne, quelles sont les habitudes positives et négatives que vous générez peut-être dans votre approche de l’écoute.

Qu’est-ce qui vous aide à écouter pleinement et de façon spacieuse ?

Lorsque vous êtes dans un endroit bruyant, qu’est-ce qui peut vous aider ? Avez-vous besoin de trouver un lieu plus calme, ou bien des boules Quiès sont-elles nécessaires ? Ou alors, pouvez-vous essayer d’être avec ces sons de manière différente ?

Voyez si vous pouvez apprendre à vous mouvoir librement entre silence et sons.

Chapitre 3 du livre "LET GO" de Martine Batchelor (a Buddhist Guide to Breaking Free of Habits) publié chez Wisdom en 2007. Merci à Sophie Boyer pour la traduction. Site de Martine Batchelor: http://www.stephenbatchelor.org/index.php/fr/