La méditation peut être abordée sous deux aspects : d'une part la technique, de l'autre l'état d'esprit. La technique peut varier. Elle joue un rôle secondaire. L'état d'esprit joue le rôle principal. Si l'état d'esprit n'est pas compris, quelle que soit notre capacité technique, la pratique ne pourra pas s'approfondir. D'où l'importance pour moi de chercher à transmettre de la manière la plus claire possible l'état d'esprit de la méditation.

L'état d'esprit de la méditation.
Demandons-nous d'abord pourquoi nous sommes ici, réunis dans cette salle, prêts à passer de nombreuses heures à pratiquer la méditation. Demandons-nous quelle force nous a poussés, à venir jusqu'ici, parfois de loin, pour passer un week-end assis à méditer.
Il est certain que si nous avons fait cet effort, c'est parce que nous cherchons quelque chose. On ne vient pas sans motivation. Un effort est requis. Notre présence ici n'est donc pas due au hasard. Si nous sommes là, c'est bien parce que nous cherchons quelque chose. Une quête nous pousse à nous placer dans la situation où nous sommes maintenant, pour explorer la pratique de la méditation.

Mais, qu'est-ce alors qui nous a poussés à venir ici ? Nécessairement, c'est un manque. S'il n'y avait aucun manque, si notre satisfaction était parfaite, l'énergie qui nous a poussés à chercher serait absente. Il est donc possible d'affirmer : parce qu'il y a un manque, il y a une recherche, et la recherche vise à combler le manque.
Pensons maintenant à la vie quotidienne. Nous y accomplissons aussi de nombreuses activités pour combler des manques. Quelle que soit la manière, l'endroit où nous pensons pouvoir trouver ce qui nous manque : en améliorant notre situation professionnelle ou familiale, en changeant de voiture ou de logement, en trouvant une meilleure harmonie dans nos relations... quelle que soit la façon dont nous cherchons à obtenir satisfaction, le souhait de combler un manque est présent. Mais, dans notre vie quotidienne, le fait de croire que ce qui nous manque se trouve dans les objets, les personnes, les situations... traduit une certaine confusion.
Rendons-nous bien compte de ce qui se passe en nous : nous pensons qu'en obtenant telle ou telle chose, qu'en nous trouvant dans telle ou telle situation... nous pourrons finalement combler ce manque. Il est donc possible que ce que nous cherchons dans la vie quotidienne, ne soit pas tellement différent de ce que nous venons chercher dans la méditation. Peut-être est-ce, alors, la façon de chercher qui sera différente ?


Simone Weil disait que ce que nous cherchons dans les choses, les évènements, les relations, n'est pas faux ; mais que c'est l'endroit où nous cherchons qui est faux. En d'autres termes, imaginer que nous pourrons parvenir à la plénitude au moyen d'objets, de situations, de personnes... revient à croire que nous parviendrons de l'extérieur de nous-mêmes à combler un manque intérieur. C'est une erreur. Nous cherchons au mauvais endroit. Ce n'est pas la recherche de la plénitude qui est fausse, mais l'endroit où nous la cherchons.
Un swami indien disait, lui, que le fait que nous ne soyons jamais lassés de cette quête, que nous cherchions constamment la plénitude au moyen de nouveaux objets, de nouvelles situations, de nouvelles relations, que nous soyons constamment mus par cette quête, prouve que nous savons intimement que la plénitude existe. C'est la preuve, disait-il, que nous avons l'intuition profonde qu'elle peut être atteinte et qu'il est juste de la chercher. Mais une confusion sur la manière d'y parvenir peut exister. Dans ce cas, nous demandons aux objets, aux personnes, aux situations ce qu'elles ne peuvent pas nous procurer : il est impossible à quelque circonstance ou objet extérieur que ce soit, de procurer une plénitude d'ordre intérieur.

La méditation, dans une certaine mesure, répond à notre aspiration de parvenir à la plénitude. Dans la tradition bouddhique, comme dans les autres traditions mystiques, elle permet d'aller plus loin, mais c'est une première étape. Dans la méditation, pour explorer cette dimension de nous-même, nous ne nous tournons plus vers l'extérieur, mais vers l'intérieur. C'est un renversement d'attitude essentiel : la plénitude ne pouvant jamais être obtenue en ajoutant quelque chose de l'extérieur, nous nous tournons maintenant vers l'intérieur. La plénitude est le fait de la plénitude de notre présence et non celle d'avoir. La plénitude est une dimension de l'être et non de l'avoir. Lorsque nous la concevons en termes d'avoir, notre démarche est évidemment vouée à l'échec. Mais si nous l'exprimons en terme d'être, nous nous rendons compte qu'il n'est pas possible d'ajouter à notre être quelque chose qui viendrait de l'extérieur.
Il y a donc renversement du mouvement. Ce n'est pas un mouvement vers l'extérieur, mais un mouvement vers l'intérieur. Cela signifie également que la plénitude de l'être, si elle est accessible, si nous pouvons l'atteindre sans rien ajouter de l'extérieur de nous-mêmes, est déjà et toujours complètement présente en sous. La plénitude n'est pas quelque chose que nous pouvons créer, organiser ou construire, elle est ce par quoi nous commençons, elle est notre être le plus intime. Dans la vie quotidienne, tout mouvement est, généralement, un mouvement qui nous sort de la plénitude, même si nous essayons sincèrement de trouver des satisfactions. Tous mouvements qui essayent d'acquérir, de recevoir, de garder, sont les mouvements mêmes qui nous font sortir de la plénitude.


Il y a quelque chose d'assez extraordinaire dans le fait que la plénitude soit ce par quoi nous commençons et que, lorsque nous la plaçons à l'inverse : ce vers quoi nous tendons, ce mouvement même nous en rende l'expérience impossible. Dans la méditation, cela veut dire qu'il ne s'agit pas de transformer, de manipuler : il ne s'agit pas d'adopter l'attitude qui, dans notre vie quotidienne, vise à transformer, à modifier, à obtenir, car c'est elle qui crée le sens du manque.
Il y a donc lieu, en méditation, de laisser tomber toute notre intelligence, toute cette intelligence qui permet de transformer le monde. Cette intelligence là est extraordinaire, très utile, mais elle est liée au temps, à l'accomplissement de quelque chose qui n'est pas présent. C'est donc bien un renversement d'attitude : ne plus chercher à accomplir ou à obtenir quelque chose qui ne serait pas là à cet instant même, mais rester dans l'instant présent. Et ce n'est que lorsque nous arrivons à faire cesser ces mouvements qui nous poussent vers le futur pour accomplir ou obtenir, ou qui nous tirent vers le passé pour retrouver - ce n'est que dans la mesure où nous n'adhérons plus à ces mouvements que nous pouvons rester dans l'instant présent. Là, il est possible d'être en intimité avec nous-mêmes et de faire, dans cette intimité, l'expérience de la plénitude de notre être. Ainsi, le mouvement dans le temps nous sépare de la plénitude et le mouvement vers l'extérieur, dans l'espace, nous en sépare également.

Ces mouvements peuvent être grossiers, manifestes, dans le temps comme dans l'espace, mais ils peuvent aussi être beaucoup plus subtils. Dans la pratique méditative, il se peut que l'habitude de manipuler devienne très proche de l'attitude juste, mais qu'elle crée cependant une organisation dans laquelle existe encore ce lien à la temporalité qui, de nouveau, nous coupe de la plénitude que nous sommes, par laquelle nous commençons, et non vers laquelle nous tendons.
N'est-ce pas extraordinairement étrange que ce que nous cherchons avec tant d'acharnement, tant d'assiduité, soit ce par quoi nous commençons ? Mais, nous sommes tellement convaincus d'avoir à atteindre, à obtenir, que nous essayons constamment d'aller vers la plénitude et que ce mouvement nous en sépare !

La technique
Les techniques sont multiples. Elles ont toutes leur propre valeur, leur structure, leur intérêt.
Dans la pratique méditative, il s'agit de rester présent, de surseoir à nos mouvements vers l'extérieur, à nos mouvements dans le temps, pour rester dans l'instant présent. L'instruction suivante pourrait donc suffire: "Restons simplement dans l'instant présent". Mais, nos habitudes sont tellement fortes qu'une instruction aussi vaste et aussi vague serait difficile à mettre en pratique pour beaucoup d'entre nous.
Afin d'ancrer notre présence dans une expérience stable, permettant peu à peu de faire cesser tous les mouvements vers l'extérieur et dans le temps, nous pouvons utiliser la présence au corps. Le corps a un certain poids, une certaine densité, une certaine température. Lorsque nous faisons l'expérience du poids, de la densité, de la température, nous sommes dans l'instant présent, car il est totalement impossible d'avoir une expérience sensorielle au passé ou au futur.
Explorez, si vous le voulez bien, cette affirmation avec moi. Faites simplement bouger votre main. Sentez le mouvement, la lourdeur de la main, celle de l'avant-bras, sa température... Est-il possible de faire ce mouvement au passé ? Est-il possible de le faire au futur ? Nécessairement, chaque expérience est au présent. Il est complètement impossible d'éprouver une expérience sensorielle dans le passé ou dans le futur. Ainsi, en ancrant notre méditation dans une expérience sensorielle assez simple, comme celle de la présence au corps, nous pouvons rester dans la qualité de l'instant présent.


On pourrait choisir tout autre type d'expérience sensorielle. Vous pourriez, par exemple, explorer les sons. Mais ils sont plus fluctuants. Par moments, ils peuvent surgir et être inaudibles, à d'autres. C'est pourquoi la présence au corps est une base d'ancrage très judicieuse. Le corps ne disparaît jamais. Il est là. Il n'y a pas de moment où, tout d'un coup, il aurait disparu. Je ne parle pas d'expériences méditatives dans lesquelles il serait perçu de manières différentes, mais du corps en tant que base d'expérience. Il est toujours présent.
Nous utilisons donc la présence au corps : sa densité, sa température, sa qualité vibratoire, pour ancrer notre présence. Il se peut que dans l'expérience sensorielle de la présence au corps se produisent des fluctuations dues, par exemple, au mouvement de la respiration : une plus grande densité par moment, une moins grande à d'autres, dans certaines zones corporelles. Il est également possible de leur être présent, d'être à chaque instant avec l'expérience qui surgit.

Aucune expérience sensorielle n'est extérieure à notre champ de méditation. Si, ayant choisi d'être présent aux sensations corporelles, j'entends le chant des oiseaux, ce n'est pas une distraction, ce n'est pas un obstacle à la méditation, c'est simplement une autre expérience dans l'instant présent : celle de l'audition du chant des oiseaux, comme ce pourrait être celle du son d'une cloche. Chaque expérience sensorielle n'est vécue que dans l'instant présent. Et, ce qui nous intéresse, n'est pas de faire l'inventaire des oiseaux qui se trouvent dans le parc, mais la qualité de présence dans chaque expérience sensorielle. C'est elle qui nous relie à nous-mêmes, qui permet le développement de l'intimité. Non le fait de connaître le nom des oiseaux, mais celui d'être relié à l'expérience sensorielle d'entendre. Non l'inventaire des tensions que j'ai dans les épaules (c'est un autre travail), mais l'expérience de la qualité de présence dans les sensations corporelles.


Il s'agit donc pour nous, dans notre pratique, de rester à chaque instant en intimité avec nous-mêmes, au moyen des expériences sensorielles. Cela signifie qu'il n'y a rien à changer, rien à manipuler. Dans l'instant présent il est impossible de changer quoi que ce soit. Pour changer quelque chose, transformer, la durée est nécessaire, il faut introduire le futur. Donc, rien à changer, rien à transformer, seulement se relier à chaque instant à l'expérience sensorielle qui surgit.

Ce texte constitue la première partie d'une enseignement donné par Charles Genoud au Forum 104 en Juin 2003. Evelyne Boutron a assuré la transcription du texte, Gilbert Gauché la traduit dans sa forme actuelle et Florence Milles a assuré le travail de dactylographie. Merci infiniment à tous les trois pour ce travail considérable.